MAI 1806 : LE PROBLÈME DE L’ORIENT
OÙ le règlement devrait aboutir à une guerre, Napoléon avait voulu s’assurer le concours des Prussiens contre l’Angleterre à la fois et contre le tsar. Il l’avait payé de la cession du Hanovre; il escomptait le bénéfice de cette avance dans la liquidation prochaine de l’empire turc.
Talleyrand, initié aux secrets de l’Kmpereur, avait donc bien raison de dire qu’au mois de mai 1806 la question d’Orient n’était pas encore ouverte, mais ne tarderait pas à l’être. Depuis la rupture de la paix d’Amiens, au milieu de la guerre déclarée à l’Angleterre, des défaites de l’Allemagne et des Russes, par la ruine de l’empire germanique, l’occupation de l’Adriatique, les négociations avec l’Europe, c’était invinciblement le but où tendaient les ambitions de Napoléon. Dans le secret des chancelleries européennes, entre ministres des cours hostiles ou alliées à la France, à Londres, à Berlin, à Vienne, à Pétersbourg, on devinait aisément l’affaire décisive auquel l’Empereur préparait les Français, sans les avertir. On en calculait l’étendue et les chances.
Pour la première fois, au début de 1806, date capitale dans l’histoire du dix-neuvième siècle, l’Europe tout entière s’est vue placée, par les ambitions de Napoléon, en face du problème redoutable qui pèse sur toute son histoire depuis. Les peuples ne l’ont pas vu aussi nettement. Mais les ministres et les souverains, après avoir pratiqué pendant trente ans la politique des partages et encouragé la France à la pratiquer avec eux, se sont trouvés, en 1806, à la veille d’un partage qu’ils ne pouvaient considérer sans [ terreur, celui du monde ottoman : tant il excitait de convoi- ! Uses rivales et supposait de difficultés et de risques! C’est à qui d’entre eux parlera déjà de Yintégrité de V Empire ! ottoman^ dont ils sont prêts à se disputer la moindre par- ! celle. Langage et sentiments qui sont demeurés ceux des ' puissances européennes en tout ce siècle.
Alors, comme aujourd’hui, avant de s’engager dans cette redoutable aventure, les adversaires se surveillent, marchandent et négocient. Le risque est si gros, comme l’enjeu.
272 NÉGOCIATIONS AVEC L^ANGLETERRE ET LA RUSSIE, qu’au besoin ils abandonneraient la partie, s’ils étaient assurés de la retraite des autres. C’est là le secret des pourparlers engagés au mois de mai 1806 par les successeurs de Pitt avec Napoléon. Par là s’explique aussi le désir de Talleyrand de les voir aboutir. Napoléon eût garanti à l’Angleterre l’intégrité de l’Empire ottoman, et rendu le Hanovre, quoiqu’il l’eût formellement livré à la Prusse, renoncé enfin à la Sicile et à Malte. Mais il demandait en échange aux ministres anglais l’abandon de l’alliance russe, afin de n’avoir plus en face de lui qu’un adversaire. C’était le prix du marché. L’Angleterre s’y refusa d’abord. Peut-être l’eût-elle accordé si, dans l’intervalle d’un voyage que fit au début de juin à Londres le négociateur anglais Yarmouth, Napoléon n’avait pris tout d’un coup un autre parti.
Inquiet de la négociation qui s’ébauchait entre Londres et Paris, le tsar résolument offrit, à la fin de mai, à Napoléon ce qu’il souhaitait, une paix séparée bonne à diviser et à réduire ses ennemis. Lorsque son agent d’Oubril arriva à Paris (15 mai J 806), ce fut aux politiques de Vienne, de Londres à trembler à leur tour. Ils virent l’entente prochaine entre les deux empereurs et ses conséquences, Constantinople au tsar, la Méditerranée aux Français. Ils redoutèrent d’autant plus cette éventualité que l’envoyé russe affecta de se cacher des Anglais pour traiter.
Cependant cette paix que, le 20 juillet 1806, d’Oubril signa avec Napoléon, proclamait l’indépendance de l’empire ottoman : comme preuves de leurs intentions pacifiques, la France abandonnait Raguse, les Russes Cattaro. Il semblait que la Turquie fût un domaine auquel ils se défendaient de toucher, peut-être avec le désir secret de n’y toucher qu’ensemble. En tout cas, Napoléon devait trouver meilleur un traité qui ne l’obligeait plus à restituer le Hanovre et lui procurait la Sicile. Le seul sacrifice exigé par les Russes se ferait aux dépens de l’Espagne forcée d’indemniser par la cession des Baléares les Bourbons de Naples de la perte totale de leur royaume. Et quel profit pour Napoléon d’avoir brisé l’alliance des Russes et des