‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 121 sur 360 · L’ACTE DE MÉDIATION SUISSE (FÉVRIER · texte numérisé non relu

L’ACTE DE MÉDIATION SUISSE (FÉVRIER

d’orgcTniser la Suisse à sa guise, en respectant les traités. La conquête, dirigée par Ney, se fit à la fin de l’année 1802, sous forme de médiation. Le vainqueur rétablissait l’Union Helvétique par l’acte du 11 février 1803. Mais il la rétablissait à son profit. A Paris où il avait mandé les Suisses les plus influents, il passa cet accord comme un véritable traité de partage encore. L’aristocratie conservait le gouvernement local des cantons; Bonaparte se réservait le pouvoir central confié à un magistrat du pays, choisi par lui, à un pensionnaire, le président d’Affry. « Je ne souffrirai en Suisse, avait-il dit, d’autre influence que la mienne. »

De toutes parts, il créait alors à l’ilalie, sa conquête, son bien, son refuge peut-être, une situation telle qu’on ne pouvait p^us ni la lui disputer, ni Len éloigner. 11 y agrandissait son influence par l’acquisition du duché de Parme. Son empire italien allait désormais des Alpes à l’Adriatique et au golfe de Gênes : et cet empire demeurait le point d’appui solide, comme autrefois, de ses entreprises futures sur le Levant. Livourne était occupée, l’île d’Elbe annexée (26 août 1802). « Je tiens toujours mes yeux fixés sur l’Égypte, )) faisait-il écrire au Moniteur^ au mois de janvier 1803.

Dans le démembrement de l’Europe, réglé de 1800 à 1802 à sa volonté, il semblait que Bonaparte n’eût pas fixé sa part, ainsi qu’à Léoben et à Campo-Formio. En réalité, il se la réservait sur la seule puissance faible que n’eussent pas atteinte encore les partages européens ; la Turquie, protégée par l’Angleterre et la Bussie, est demeurée intacte. De ses négociations avec l’Angleterre, Napoléon avait espéré l’Egypte. Il y compta jusqu’au 22 juillet 1801. Sa diplomatie pacifique, combinée avec la dernière tentative de l’amiral Linois, n’avait pas d’autre objet. Ni les marchandages tenus à un prix trop haut par les Anglais, ni la guerre ne réalisèrent ses calculs. Il céda : les préliminaires de Londres coïncidèrent avec la nouvelle qu’il reçut de la capitulation définitive de Menou à Alexandrie

232 BONAPARTE SE PRÉPARE A REPRENDRE L’ÉGYPTE, (l®"* octobre 1801). L’Égypte était perdue; la paix faite. Le Premier Consul n’accepta que pour la forme et provisoirement la défaite de ses espérances : cette paix ne fut qu’une trêve.

Elle ne pouvait durer : « A travers les discussions diplomatiques et par delà les griefs allégués, dit Taine, son caractère, ses exigences, ses projets avoués, tels sont les causes profondes et les motifs vrais de la rupture. » Le génie du conquérant, pour la première fois, ne lui a pas procuré sa part dans le démembrement de l’Europe. Tl la réclame, décidé, même quand il cède à l’Angleterre, à la lui disputer. Dès le 18 mars 1802, avant la conclusion de la paix d’Amiens, il demande à Poterat un plan pour détacher de la Grande- Bretagne l’Irlande et l’Ecosse, de manière à lui rendre une guerre impossible. Au mois d’août 1802, il chargeait d’une mission commerciale en Egypte et en Syrie le général Sébastian!, singulier agent pour une étude pacifique dont les éléments devaient être l’examen des fortifications turques et des flottes anglaises, ainsi que des pratiques auprès du pacha et des beys (15 septembre 1802).

Si le Premier Consul insista, dans les négociations d’Amiens, sur un seul point, l’évacuation de Malte par les Anglais, la remise de cette place aux Napolitains, à l’Ordre ensuite, c’était pour garder les voies libres de Toulon ou de Livourne jusqu’à Alexandrie. « Tôt ou tard l’Egypte appartiendra à la France, soit par la dissolution de l’empire ottoman, soit par quelque arrangement avec la Porte. » En disant ces paroles à l’envoyé d’Angleterre, Witworth, en février 1803, Bonaparte savait qu’il déchaînait de nouveau la guerre. Il n’avait jamais voulu la paix au prix de l’Egypte.

A ce moment décisif où, pour le remercier de cette paix, la France s’abandonnait à lui, son remerciement, en échange, fut de l’entraîner à la guerre en la trompant. Nul n’a jamais mieux possédé l’art de faire servir à ses desseins personnels les passions humaines. Il abuse des meilleures, patriotisme ou amour de la gloire; il excite les mauvaises, la haine,

IL EXCITE LA FRANCE CONTRE LES ANGLAIS, l’orgueil ou la yaiiité. Ce n’est pas lui qui s’attirerait le reproche, comme les Directeurs, d’une guerre inutile, contraire aux traditions, pour la possession de l’Egypte. 11 désigne sans trêve aux Français l’Angleterre comme l’ennemie perfide, déloyale, ennemie de leurs institutions et de leur repos. Il saura se faire déclarer la guerre par elle, pour se présenter à la France comme le champion de son indépendance et de sa grandeur nationale.il le lui a si bien persuadé alors, que plus d’un historien demeure aujourd’hui convaincu par les arguments qu’en 1802 il a su fournir à nos pères.

A dessein, Bonaparte exagère les intrigues des émigrés et des royalistes au delà de la Manche, et laisse présumer que le gouvernement anglais est leur complice. Dès le mois de mai 1802, son agent à Londres, Otto, dut exiger de Georges III l’expulsion des émigrés, la déportation de Georges Cadoudal, le départ des princes bourbons, la défense expresse de porter sur le territoire anglais les décorations de l’ancien régime. Ces exigences, faites pour être rejetées, devaient servir à justifier de furieuses attaques insérées dans le Moniteur au mois d’août, dictées par le Premier Consul lui-même à Barrère, Montlosier, contre ces Anglais, « protecteurs d’assassins », toujours suspects de vouloir, même par le crime, rétablir en France l’ancien régime. Le calcul était si clair que, dans les mêmes articles, Bonaparte affirmait la solidité de son gouvernement.

Mais il lui fallait à la fois exciter la France contre les Anglais et la rassurer sur sa vigilance, lui persuader enfin, par un réveil des passions d’autrefois, qu’elle était au lendemain de Pillnitz. C’était une guerre de défense nationale, puisqu’il n’y avait pas de nation pour les émigrés. En désignant les Anglais comme leurs complices, Bonaparte prescrivait aux Français un devoir patriotique. « Je suis l’homme de l’Etat, » dira-t-il à Joséphine, implorant la grâce du duc d’Enghien qui n’avait pas conspiré. « Je suis la Révolution et je la soutiendrai. » Depuis 1802, c’est une tactique de sa part qui va jusqu’au crime.

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