NAPOLÉON MAITRE DE L’ADRIATIQUE
peuple; on pourrait dire par runanimité. Les émigrés, qui jusque-là avaient résisté aux séductions du maître, se rallièrent au politique qui venait d’achever l’œuvre de la royauté en Allemagne. A Sainte-Hélène, Las Cases faisait à Napoléon cette confidence : « Mon cœur s’étonna de se retrouver français. Je fus vaincu par la gloire. » Combien la joie et l’orgueil de la nation n’eussent-ils pas grandi si elle eût connu de plus cet aveu de Metternich alors ! « La France exerce sur l’Europe occidentale une influence impossible à détruire pour le moment, ün ne peut s’opposer à un système fédératif de l’Occident dont elle serait la tête )) (janvier 1806).
Ce triomphe donnait le droit et le moyen à Napoléon de poursuivre ses desseins particuliers. Ce qu’il exigea et obtint pour lui-même à Presbourg, ce fut, avec la Vénétie, l’ancien empire de Venise dans les Balkans, l’Istrie, la Dalmatie, l’Albanie. Au lieu d’agrandir et de rejeter l’Autriche vers l’Orient, comme l’eût voulu Talleyrand, l’Empereur avait tenu surtout à lui en fermer le chemin. Il lui refusait de ce cûié toute espérance : s’il n’avait tenu qu’à compléter par l’acquisition de Venise l’unité du royaume italien, pourquoi cette exigence?
Le prince de Liechtenstein, M. de Giulay à Presbourg, dès la première heure, consentirent à l’abandon de Venise, à la perte de l’Allemagne, pour conserver au moins à leur maître les routes de l’Adriatique et des Balkans. Sans doute, ils n’osèrent pas demander, pour se réserver cet avenir, un partage de l’Empire ottoman. Ils redoutaient les reproches de la Bussie, et, vaincus par Napoléon, craignaient de se créer avec Alexandre une affaire redoutable. Mais timidement, ils souhaitaient que le vainqueur ajoutât Raguse aux provinces maritimes de Venise, situées dans leur domaine naturel. « C’était si peu de chose, )) observait doucement Talleyrand. Pour Napoléon, c’était tout, le prix essentiel de la guerre, la condition de la paix.
Le traité de Presbourg marque une nouvelle étape dans le développement de la conquête bonapartiste. L’Italie, à
264 OCCUPATION DE NAPLES ET D’ANCÔNE (1806). Gampo-Formio et à Lunéville, l’Adriatique et ses deux rives, italienne, balkanique, en 1805. Le jour où il signait cette paix, l’Empereur annonçait dans un bulletin de la Grande Armée que Gouvion Saint-Cyr marchait à grandes journées sur Naples. La conquête commença réellement sous les ordres de Masséna, le 9 janvier 1806. « La dynastie de Naples avait cessé de régner. » Elle avait commis la faute, après une neutralité suspecte, quoique garantie à la France par le traité du 21 septembre 1805, de se déclarer quinze jours avant Austerlitz pour les Alliés, d’accepter dans ses Etats une armée anglo-russe, d’y joindre la sienne. Puis la coalition l’avait abandonnée. L’Autriche, aux conférences de Nicolsbourg, seule et par un intérêt trop évident, prit sa défense. Talleyrand empêcha « qu’on ne parlât alors de Naples ». Naples fut écartée. Un mois apres elle était occupée. Les Bourbons se sauvaient k Palerme (13 janvier 1806). Le 20 mars, leurs troupes commandées par un émigré, le comte de Damas, avaient évacué la Péninsule. Depuis Venise jusqu’à Otrante, toute la côte italienne de l’Adriatique appartenait aux Français; le 3 novembre, ils s’étaient installés à Ancône, malgré les protestations du Pape. Deux mois après, l’Empereur apprenait au Pape qu’à Rome il commandait avec lui et qu’il fermait les ports de ses Etats aux Anglais et aux Russes (13 février 1806). Quand à Presbourg il signa la paix avec l’Autriche, en 1805, Napoléon se réservait de lui donner cette extension, qui en déterminait d’ailleurs le caractère et la portée.
C’était bien son domaine à lui qu’il constituait autour de l’Adriatique. Il en disposait souverainement. La couronne de Naples fut attribuée le 1®^ avril 1806 à son frère Joseph. A mesure que ses domaines s’accroissaient, l’Empereur sentit le besoin d’intéresser à leur conservation sa famille et les hommes qui l’avaient aidé à se les procurer. L’argent qu’il leur distribue ou leur laisse prendre ne pouvait suffire : il fallait que leur fortune suivît la sienne et s’élevât avec elle pour la consolider. « Je sentais mon isolement, j’avais surgi tout à coup de la foule, je jetais des ancres de salut
CRÉATION DES DUCHÉS NAPOLÉONIENS, au fond de la mer. » Dans la Vénétie, Napoléon créait douze duchés, Dalmatie pour Soult, Istrie pour Bessières, Frioul pour Duroc, Cadore pour Champagny, Bellune pour Victor, Conegliano pour Moncey, Trévise pour Mortier, Bassano pour Maret, Feltre pour Clarke, Vicence pour Caulaincourt, Padoue pour Arrighi, Rovigo pour Savary. — La conquête de Naples servit à procurer le titre ducal de Gaëte à Gaudin, d’Otrante à Fouché, de Tarente à Macdonald, de Reggio à Oudinot. Talleyrand devint prince de Bénévent, Bernadette de Ponte-Corvo, Lebrun, duc de Plaisance, Cambacérès, duc de Parme, Régnier, duc de Massa. Ces donations, la plupart prélevées sur la part de Napoléon qui se taillait d’ailleurs en Italie une grosse fortune, près de 50 millions, firent accepter aux Français que leurs seules conquêtes de 1805, Neuchâtel et le grand-duché de Berg, cédés par la Prusse, servissent de principautés à Murat et à Berthier. Et cela devait les habituer à l’idée d’une noblesse héréditaire que l’Empereur allait bientôt créer pour étendre cette association formée entre ses serviteurs et lui. L’œuvre qu’il médite en 1806 est immense : par l’institution héréditaire de l’Empire, il a voulu l’assurer dans sa propre personne et celle de son successeur. Après Austerlitz, il y associe sa famille et ses fonctionnaires. Il compte sur leur zèle garanti par leur intérêt. « Voilà des gens que j’ai faits indépendants, dit-il, mais je saurai bien les empêcher d’être ingrats. )) Ceux qu’il a faits ^grands dignitaires et rois doivent cesser d’être libres dans leurs pensées et dans leurs expressions qui ne peuvent être que le reflet des siennes. Cet aveu du comte Mollien explique et justifie les créations de 1806. Avec de tels moyens et la France éblouie jusqu’à les accepter sans reproches. Napoléon pouvait se croire en mesure de réaliser son rêve.
Ce rêve, ce n’était point, comme on l’a dit, une revanche totale, définitive sur l’Angleterre. Ce n’était pas davantage la domination du monde, ambition vague que son esprit précis et réaliste aurait désavouée. Au camp de Boulogne, aux premiers mouvements de la Grande Armée, à Austerlitz et