AUSTERLITZ ET PRESBOURG
Le 17 mai 1804, Lucliesini, ambassadeur de Prusse à Paris, écrivait à son gouvernement : « La guerre du continent, je ne saurais assez le répéter^ est dans le vœu secret du Premier Consul. » Mais l’occasion manquait encore au dessein que Napoléon avait formé de substituer à l’expédition d’Angleterre condamnée une vaste entreprise en Allemagne.
De toutes les puissances continentales, seule, la Russie était résolue à la guerre. L’ambassadeur Markow avait quitté Paris au mois d’août 1803 sur le refus du Premier Consul d’accepter l’ultimatum d’Alexandre, d’évacuer le Hanovre, la Suisse et l’Italie. Pas plus qu’autrefois, le tsar ne songeait à faire une guerre de principes, quoiqu’il se posât plus tard, en la déclarant, comme le vengeur du duc d’Knghien. Ce qu’il exigeait surtout, c’était l’abandon des projets de Bonaparte sur l’Orient, des positions qu’il avait prises dans le royaume de Naples. Tel fut le premier article des réclamalions qu’il fit parvenir à Talleyrand par son chargé d’affaires d’Oubril (21 juillet 1804). tl soutiaitait d’ailleurs, comme son adversaire, un bouleversement de l’Europe continentale qui lui permît de s’assurer la
250 POLITIQUE DE NAPOLÉON ET D’ALEXANDRE (1804). Pologne, Constantinople et les Balkans. Il massait ses troupes sur la Vistule, laissait espérer de son amitié et de sa justice à son confident Czartoriski la renaissance de sa patrie, tandis qu’en réalité il escomptait sa crédulité et les troubles de l’Europe pour réunir toute la Pologne entre ses mains. Précurseur du panslavisme, il rêvait d’affranchir les chrétiens des Balkans et de constituer, avec Constantinople pour capitale, un grand empire slave qu’il gouvernerait de la Baltique au Bosphore. Le concours des puissances allemandes était indispensable à ses plans : à l’Autriche, le tsar offrait la Bosnie, la Valachie, Belgrade et Raguse et de larges compensations en Italie, à la Prusse des agrandissements en Allemagne.
L’Autriche, au contraire, depuis la paix de Lunéville, tenait obstinément à la paix. Et pourtant Napoléon, qui voulait la provoquer, ne lui ménageait pas les insultes. Après le recez de la Diète qui avait consacré la confiscation des propriétés ecclésiastiques, à la fin de 1803, les princes d’Allemagne mis en goût s’étaient disposés à faire main basse sur les domaines des petits féodaux, barons, chevaliers laïques, la a Ritterschaft ». L’électeur Maximilien- Joseph, dont le ministre, Français d’origine, Mongelas par sa haine de la féodalité était bien fait pour servir les ambitions, donna l’exemple, bientôt suivi en Wurtemberg, en Hesse. L’Autriche, pour maintenir l’équilibre, voulut enlever à la Bavière les districts de l’Inn qu’elle convoitait. « Que chacun reste à sa place, » lui cria Bonaparte (2 mars 1804). Et elle y resta humblement. Même docilité à accepter que le Premier Consul enlevât, sur le territoire de l’empire, le duc d’Enghien (15 mars). Devant l’Empereur, l’Autriche baisse le ton à mesure qu’il élève le sien. C’est sans délai qu’il exige la reconnaissance de son titre impérial; et c’est immédiatement que l’archiduc Charles conseille à l’Empereur d’y consentir. Cette complaisance obstinée désarmait Napoléon : il eût secrètement souhaité plus de résistance. Jusque dans ces concessions, il prétendait découvrir un motif de guerre, déclarant qu’elles ne pouvaient pas être
HÉSITATIONS DE L’AUTRICHE ET DE LA PRUSSE. 251 sincères. Elles l’étaient si Lien qu’à cette époque dans le Conseil de l’Empereur on agita à Vienne le projet d’une alliance intime avec la France. La peur de la Russie empêcha Cobenzl de suivre ce dessein appuyé par l’archiduc Charles. La crainte de la France également empêchait TAulriche de se rapprocher d’Alexandre qu’un autre archiduc Joseph se chargeait de rendre bienveillant.
« Nous sommes proprement entre l’enclume et le marteau, disait le pauvre ministre. Notre but devrait être de nous rapprocher de la Russie sans nous brouiller avec la France. Il nous conviendrait même, si cela était possible, de servir d’intermédiaire à leur conciliation. » Cet acharnement à souhaiter la paix mécontentait Napoléon autant qu’Alexandre. Le tsar tournait le dos à l’ambassadeur qu’au début de 1804 lui envoyait l’Autriche, Sutterheim. A Paris, les envoyés de François II n’étaient pas mieux traités. Car, si l’Autriche ne se déclarait point, la guerre était impossible entre les deux empereurs.
La Prusse également les séparait et les embarrassait. Elle pratiquait la même politique que l’Autriche, moins par peur peut-être que par calcul. Le roi Frédéric-Guillaume III aurait pu, s’il l’avait voulu, trouver dans l’occupation du Hanovre par les Français une occasion de leur déclarer la guerre. C’était une violation manifeste de la neutralité de l’Allemagne du Nord que la France avait accordée aux Prussiens, à Bâle, en échange de la rive gauche du Rhin. Hanovrien, et de plus négociateur de la paix de Bâle, Hardenberg eût voulu que le roi protestât. Mais Haugwitz affirmait que la Prusse devait s’agrandir par l’amitié de la France : loin de combattre les empiétements de Napoléon, il eût voulu l’y associer. A la fin de 1803, il préparait avec un agent de Talleyrand, La Fores t, une alliance par laquelle la Prusse aurait obtenu peut-être le Hanovre en échange de son concours actif contre la Russie. Ce concours, pourtant, le roi hésitait à le donner. Il attendait, pour se déclarer, xjue la fortune lui eût désigné des deux rivaux le plus fort et le plus capable d’indemniser son royaume.