‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 122 sur 360 · BONAPARTE : LE PATRIOTISME RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

BONAPARTE : LE PATRIOTISME RÉVOLUTIONNAIRE

C’en fut une autre de réveiller alors chez les Français leurs ardeurs coloniales et les souvenirs des spoliations anglaises. Au lendemain de la paix, en Amérique, en Inde, Bonaparte applique un vaste programme de politique coloniale, assez peu sincère, puisqu’on 1803 il cédait déjà la Louisiane aux Etats-Unis. Il ferme en même temps aux Anglais, devenus les rouliers des mers, les porls de France, de Hollande, d’Italie : ce premier essai du blocus continental en pleine paix (avril 1802) eut pour effet dans toutes les villes de France un grand mouvement d’entreprises et d’affaires. Aux Français, jaloux de la concurrence anglaise, le Premier Consul désigne comme leur domaine la Méditerranée destinée dans l’avenir à devenir un lac français : (( contre cette communauté de marchands qui garde Malte en dépit des traités », et pratique la foi punique pour ajouter à ses conquêtes du dix-huitième siècle le patrimoine de la vieille Rome réservé à la France, il excite les colères de la nation. Et s’il tient ce langage à son agent à Londres dès le mois d’octobre 1802; s’il publie en janvier 1803 le rapport de Sébastian! sur les empiétements de l’Angleterre dans le Levant, c’est avec le dessein d’armer les deux peuples l’un contre l’autre : « Parbleu, nous verrons bien si cela ne décidera pas John Bull à guerroyer, » disait-il à Sébastiani.

Contre John Bull il a préparé un grand courant de colères françaises qui aboutira, en 1803, à une fièvre patriotique semblable à l’enthousiasme généreux de 1761. Successeur de Choiseul et de Vergennes, non pas, mais appliqué à s’en donner les apparences pour réaliser son dessein. « Je ne suis pas de ceux, écrit Lucien en 1802, qui ont cru et persistent à croire que mon frère Napoléon fit la guerre malgré lui à aucune époque de sa vie. J’ai trop connu à ceite époque le fond de sa pensée, sur; ont du temps dont je parle. Et disons franchement que cetle pensée, beaucoup plus amb tieuse que patriotique, qui lui faisait alors une nécessité personnelle de la guerre, m’avait été révélée presque sans mystère. »

KT L’AMOUR DE LA OLOIRE EN FRANCE. 23r)

L’ambition de Bonaparte excelle enfin à déchaîner, alors, le patriotisme français. Si le ministère Addington lui fait observer que, depuis le traité d’Amiens, le partage convenu de l’Europe a été modifié par Tacquisition du Piémont, de l’île d’Elbe, l’occupation déguisée de la Suisse, il répond fièrement, le 23 octobre 1802, (( qu’on fera bien de ne pas nous forcer à conquérir l’Europe». Les Français y pensaient toujours, quoique heureux de la paix : l’amour de la gloire, soutenu par un vif sentiment de supériorité sur les autres peuples qui n’avaient pas fait la Révolution, leur était devenu comme une seconde nature capable d’accepter tous les efforts. « Quelle différence, lit-on dans le Moniteur du l®"" septembre 1802, entre un peuple qui fait des conquêtes pour la gloire et un peuple de marchands qui devient conquérant! ))

11 était agréable à la nation française d’entendre dire au Premier Consul, comme il le fit aux délégués suisses le 29 février 1803 : « que V Italie^ la Hollande et la Suisse étaient à sa disposition. » En voyant, selon les plans de Sieyès et par la diplomatie de Talleyrand, disparaître dans les marchés conclus avec les princes allemands (sécularisations du 23 février 1803) la clientèle ecclésiastique de l’Autriche, grandir la Prusse et changer la face de l’Allemagne, elle se réjouissait de lui dicter des lois. Elle se consolait d’avoir rétabli la royauté pourvu que l’empire d’Occident échappât aux Habsbourg et lui revînt. Ce rôle d’arbitre entre les peuples libres, analogue à celui de l’Empereur autrefois parmi les souverains, cette autorité que les Français allaient de nouveau déléguer à un empereur, flattaient leur vanité. Et leur orgueil s’exaspérait jusqu’à désirer la guerre ou Bonaparte les entraînait, en présence des contradictions que le peuple anglais leur opposa. « Les Français, disait le Premier Consul au Conseil d’Etat en créant la Légion d’honneur, ne sont pas changés par dix ans de révolution. Ils sont ce qu’étaient les Gaulois. Ils n’ont qu’un sentiment : l’honneur. » — « Il faut, ajoutait-il à Miot de Melito, que le gouvernement français d’aujourd’hui soit le

236 MALTE ET TAREiNTE (AVRIL 1803).

premier de tous. » Ainsi, exploitant les haines, les besoins ou les passions conquérantes de la France, il l’acheminait à une guerre dont le seul objet, le seul motif réel étaient son désir secret et invariable de s’établir en Orient.

Un dernier trait, à la veille de la rupture, après l’ultimatum remis le 26 avril 1803 à l’ambassadeur anglais Witworth, découvrit ses intentions. Il offrit aux Anglais un moyen terme pour le maintien de la paix, calculé, prétendait-il, sur les intérêts des deux pays. Son envoyé à Londres, le général Andréossy, reçut l’ordre de proposer l’occupation simultanée et pour dix ans de Malte par l’Angleterre, de Tarente par la France. On chercherait en vain l’intérêt que la France, pour se défèndre contre les émigrés, étendre son domaine colonial et commander même à l’Europe, pouvait trouver dans le golfe d’Otrante. On voit bien au contraire l’importance de cette situation pour la conquête du Levant. Malte aux Anglais, c’était la route d’Alexandrie fermée; Tarente aux Français, c’était l’Egypte entrevue, presque promise au maître de l’Italie. A ce prix, Bonaparte eût consenti à retenir encore les passions qu’il avait déchaînées. Pour un traité avantageux à ses ambitions, il eût abandonné cette guerre nationale, dont il parlait depuis un an dans le Moniteur. Ce n’était plus le cri de (( Malte ou la guerre » poussé le 10 mars 1803. Les Français pouvaient céder Malte sans danger, sans déshonneur, si Bonaparte avait Tarente. Mais, par un dernier mensonge, le Premier Consul leur cachait combien il les avait trompés en toute cette affaire. « Il est important, écrivait-il à Talleyrand, que si cette propositionne peut réussir, Andréossy n’en fasse aucune communication qui laisse des traces, afin qu’on puisse toujours nier ici que le gouvernement ait pu adhérer à cette proposition. » (13 mai 1803.)

Heureusement pour l’histoire, la trace de ce mensonge est demeurée dans les Archives, et le trahit. L’intrigue apparaît, le secret se découvre. La guerre déclarée en 1803 par le Premier Consul aux Anglais ne fut ni une nécessité, ni un avantage pour le peuple qui lui remettait ses destinées.

LA QUESTION D’ÉGYPTE ET L’OPINION EN ANGLETERRE. 237 Celui-ci ne Teût pas faite, à la veille même des hostilités, si la paix eût laissé le champ libre à ses ambitions.

La politique étrangère qui, désormais, de campagne en campagne, allait entraîner les Français à combattre toute l’Europe jusqu’à leur perte, ce n’est pas en définitive une politique nationale, c’est celle du maître. Bonaparte ne sert pas la France, il l’emploie : flattant sa passion de gloire et ses haines, épuisant ses ressources, il poursuit son rêve personnel, l’idée fixe à laquelle, comme les hommes de génie, il pense toujours, dont il a donné la formule en 1804. (( 11 n’y a plus rien à faire en Europe : ce n’est que dans l’Orient qu’on peut travailler en grand. » Et tandis qu’à sa suite les Français s’imaginent d’abattre l’Angleterre, de soumettre l’Allemagne, d’étouffer les puissances secondaires, Bonaparte engage la lutte décisive pour la possession des territoires orientaux dont le sort demeurera, après lui, le grand problème du dix-neuvième siècle. Ils s’agitent, et il les mène, victimes d’une dernière intrigue, de leurs traditions, de leurs illusions, à une conquête dont seul il possède le secret, et qu’ils devront disputer à l’Europe tout entière.

De leur côté, au lendemain de la paix d’Amiens, les Anglais ne s’étaient pas mépris sur les intentions du Premier Consul à l’égard de l’Egypte. Le secrétaire d’Etat des affaires étrangères, Hawkesbury, exprimait à notre agent Otto, dès le 18 avril 1802, les craintes de son gouvernement : (( Il fallait laisser la Turquie en repos et ne pas l’exposer à l’ambition de deux ou trois puissances. » — Et le général Andréossy, qui remplaça Otto à Londres, répétait à son tour, le 25 janvier 1803, qu’il trouvait le peuple anglais toujours persuadé des desseins de la France sur l’Egypte. La France, à la vérité, s’en souciait peu. Mais elle ne disposait plus de ses desseins.

Ces craintes, en partie justifiées, devinrent le thème de l’opposition qui se forma dans le Parlement anglais et bientôt dans tout le pays contre- le ministère Addington. Elle fut menée très vivement, dès le mois d’avril 1802 par

238 LE GOUVERNEMENT ANGLAIS REFUSE D’ÉVACUER MALTE, lord Grenville. Dans les pays où l’opinion publique règle la politique, il faut aux intérêts une formule simple. L’amiral qui commandait à Malte, quand le traité du 27 mars vint obliger l’Angleterre à évacuer l’île, lord Keith avait déclaré hautement qu’il n’évacuerait pas « pour l’honneur et le bien de son pays ». Malte, répétèrent après lui les adversaires de la paix, n’était qu’un rocher stérile, mais de sa possession dépendait les routes du Bosphore et de l’Egypte. Ce fut un axiome pour le public anglais que la perte de Malte entraînerait l’établissement des Français en Orient et la ruine de l’empire des Indes. A six mois d’intervalle, le même peuple qui avait salué la paix d’Amiens comme un bienfait, imposait à ses ministres l’obligation de la violer. Il se fût volontiers écrié comme Pitt en 1791 : « Avec ceux qui posent ce principe que la question d’Orient n’a pas d’intérêt pour nous, je refuse de discuter. » Aussi Addington ne discuta pas : il se soumit.

Pour ne pas évacuer Malte et gagner du temps, il sollicita les grandes puissances de refuser leur garantie, à laquelle cette évacuation était subordonnée. L’ambassadeur Saint-Helens à Pétersbour^ fit tous ses efforts pour détourner le tsar d’y consentir et y réussit (mai 1802). Quelques mois après, Addington inventa d’autres expédients : il empêcha l’élection dans l’ordre de Malte d’un grand maître qui pût reprendre l’île en vertu des traités ; il s’arrangea pour que la cour de Naples, chargée provisoirement avec l’ordre de Saint-Jean de garder Malte, n’y expédiât pas de troupes.

Bientôt une occasion s’offrit au gouvernement anglais d’expliquer et de faire excuser ces actes contraires à la paix d’Amiens. Il prétendit que Bonaparte, par ses annexions du Piémont et de l’île d’Elbe, son intervention en Suisse (août- septembre) avait lui-même changé les conditions du traité. Ces conquêtes en pleine paix justifiaient l’Angleterre d’en souhaiter aussi : elle exigeait Malte comme compensation. Ce fut le sujet d’une note de lord Hawkesbury, remise le 10 octobre 1802 au Premier Consul par l’envoyé à

LA GUERRE EN 1803 POUR MALTE ET L’ÉGYPTE. 239 Paris, Merry, le thème du discours que le roi fit au Parlement le 16 novembre 1802. En droit, l’argument était faible. Bonaparte n’eut pas de peine à répondre que dans les négocialions d’Amiens l’Angleterre avait refusé de s’occuper du continent. Et puis, quelle autorité avait-elle pour invoquer la lettre des traités qu’elle n’exécutait pas, pour défendre les peuples libres, lorsqu’elle exigeait des conquêtes? L’objet qu’elle se proposait c’était « le principe des acquisitions égales », fondement du système copartageant, le contraire même du droit. « Vous conviendrez avec moi, écrivait alors Fox à son ami Grey, que c’est un prétexte bas et hypocrite et que notre victoire aurait pour résultat l’acquisition de Malte et du Cap, tout autre chose en un mot que l’indépendance de la Suisse. » Mais, en fait, le ministère Addington trouvait dans ce prétexte le moyen de violer la paix qu’il avait signée, de calmer les colères de l’opposition, de satisfaire l’opinion publique, et il s’y tint. Un an après, le 18 octobre 1803, il demeurait décidé à n’évacuer Malte que si l’indépendance des Suisses était proclamée.

Entre Bonaparte et l’ambassadeur anglais, lord Witworth, qui arriva à Paris en décembre 1802, entre notre envoyé à Londres le général Andréossy et le cabinet anglais, il n’y eut pas en trois mois d’autre conversation. Le 14 mars 1803, le Premier Consul fit une scène violente aux Tuileries, et i*eprocha à l’Angleterre de ne pas respecter les traités. Le 26 avril, le ministère anglais répliquait en exigeant l’évacuation de la Hollande, de la Suisse et du Piémont. Le 13 mai 1803, lord Witworth demandait ses passeports, et avant la déclaration de guerre, les navires anglais saisissaient les bateaux de commerce français qui naviguaient sur la foi des traités.

« C’est bien la question de Malte qui amène la guerre, dit le 16 mai lord Pelham, en réponse à l’appel du roi à la nation. Le ministère a regardé la conservation de cette île comme absolument nécessaire à la Grande-Bretagne pour la garantir contre les desseins de la France à l’égard de l’Egypte. ))

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