DÉFECTION SECRÈTE DE LA PRUSSE (JUILLET
repoussés par votre Majesté, et de manière à ne pas laisser le moindre espoir qu’ils vous plairaient jamais. » Ils ne pouvaient, en effet, se réaliser que par un partage de l’Europe avec Napoléon. Alexandre eût préféré dépouiller les Turcs sans compter avec lui. Mais la diplomatie de l’Empereur en l’isolant de plus en plus, de la Prusse d’abord, de l’Angleterre même, lui rendait la résistance difficile’ et même dangereuse.
Dès le mois de mars 1806, quand il connut les engagements pris par le roi de Prusse de soutenir la politique orientale de Napoléon, le tsar avait mis tout en œuvre à Berlin pour les faire rompre. Il employa les bons offices du duc de Brunswick, qui de Pétersbourg essaya de convaincre Frédéric- Guillaume III par l’intermédiaire d’Hardenberg, disgracié le 8 avril sur l’ordre de Napoléon. Le tsar insistait pour que le roi de Prusse effaçât du traité du 15 février la clause relative à l’intégrité de l’Empire ottoman. Ses exhortations, ses menaces se heurtèrent pendant deux mois aux hésitations de la Prusse, à la crainte qu’elle avait de perdre, en violant le contrat passé avec Napoléon, le prix du marché, le Hanovre. ’
C’est alors qu’Alexandre, lassé de cette résistance, effrayé des pourparlers que l’Angleterre avait engagés à Paris, se décida à négocier à son tour avec l’Empereur des Français pour prendre ses sûretés. La mission de d’Ouhril n’avait pas pour objet un traité immédiat, une paix qui brouillerait à jamais la Russie et ses alliés. C’était une mission d’observation et d’attente. A peine d’Oubril était-il arrivé à Paris que Napoléon, trompé par ces avances, s’éloignait de l’Angleterre : au même moment, le l'”' juillet la Prusse l’abandonnait pour se rapprocher de la Russie. Le 20 juillet, d Oubrii signait, il est vrai, avec Napoléon un traité de paix, mais il avouait avoir dépassé ses instructions. Et son maître restait libre de le démentir.
Le traité secret du 1« juillet 1806 entre les deux cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg était un grand succès pour la diplomatie russe. Le roi de Prusse s’engageait « à ne
ALEXANDRE I®’’ DÉSAVOUE LE TRAITÉ D’OURRIL. 275 faire jamais la guerre au tsar, au cas où celui-ci armerait pour protéger la Turquie contre la France, ou pour la forcer à exécuter ses conventions avec la Russie, et même à ne pas l’attaquer. » Quelle que fût en un mot la politique orientale d’Alexandre les Prussiens lui donnaient carte blanche. Et qu’obtenaient-ils en échange, et comme prix de cette trahison, ni le Hanovre, qu’ils demandaient, ni la Poméranie suédoise qu’ils convoitaient. Le tsar, pour rien, obtenait leur neutralité. On conçoit qu’au lendemain d’un pareil marché Alexandre ne fût plus disposé à en conclure un autre, certainement plus onéreux avec Napoléon. Assuré de la paix sur la Vistule,et de la rupture désormais inévitable des Anglais avec la France, il n’éprouvait plus le besoin de lui abandonner dans les Balkans une part qui pouvait lui revenir. Il désavoua d’Oubril, qu’il avait choisi à dessein parmi les hommes nouveaux et obscurs de sa cour pour se réserver avec lui plus de liberté. Cette négociation d’un mois à laquelle Napoléon s’était laissé prendre lui fit tort : elle fut pour son rival un coup de partie.
Sur la route de l’Orient, l’Empereur des Français retrouvait unies la Russie et l’Angleterre qu’il avait cru diviser. Et les pourparlers qu’il avait engagés avec chacune séparément, exploités par ses adversaires, le privaient au mois d’août des alliés qu’il se croyait assurés.
Le 2 août, l’ambassadeur de Prusse à Paris, Lucchesini, informait son roi que dans un dîner le plénipotentiaire anglais Yarmouth lui avait fait une confidence décisive : lolfre de Napoléon de rendre à l’Angleterre, pour prix de son désarmement, le Hanovre cédé à la Prusse. Comme au môme moment l’Empereur travaillait à faire entrer la Saxe et la Hesse dans la Confédération du Rhin, Frédéric-Guillaume III se vit cerné;, dépouillé, réduit à rien. Cette confidence calculée des Anglais, les démarches des Français en Allemagne réveillèrent à Berlin le patriotisme chez les ministres les plus dociles jusque-là à la France, comme Haugwitz, parmi la noblesse surtout, et dans l’armée. Le 9 août, le roi de Prusse mobilisait ses troupes sur les frontières.