NEUTRALITÉ DE LA PRUSSE
à Berlin pour la conclure. Mais l’Empereur exigeait que la Prusse fît ouvertement la guerre aux Russes : elle s’y refusa au mois de septembre, préférant renoncer au gain que de courir ce risque, politiqu(*- très prussienne aussi, où le souci de ménager et de défendre l’Allemagne n’entrait pour rien.
L’Electeur de Bavière aurait peut-être souhaité de rester neutre, comme le roi de Prusse : par peur de l’Autriche qui le menaçait d’une invasion ; il quitta sa capitale, joignit ses troupes à l’armée française et signale 12 octobre 1805 un traité qui lui promettait une part nouvelle de l’Empire. Les souverains de Bade, de Wurtemberg, de Hesse- Darmstadt hésitèrent moins encore à fournir à Napoléon tous les secours qu’il demandait, séduits du premier coup par la même espérance. <( Voilà les quatre piliers, disait Napoléon aux Français, de ma future confédération allemande. ))
A la veille d’Austerlitz, la guerre continentale que préparait l’Empereur pour donner le change aux Français avait donc pris la tournure qu’il souhaitait. Elle parut une grande entreprise concertée avec les princes allemands contre la maison d’Autriche, l’effort définitif de la nation pour transformer l’Allemagne, selon ses traditions et ses doctrines. Dès qu’il avait vu l’Autriche se rapprocher de la Russie, Napoléon s’était réjoui de pouvoir détourner sur elle la haine des Français contre l’Angleterre. « L’Allemagne va voir plus de soldats que jamais, » s’écria-t-il. Il affecta même au mois de janvier 1805, devant le Conseil d’Etat, de n’avoir réuni depuis deux ans tant de troupes à Boulogne que pour être en mesure de combattre l’Autriche, au moment opportun. « Le prétexte m’a été fourni, dit-il, parle projet de descente en Angleterre. » Si le bruit se répandait d’un traité conclu le 11 avril entre l’Angleterre et le tsar, Bonaparte donnait l’ordre à Fouché le 26 mai 1805 d’imprimer dans les journaux des lettres de Pétershourg affirmant la bienveillance et la neutralité des Russes. Avant tout il lui importait que l’on ne pût soupçonner à Paris la véritable étendue de cette
â56 LA GRANDE ARMÉE EN MOUVEMENT (SEPT. 1805). guerre continentale, que le patriotisme français aurait peut-être redoutée au lieu de la désirer. j
Les Autrichiens lui rendirent un dernier service, en commençant la guerre le 7 septembre 1805, en la commen- I çant surtout en Allemagne, par l’occupation de la Bavière. Le général Mack^ à qui François II allait confier son armée, avait persuadé la conférence de Vienne, contrairement aux idées de l’archiduc Charles plus avisé, qu’en se portant rapidement en Souabe on entraînerait les troupes bavaroises, qu’on pourrait devancer Napoléon, et, parles routes de Suisse, envahir l’Italie. Il eût mieux valu attendre les Russes que d’exécuter avec une armée insuffisante cette pointe hardie et dangereuse.
L’Empereur des Français, depuis le mois de juillet, avait fait tous ses préparatifs. Bernadotte lui amenait ses troupes de Hanovre, Marmont de Hollande au mois d’août déjà ; Murat travaillait l’électeur de Bavière, Masséna était chargé de l’Italie. Napoléon, demeuré longtemps à Boulogne pour masquer le départ de l’armée principale qui de la Manche gagnait au mois d’août le Rhin à marches forcées, arriva à Paris au milieu du mois de septembre, décréta une levée anticipée de 150000 hommes pour former une armée de réserve confiée à Kellermann. Il arrivait enfin à Strasbourg le 23 septembre, cinq jours après l’entrée des Autrichiens à Ulm. 11 était tout prêt, à la tête de 200000 hommes, « la Grande Armée », entouré de ses meilleurs lieutenants. En face de l’Autriche qui avait chassé, le 7 septembre, l’Electeur de ses Etats, n’avait-il pas le droit d’affirmer qu’il venait assurer Yindépendance du corps germanique et confondre V agresseur? « Soldats, disait-il à ses troupes enfln^ pour les entraîner par l’ambition et par la gloire, vous êtes l’avant-garde du grand peuple, )) de la nation héritière du grand roi qui o liait achever son œuvre au delà du Rhin.
Ce fut l’affaire d’un mois à peine : tandis que Mack attend les Français au sortir de la Forêt Noire, Napoléon tourne cet obstacle, suit la rive gauche du Danube et, dé-
ULM : DIPLOMATIE PACIFIQUE DE TALLEYRAND. 257 truisant Tarmée autrichienne par de simples marches, il fait le 17 et 19 octobre capituler son chef « pris dans Ulm comme un vilain )>. L’Autriche était battue, impuissante. Son nrmée d’Italie reculait en toute hâte à Marbourg; la guerre qui devait livrer aux Français l’Allemagne était achevée, avant l’arrivée en Souabe du premier corps d’armée russe que Kutusoff s’empressa de ramener au delà de l’Inn. Le 4 novembre 1805, François II demandait à son vainqueur un armistice et la paix.
Si Napoléon avait eu seulement le désrr de satisfaire les Français, d’offrir à leur amour-propre une compensation de leurs efforts impuissants contre l’Angleterre, il aurait pu s’arrêter à cette victoire si complète, si décisive. La capitulation d’Ulm valait le combat de Trafalgar (20 octobre 1805). L’un donnait aux Anglais l’empire de la mer. Celle-là procurait à la France l’Allemagne, la domination incontestée sur l’Europe. On raconte que Pitt pâlit à la nouvelle de cette capitulation qui, dans la lutte engagée, retirait à l’Angleterre l’appui du continent. « Plus d’empereur en Allemagne, écrivait Talleyrand à son confident d’Hauterive le 27 octobre. Plus de diète de Ratisbonne. » Le ministre étudiait, le 31 octobre, sur l’ordre du maître un projet de confédération allemande, destinée à remplacer l’Empire détruit, à fonder la domination des Français dans l’Europe centrale. Il eût voulu de plus qu’une paix immédiate vînt consacrer ces avantages obtenus si aisément, et la renonciation des Habsbourg à l’Allemagne.
Talleyrand, à ce moment décisif, fut à la fois l’interprète des vœux de la nation, l’avocat de ses intérêts auprès de Napoléon. C’était une lourde charge qu’une guerre sur le continent contre deux Empires, et sur mer à la fois, contre l’Angleterre. L’intérêt de la France n’était point d’écraser l’Autriche, pour agrandir encore les trois puissances dont le siècle précédent avait démesurément accru les domaines et les forces. Aussitôt après la capitulation d’Ulm, de Strasbourg où Talleyrand venait de quitter Napoléon « marchant à la victoire », il lui proposait de mé-
258 EXIGENCES DE NAPOLÉON ! AUSTERLITZ, nager les Habsbourg, de conclure avec eux dès le premier succès une paix avantageuse. Conscient des ambitions qu’inspiraient aux Français leurs conquêtes, et du passé de leur Empereur, Talleyrand savait que l’Autriche n’avait de chance alors d’être épargnée par eux qu’en leur abandonnant l’Allemagne et la Suisse, et l’Italie tout entière, Venise elle-même. Mais, à moins d’être a abattue et prosternée », l’Autriche ne pouvait accepter de pareils sacrifices qu’avec l’espoir et sur l’offre d’une compensation. Lui donner des indemnités en' Orient, Moldavie, Valachie, Bessarabie, Bulgarie, lui rendre, avec ces provinces, l’unité plus solide d’un grand Etat Danubien, et du même coup l’opposer pour jamais à la politique russe dans les Balkans comme une avant-garde de l’Europe : tel était, aux yeux de Talleyrand, avant Austerlitz, le moyen de limiter la guerre où la France était engagée. Les Habsbourg, d’ennemis devenus alliés, chargés d’arrêter et de rejeter la Russie en Orient, il ne restait plus à Napoléon, à ses sujets, que l’Angleterre à combattre, une seule question à résoudre. L’expéri^^nce plaidait en faveur du ministre, fidèle aux leçons de Louis XIV, de Fleury, de Vergennes.
Mais comment faire accepter à Napoléon un programme qui laissait à l’Autriche dans les Balkans la tâche que secrètement il se réservait? Il avait hâte au contraire d’atteindre, en attaquant les Russes, cet Orient mystérieux qu’il avait entrevu en Egypte, auquel il allait toucher. C’est à peine s’il prit le temps de lire les propositions de son ministre. Il regagnait, avec le gros de l’armée, Murat qu’il avait chargé de suivre les Russes l’épée dans les reins. Il s’irrita à la nouvelle que Kutusoff avait pu s’échapper sur Brünn, que Murat s’attardait par gloriole à prendre Vienne (Il novembre 1805). Lorsque François II lui envoya pour traiter le général Giulay, ce fut à peine s’il l’écouta. Les Français traversèrent Vienne au pas de course à la poursuite de Kutusoff qui, finalement, leur échappa sous le canon d’Olmütz.
La poursuite aurait pu durer longtemps, si le tsar avait
efforts de TALLEYRAND en faveur de L’AUTRICHE. 259 pratiqué, comme le souhaitait Kutusofî, la tactique qui consistait h entraîner Napoléon et son armée toujours plus loin vers rOrient. Et le danger eût été grand ; on apprenait alors que la Prusse mobilisait son arniée, occupait le Hanovre, que les Anglais débarquaient aux embouchures du Weser. « Bonaparte était intéressé à ne pas perdre de temps, écrivait Gzartoriski un peu plus tard à Alexandre en avril 1806; et nous l’étions à en gagner. Il avait toutes les raisons pour risquer une bataille décisive et nous pour l’éviter. )> Mais il avait si peu lieu de l’espérer qu’il négociait le 23 novembre avec l’Autriche, offrait en meme temps, à Alexandre la Yalachie qu’il refusait aux Habsbourg. Sa pensée était toujours de partager l’Orient avec les Russes.
Décidé à le lui fermer obstinément, Alexandre P"* préféra offrir aux Français la bataille à Austerlitz, 7 décembre 1805. (( Napoléon vit venir l’armée russe avec une indicible joie. » Il rassembla son armée, prépara la manœuvre qui devait anéantir l’ennemi, et remporta une victoire dont le retentissement consacra en Europe sa dignité nouvelle et l’Empire des Français.
Plus encore que l’affaire d’Ulm, la journée d’Austerlitz parut le triomphe delà Révolution sur l’Allemagne. On y vit moins la défaite des Russes que l’humiliation de l’Empereur d’Autriche arrivant, le 4 décembre, au camp du vainqueur pour implorer sa clémence. Le 5 décembre, en vertu d’un armistice, Alexandre se retirait tranquillement avec les débris de son armée en Pologne. Vaincus, les Russes ne cédaient point : c’était l’Empire d’Autriche tout entier qui capitulait devant Napoléon. La France dut être satisfaite; son Empereur pouvait lui rendre la paix, une paix durable, conforme à ses désirs et h ses intérêts.
Talleyrand, entré à Vienne à la suite de son maître, et bientôt chargé de négocier avec Stadion et Giulay àNicolsbourg, insiste une fois encore pour que Napoléon dédommage l’Autriche de ce qu’il est en droit de lui demander. « Je supplie Votre Majesté de relire le projet que j’ai eu
260 NAPOLÉON REFUSE L'ORÎENT A L’AUTRICHE, rhonneur de lui adresser de Strasbourg. Les victoires de Votre Majesté le rendent facile. L’Autriche, sous le coup des défaites, se disloque : un politique prévoyant devrait en s’alliant à elle la fortifier, lui rendre confiance et l’opposer comme un boulevard nécessaire aux barbares, aux Russes » (5 décembre 1805).
Ce n’étaient point là les vues de l’Empereur : sa victoire définitive sur l’Autriche n’était rien à côté de ce qu’il rêvait. Lorsqu’un an auparavant il groupait autour de son trône récent tous les princes allemands à Mayence en 1804, on l’entendit dire : « Il n’y a plus rien à faire en Europe : ce n’est que dans l’Orient qu’on peut travailler en grand. » La veille même d’Austerlitz, ces regrets lui reviennent encore; ce rêve le liante : a Si je m’étais emparé de Saint- Jean d’Acre, au lieu d’une bataille en Moravie, je gagnais une bataille d’issus, je me faisais empereur d’Orient et je revenais à Paris par Constantinople. )> Le 5 décembre, dès qu’il rencontra François II, il lui offrit la restitution, l’intégrité de tous ses Etats, s’il voulait lui ménager l’alliance des Russes, si l’Autriche et le tsar, unis pour contenir l’Angleterre, lui laissaient libre le chemin de l’Orient.
Austerlitz n’était à ses yeux qu’une étape, et le moyen d’obtenir la neutralité, la complicité du continent à ses projets sur l’Orient, traversés par l’Angleterre. Un instant même il eut l’idée d’arracher à ses ennemis, « en suivant sa victoire », ce qu’il leur demandait par la paix et ce qu’il n’obtint pas : Alexandre se retira, sans avoir désarmé, dans ses Etats. L’Autriche, que le tsar devait remercier de lui avoir procuré cette retraite, était incapable de garantir à Napoléon qu’il n’en sortirait pas de nouveau. « Cet homme-là, disait Napoléon en désignant François II à ses généraux, me fait faire une faute. » Talleyrand lui proposait le moyen de la réparer. Il l’écarta, résolu toujours à ne rien céder de l’Orient à l’Autriche : pour contenir les Russes, il s’adressait alors à Rerlin.
La Prusse, à cette époque, n’était pas moins à sa discrétion que l’Autriche. Pour les deux grandes puissances