LA CONSTITUTION DE L’AN VIII
pour leur procurer une autorité durable. Ils ne pouvaient gouverner avec le parti des enragés qui les avait aidés au coup d’État du 30 prairial. Ils ne pouvaient gouverner avec le leur; contre Fennemi du dehors chaque jour plus menaçant, et contre lennemi du dedans, les factions terroristes reconstituées, Sieyès et ses amis se sentaient impuissants, La République, entre leurs mains, ne pouvait échapper à une de ces crises d’anarchie et de détresse publique que la guerre étrangère ramenait périodiquement. Son seul refuge, alors, comme pour la royauté en 1792, c’était le recours à une force capable de réprimer l’émeute et de protéger la. frontière. Depuis sa naissance, les généraux, à qui Dumouriez avait donné l’exemple, attendaient la Révolution à ce tournant. Sieyès n’hésita pas, pour garder son pouvoir éphémère, à prendre l’épée qu’ils lui offraient : d’un mot, il conclut la Révolution, comme d’une phrase il l’avait ouverte : (( Il me faut une tête et une épée. » Il comptait bien être la tête.
Son plan était déjà formé, lorsqu’il fit nommer Joubert à l’armée de Paris, à la fin de juin 1799 : profiter de son autorité passagère pour détruire légalement la Constitution de l’an III, et s’attribuer, par une loi mieux calculée, définitivement, une sorte de présidence de la République, discrète et indiscutée. En l’an VllI, Sieyès donnera le pouvoir législatif tout entier cette fois à ses amis des Anciens, avec un nouveau titre, celui de Sénateurs, avec le droit de nommer les autres chambres, corps législatif et tribunat, divisées pour qu’ils régnent, réduites à Vombre dune ombre. Inamovibles, les Sénateurs constitueront une oligarchie à laquelle la République appartiendra de droit. Sieyès, grand électeur^ chargé de la paix et de la guerre, maître de nommer deux consuls, l’un civil, et l’autre militaire, maître surtout de les révoquer, se réservait d’être le chef de cette oligarchie, le président de cette République, « dans un temps où il fallait encore déguiser cette magistrature )).
Tout est déguisement d’ailleurs dans cette œuvre, com-
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pliquée de législateur rompu aux intrigues : ce qu’on cachait le plus particulièrement, c’était cette association du Grand Electeur et du Consul de la guerre, dernier complot par lequel Sieyès espérait fai e durer son pouvoir et la loi. La mort de Joubert, tué à Novi (août 1799), le déconcerta un instant. La famille Bonaparte, Lucien, Joseph, aidés par Talleyrand, proposèrent Napoléon, et lui adressèrent deux émissaires, Yitalis et Bourbaki, vers le 6 et le iO octobre «790. Ils le croyaient encore en Égypte, tandis qu’il débarquait en Provence ; ce fut en approchant de Paris que Bonaparte connut par Bourbaki le secret de Sieyès, <( l’offre qu’il lui faisait, non pas du pouvoir suprême^ mais d'une situation de nature à y aspirer. » Pour lui, aussi bien que pour ses confidents et pour Sieyès même cette rencontre de leurs ambitions fut donc une surprise : Bonaparte ne revenait pas pour cette œuvre. Sieyès ne pensait pas être pris au mot si vite. « On ne sait pas, disait plus tard à Sainte-Hélène l’Empereur à son confident Las Cases, la part que le hasard a sur nos déterminations politiques. » Après quelques jours de réflexion, ayant fait son choix entre les partis, Bonaparte fournit à Sieyès son concours au 18 brumaire, mais il se réserve la meilleure part du butin. Les Conseils sont dissous; les Directeurs renvoyés; la Constitution de fan III est détruite. Tandis que Sieyès en prépare une nouvelle, celle qui doit lui donner le pouvoir, Bonaparte déjoue ses stratagèmes, refuse au Sénat l’autorité que le Grand Électeur eût employée à fortifier la sienne. D’auxiliaire il devient un maître, en supprimant la place réservée à Sieyès pour ramener le pouvoir exécutif à trois Consuls dont il sera le premier, bientôt le seul. En un tour de main, la dictature militaire s’établit : l’abbé était joué une fois de plus. Il avait poussé à la guerre générale contre l’Europe, à la ruine du Directoire, à la répression des patriotes par la force : le besoin de vaincre, d’être gouverné, l’amour de Tordre livraient la nation sans regret au général que Sieyès avait pris pour complice, et qu’il lui donnait pour maître.
BIBLIOGRAPHIE
BIBLIOGRAPHIE
Pour l’expédition d’Egypte, consulter :
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Pajul. Kléber, sa vie, sa correspondance. Paris, 1877.
JoMARD. Souvenirs sur Gaspard Monge et ses rapports avec Napoléon. Paris, 1853.
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Palla[n. Le mmistère de Talleyrand sous le Directoire. Paris, 1891.
Documents :
Napoléon. Correspondance générale, tome IV et V. — Talleyrand. Mémoires, tome 1®^. — Lucien. Mémoires, édit. lung, 1882. — Laréveillère-Lepeaux, Mémoires cités cliap. VI. — Sanuoz Rollin. Correspondance avec la cour de Prusse (dans le recueil de Bailleu : Œsterreich und Preussen). — Eugène Beauhàrnais. Mémoires. Paris, 1861. — Richardot. Nouveaux mémoires sur l'armée française en Egypte, Paris, 1848. — Niellosabgy, Mémoires secrets sur l'expédition d'Egypte, édit. Beauchamp, l‘aris, 1825. — Mathieu Dumas. Les campagnes d'Egypte et de Syrie. Paris, 1876. — Martin. Histoire de ^expédition française en Egypte, 2 yoI. in-8<>, 1815-1816.
Pour Bonaparte et le coup d’Etat de Brumaire î
A. Sorel. La France en danger. — La Dévolution de Brumaire (Revue des Deux-Mondes, décembre 1897, janvier 1898.)
Aulard. Bonaparte et les poignards des Cinq-Cents [Révolution française, tome XXVII).
Sybel. L'Europe, etc., tome VI (traduction française).
Lanfrey. Histoire de Napoléon, tome pi*.
Thiers. Le Considat, tome 1®^.
F. Rocquain. L'Etat de la France au 18 Brumaire. Paris, 1874, et comme documents les Mémoires précédemment cités.