LA RUPTURE DE LA PAIX D^AMIENS
L’institution du Consulat à vie, avec faculté pour le Premier Consul de désigner son successeur, de faire les traités de paix et d’alliance, de nommer les sénateurs, fut consentie en faveur de Bonaparte le 8 août 1802 par un vote presque unanime des citoyens, reconnaissants de la paix. Elle marquait, en même temps que l’abdication définitive du peuple, le terme de cette paix même: «Je suis, disait Napoléon, au niveau des autres souverains. Ils ne sont aussi quelque chose qu’à vie. » En créant de nouveau une monarchie née de l’intrigue, les Français livraient leur politique extérieure aux intrigues qui, sous l’ancienne royauté, l’avaient ruinée. Le maître qu’ils se donnaient, comme ceux dont ils s’étaient délivrés, ne pouvait manquer de songer à son intérêt propre. « Reste à savoir, écrit Taine, jusqu’à quel point et pendant combien de temps cet intérêt, tel qu’il le comprend, sera d’accord avec Tintérêt public. Tant mieux pour la France, si cet accord est complet et permanent. Tant pis s’il est partiel et temporaire. Le risque était terrible. »
Les besoins des Français ne s’accordèrent qu’un instant très court, six mois à peine, avec les ambitions de Bonaparte. Assuré d’eux plus que jamais il reprit son œuvre, où il l’avait laissée à son retour d’Égypte, quand la
230 ANNEXION DU PIÉMONT ET RÉPUBLIQUE DU VALAIS. France avait réclamé son aide contre Télranger. Une pensa qu’à sa conquête d’Italie pour Tachever, à ses conquêtes dans le Levant pour les restaurer. Le hasard lui avait livré la France ; son épée lui avait donné la vallée du Pô : son rêve était toujours tourné vers l’Orient. Il aimait surtout, et peut-être selon Talleyrand y avait-il autant d’intérêt que de goût, ce qui attestait ou pouvait faire éclater la domination de son génie.
Ainsi, entre la République Italienne et la France, il restait une lacune. Les routes qui par-dessus les Alpes les unissent, et par où Bonaparte a conduit ses armées à la victoire, ne sont pas demeurées au conquérant, du moins légitimement. En droit, le roi Victor-Amédée III restait toujours possesseur du Piémont que l’armée de Jourdan occupait depuis le 19 avril 1801. Il abdiqua, le II juin 1802, en faveur de son frère. Le Piémont fut annexé à la France (2 septembre 1802). La même pensée, à la même époque, détermina la création de la République du Valais (juin 1802), boulevard de la République d'Italie, lien naturel de la vallée du Rhône avec celle du Pô. Il ne restait plus qu’à relier la vallée du Rhône aux routes du Rhin pour couvrir l’Italie tout à fait. La dernière campagne de Masséna en Suisse avait montré le prix de ces positions rhénanes pour la possession de la péninsule. La victoire de Zurich avait largement préparé celle de Marengo.
Or, Bonaparte ne disposait pas de la Suisse, dont le patriotisme souffrait mal les ordres de notre agent Verninac, la présence de nos troupes et les trahisons d’un parti en minorité, le parti unitaire favorable aux Français. Un instant, et toujours en juin, le Premier Consul eut l’idée de livrer la Suisse au margrave de Bade pour la prendre sans violer la neutralité qui la couvrait. Puis il adopta une autre méthode : il relira ses troupes (fin juillet) du territoire helvétique, en ayant soin de les laisser sous le commandement de Ney, très près du Jura. Certain que le parti français privé de cet appui serait vaincu par les patriotes et réduit à le solliciter de nouveau, Bonaparte s’assurait un moyen