‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 125 sur 360 · VUES SECRÈTES DE BONAPARTE SUR LE LEVANT · texte numérisé non relu

VUES SECRÈTES DE BONAPARTE SUR LE LEVANT

En réalité, sa pensée était ailleurs : pendant toutes ces opérations qui absorbaient rattention des Français, qui entretenaient, à son gré, leurs ardeurs belliqueuses, le Premier Consul suivait la petite armée de Gouvion Saint- Cyr : il veillait à ce qu’elle s’emparât en juin des positions de Tarente, Otrante et Brindisi. Il instituait pour Latouche-Tréville, l’amiral en qui il avait le plus de confiance, le commandement des côtes de la Méditerranée. Et s’il n’avait visé alors que l’Angleterre, pourquoi cet ordre du 21 février 1803 au ministre de la marine d’équiper un navire chargé d’armes pour les Souliotes et les Maniotes révoltés contre la Turquie. En juin 1803, l’Autriche découvrit une intrigue du consul français à Raguse, Bruyère avec l’évêque du Monténégro, pour occuper les bouches du Cattaro. Enfin les Français auraient été bien surpris et fort mécontents, s’ils avaient pu connaître les négociations engagées par Talleyrand, sur l’ordre du Premier Consul, au mois de juin 1803, avec l’ambassadeur de Russie Markow; le lendemain du jour où il excitait la France à la guerre, Bonaparte offrait à Alexandre P"' d’évacuer la Suisse, la Hollande, de cesser même la guerre contre les Anglais, à la condition secrète d’obtenir mieux par son concours en Orient. Jusqu’au mois d’août il suivit cette négociation avec l’espoir d’arracher Malte aux Anglais, sans être obligé à les combattre. L’ardeur de ses préparatifs sur la Manche, les déclamations qu’il insérait au Moniteur contre le génie infernal des Anglais dissimulaient ses desseins particuliers.

C’est une exagération, sans doute, d’affirmer, comme l’ont fait plusieurs historiens sur la foi de certains mémoires, que Bonaparte n’a jamais cru â la possibilité, ni sérieusement songé à l’exécution de sa descente en Angleterre. Il a pu le dire plus tard, lorsqu’elle eut échoué, a pour dégager son honneur compromis .dans ce projet proclamé avec trop de solennité ». Mais il est certain que les contemporains n’y ont pas cru, sauf les Français. Le gouvernement de Londres fut très longtemps avant de s’en

244 NELSON DANS LA MÉDITERRANÉE ! TRAFALGAR. émouvoir. Ce n’était pas la Manche qu’il surveillait, mais la Méditerranée. La flotte de Toulon lui causait plus d’inquiétudes d’abord que les préparatifs de Boulogne. Pour lui interdire les routes du Levant, Nelson vint prendre position à la Maddalena, dans cette belle rade de Sardaigne (( qui couvrait Naples^ la Sicile^ Malte et tous les Etats du sultan )> (31 octobre 1803). C’était sa préoccupation principale. Lorsqu’il apprit plus tard le départ de la flotte française, ce fut du côté de la Sicile, de l’Egypte, qu’il la chercha d’abord sans la trouver. Metternich, qui débutait alors dans la carrière diplomatique, à Dresde, ne croyait pas davantage aux projets de Bonaparte sur l’Angleterre.

Il est également certain que le Premier Consul les négligea de bonne heure par la difficulté de les réaliser. On lui avait représenté, et il s’aperçut vite quel danger il y aurait à risquer ses troupes sur des bateaux plats, mal faits pour résister aux bourrasques au milieu des flottes ennemies. Un instant il sembla revenir à son idée, lorsqu’il eut imaginé, en 1804, d’unir la flotte de Latouche-Tréville aux flottes de l’Espagne et de l’appeler de la Méditerranée dans la Manche : a Que nous soyons maîtres du détroit six heures, et nous serons maîtres du monde. » L’amiral mourut à la veille de cette entreprise hardie, le 12 août 1804. Et le projet, entre les mains de son successeur Villeneuve, n’aboutit qu’à la ruine définitive et totale de la marine française à Trafalgar (21 octobre 1805). La victoire d’Austerlitz (2 décembre 1805), qui livrait l’Allemagne tout entière aux Français, leur fit oublier l’Angleterre et Trafalgar. Ils avaient enfin détruit l’empire germanique, et sur ses ruines fondé leur domination dans l’Europe centrale. Cette victoire éclatante de leurs traditions les rendit indulgents à Napoléon. Il le savait : ce fut son plan depuis le début de 1804 de leur fournir cette compensation aux satisfactions que la lutte contre l’Angleterre ne procurait pas au patriotisme national.

Au milieu de la paix générale, du mois de mai 1802 au mois de février 1803, la France avait réglé sans obstacle

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