LE SECRET DE L’EMPEREUR EN
dans les négociations de Presbourg et de Schœnbrunn, quand il excite les Français contre l’Angleterre, les Habsbourg, la Russie, l’Empereur a son secret : développer ses conquêtes italiennes, acquises au service de la France, jusqu’à l’Adriatique occupée de la même manière, et toujours pour lui seul, se rapprocher de l’Orient que depuis son échec en Egypte et la prise de Malte, il ne peut plus atteindre par mer. Le voilà à Tarente, en Albanie : <( En acquérant ces provinces, a-t-il dit un peu plus tard, l’Empereur a eu principalement pour but d’être à portée de protéger contre la Russie qui l’opprime la Turquie, le plus ancien de nos alliés. »
Les politiques de l’Europe ne s’y sont pas trompés. (( Nous ferons tout pour éloigner les prétextes ou les raisons que Napoléon pourrait prendre d’attaquer directement ou indirectement l’Empire ottoman », disait l’envoyé autrichien à Pétersbourg, Merveldt (1806). L’envoyé de la Prusse à Vienne répétait le 15 février : « le traité de Presbourg est le germe d’une nouvelle guerre. » Alexandre P’' signalait le voyage de l’Empereur en Italie comme la préface d’une action militaire en Dalmatie; il craignait qu’écoutant Talleyrand Napoléon ne gagnât l’Autriche, pour la dédommager, à ses projets de conquête. Les Habsbourg de leur côté redoutaient de voir les deux Empereurs- se partager l’Orient, et que la Porte ne rouvrît aux Français les routes de l’Egypte. L’occupation de Raguse, le 27 mars 1806, les discours tenus par Bonaparte sur l’Albanie, l’envoi du général Sébastian! à Constantinople motivèrent ces inquiétudes et ces défiances réciproques des cours orientales.
Avant ces événements même, Metternich proposait à sa cour, trois semaines après avoir signé le traité de Presbourg, un plan politique uniquement destiné à limiter les entreprises françaises dans les Balkans, a Tirons une ligne, disait-il, du Weser au Tagliamento, fortifions en deçà par une triple ligne de forteresses, l’Elbe, la Bohême, l’Enns et la Carniole, puis l’Oder, la Silésie et la Save; laissons à la France totalement tout l’Occident; que l’Autriche, la Russie et la Prusse, unies étroitement en un seul tout, for-
EFFORTS DE L’EUROPE POUR GARANTIR LA TURQUIE. 267ment, pour protéger l’Empire ottoman, une confédération de l’Orient. » Si Napoléon acceptait ce partage deTEurope, c’était la paix durable. La guerre à outrance, s’il franchissait cette limite concédée, mais assignée à sa puissance. Le projet ressemblait à celui de Talleyrand, avec cette différence que l’Autriche préférait aux agrandissements proposés par la France et à la guerre en Orient la paix par une entente avec la Russie et la Prusse.
A la même époque, le ministère anglais effrayé inclinait à une solution semblable. G. Pitt disparaissait le 23 janvier 1806. Son dernier regard avait été pour la carte de l’Europe si profondément remaniée, et son dernier mot : « Dans dix ans, elle ne servira plus. » Peut-être songeait-il à désarmer. Ce fut, en tout cas, la première pensée de ses successeurs Grenville, Fox, Addington devenu lord Sidmouth, torys et whigs réunis dans une même œuvre décisive de pacification. <( On avait fait à la France une loi de la conquête indéfinie. La guerre n’avait pas été inutile pour l’Angleterre : elle ne lui avait rien coûté et lui avait beaucoup rapporté. Le moment était venu de fixer ces profits avant que, poussé à de nouvelles conquêtes. Napoléon ne s’attaquât à l’Orient. » Ce fut dans cet esprit que, le 20 février 1806, Fox aborda la négociation et la fit suivre, le 26 mars, par un de ses amis retenu à Paris après la paix d’Amiens, lord Seymour. L’Angleterre demandait la restitution du Hanovre, le maintien de ses conquêtes coloniales, Malte et la Sicile, mais surtout dans l’intérêt de la paix future, le respect de l’Empire ottoman. « Il faut se presser, lui répondit Talleyrand, heureux de ces ouvertures. Beaucoup se prépare, mais rien n’est fait » (mai 1806).
La Russie avait d’abord été d’avis aussi de se presser : elle avait mis la main, par la trahison d’un général autrichien, sur Cattaro (mars 1806). Au mois de mai Alexandre P** recevait, à Pétersbourg, une députation des Serbes révoltés contre les Turcs, depuis 1804, à l’appel de Kara Georges et leur promettait de l’argent et des armes; et c’était pour avoir un moyen de rester en contact avec les Monténégrins
268 PROGRAMME DE NAPOLÉON ! LOUIS EN HOLLANDE, qu’elle s’installait et restait à Caltaro, malgré les instances de l’Autriche menacée des colères de Napoléon, et de Fox préoccupé d’une agression qui portait la guerre sur le territoire turc. Puis, brusquement le tsar se ravisait : il envoyait à Paris un diplomate, d’Oubril, pour faire la paix avec Napoléon (mai 1806). C’était à qui parmi les puissances européennes désarmerait tour à tour devant l’Empereur. Chacune pressentait son intention secrète de tenter l’effort décisif qui lui donnerait l’Orient.
Pendant toute l’année 1806 Napoléon s’y prépara. L’entreprise était colossale, le rêve de Sieyès avec les éléments de succès que les victoires des Français depuis dix ans y avaient ajoutés. 11 lui fallait les moyens de tenir en respect l’Angleterre et la Russie pendant que ses desseins s’accompliraient. Il voulait en charger l’Europe, à condition qu’elle lui fût docile. Au lendemain de la paix de Presbourg, la politique impériale entreprit cette tâche fiévreusement.
Pour resserrer la coalition maritime contre les Anglais, le 5 juin 1806, Napoléon installait son frère Louis sur le trône de Hollande. Le gouvernement républicain réduit depuis un an à la seule autorité d’un grand pensionnaire que la France avait désigné, Schimmelpenninck n’avait pas encore paru un allié assez docile ni assez sûr. « Le principe de l’élection laissait toujours possible l’éventualité d’une administration qui, aux mains d’un autre magistrat, se rangerait au parti de l’Angleterre. L’hérédité monarchique en faveur d’un prince de la famille impériale présentait de bien autres garanties. »
L’attributiou du grand-duché de Berg à Murat, cédé par la Prusse à la paix de Schœnbrunn, avait le même objet : il s’agissait de fermer, d’une manière durable, la basse Allemagne aux Anglais. Napoléon avait d’abord songé à charger le roi de Prusse de cette mission. Au traité du 15 décembre 1805 il substitua un autre traité, le 15 février 1806, pour obliger le cabinet de Berlin à interdire jusqu’à la paix au commerce et au pavillon britanniques les embou-