LA PRUSSE ET L^ESPAGNE PRÉPARENT LA GUERRE
A la même époque sincèrement Napoléon se préparait à rappeler les siennes d’Allemagne (13 août). Les deux ordres s’étaient croisés. C’était la preuve même des intentions pacifiques de l’Empereur à l’égard de la Prusse. Il en renouvela l’assurance, le 26 août, à Berthier : « Mon intention est de faire rentrer effectivement mes troupes en France. » Il ne lança de contre-ordre qu’à la fin du mois, en apprenant qu’Alexandre P'’ désavouait le traité du 20 juillet 1806. Il démêla cette fois le jeu de la Russie : elle avait débauché la Prusse en secret et détruit l’ouvrage de toute une année. La Grande Armée fut aussitôt reformée ; Frédéric- Guillaume III dès le 7 septembre sommé de désarmer. Le 25 septembre 1806 Napoléon partait pour Mayence. Le même jour, le roi de Prusse emmenait la reine à l’avantgarde de ses troupes que Blucher conduisait à Gassel et en Thuringe.
Simultanément, à l’autre extrémité de l’Europe, le roi d’Espagne, Charles IV, depuis dix ans Tallié fidèle de la France, docile jusqu’au sacrifice, annonce à son peuple une prise d’armes prochaine, une levée d’hommes extraordinaire. Il ne dit pas contre qui sont destinés ces armements subits, contre le Portugal, l’Angleterre, maîtresse de Gibraltar, ou Napoléon lui-même. Mais nos agents ont remarqué l’arrivée à Lisbonne d’un envoyé russe, M. de Strogonoff, venu pour se concerter mystérieusement avec l’envoyé de Prusse et le premier ministre, le Prince de la Paix. Nul doute que la Russie n’ait fait connaître au roi d’Espagne et à Godoy le prix dont Napoléon voulait payer son désarmement : les Baléares destinées à servir d’indemnité aux Bourbons de Naples. Cette clause a été inscrite dans les articles secrets du traité du 20 juillet. Ainsi ce que la France a réservé à l’Espagne, après lui avoir pris la Louisiane en 1801, cent millions de subsides, ses Hottes, et le moyen de défendre Buenos-Ayres occupé à cette époque par les Anglais, c’est en 1806, sans aucun prétexte, le démembrement même de la monarchie, alors que la France, son alliée, s’est elle-même par la guerre démesurément agrandie
NAPOLÉON OBLIGÉ AINSI DE COMBATTRE. 277 et enrichie. Si bas que soient tombés les Bourbons d’Espagne, humiliés, dépouillés, livrés à leur favori qui les perd, l’excès de la trahison les porte à la révolte. Les Russes et les Anglais la leur conseillent. Une guerre contre Napoléon, mxoins périlleuse avec de tels appuis, au moment où la Prusse se lève contre lui, offre à l’Espagne de meilleures chances qu’une fidélité payée de sacrifices successifs et de perpétuelles trahisons. Le 5 octobre le Prince de la Paix a fait le pas décisif. Il appelle les Espagnols aux armes, pour la défense de leurs privilèges et de ceux de la couronne, sans leur dire encore, par une dernière précaution, qui les menace, et quel est l’ennemi désigné à leur patriotisme. Mais Napoléon ne s’y est pas trompé. Le lendemain de la bataille d’Iéna, il trouvait dans la correspondance de l’envoyé de Prusse à Madrid, tombée entre ses mains, la preuve de la complicité de l’Espagne avec ses ennemis. Il était averti de sa révolte, déterminé à la châtier.
Ainsi, en négociant avec l’Angleterre au mois de mai, l’Empereur lui avait fourni l’arme essentielle du complot où elle entraîna la Prusse contre lui. En traitant avec les Russes, il leur avait procuré les moyens de détourner de lui la cour de Madrid. Tout son avenir était en germe dans cette double faute, le jour où, séduit par la diplomatie russe, il abandonna les pourparlers avec l’Angleterre, susceptibles d’une paix avantageuse, pour essayer une entente avec Alexandre PL Quand il vit la coalition formée, par un dernier effort et le sacrifice de nos comptoirs de l’Inde, il essaya, le 18 septembre, de désarmer encore les Anglais. Mais alors ils exigèrent de l’Empereur la Dalmatie et la Sicile, tout le fruit de la paix de Presbourg, l’aban <on de ses projets sur les Balkans. Napoléon ne négocia plus, espérant que la guerre réparerait les erreurs de sa diplomatie, et forcerait les Russes ainsi que les Anglais à laisser les voies libres à son ambition. Il ne lui restait plus qu’à essayer de séduire l’Autriche et de lui faire sa part : il lui offrit, pour prix de sa neutralité, une entente sur la base de la conservation et de la garantie de U Empire
278 PREMIER ÉCHEC DE LA DIPLOMATIE NAPOLÉONIENNE. ottoman (20 septembre 1806). L’Autriche n’était pas en état de courir seule le risque d’un partage de l’Orient avec Napoléon : elle refusa de prendre parti.
Le 5 mars 1806, l’Empereur chargeait son ministre Champagny de tenir au Corps législatif Je discours suivant : (( Ce ne sont plus des conquêtes qu’il médite. Il a épuisé la gloire militaire. Il n’ambitionne plus ces lauriers sanglants qu’on l’a forcé de cueillir. Perfectionner l’administration, en faire pour son peuple la source d’un bonheur durable, mériter les bénédictions de la génération présente et celle delà génération future, telle est la gloire qu’il ambitionne. » Il y avait dans cette déclaration autant de franchise que de calcul. Il n’y a pas de doute que Napoléon ne souhaitait pas, en 1806, une nouvelle guerre : il fut réellement surpris par les armements de la Prusse et de l’Espagne. « Je n’ai aucun intérêt, disait-il encore le 12 septembre à Talleyrand, à troubler la paix du continent. L’Autriche est impuissante. Beaucoup de haines et de rivalités séparent la Prusse et la Russie. Les blessures d’Austerlitz saignent toujours. La Russie fera peut-être des sacrifices pour attaquer la Turquie. L’idée que la Prusse peut s’engager seule contre moi est si ridicule qu’elle ne mérite pas d’être discutée. »
Que l’Empereur des Français ne voulût pas la guerre n’était pas une preuve qu’il eût renoncé aux conquêtes. Sur ce second point, ses déclarations n’étaient pas sincères. Elles étaient contredites, à l’instant même, par l’établissement de Joseph à Naples, de Louis en Hollande, par l’occupation de Raguse et la proclamation de la Confédération du Rhin. Napoléon méditait en 1806 des projets de conquête qu’il n’avouait pas à la France, redoutant qu’elle ne les désavouât. Son langage pacifique, démenti par ses actes, trahissait sa crainte de ne pouvoir associer les Français à ses entreprises, s’il les leur révélait. En cet état, il eût préféré les réaliser par la paix que par la guerre. Une convention heureuse avec la Russie, â qui il proposa la Pologne en échange de l’Orient, lui semblait meilleure qu’une entente avec l’Angleterre toujours résolue
LA GUERRE EN 1806 AU LIEU DE LA PAIX, à le lui interdire, qu’une guerre ouverte pour l’arracher à l’Europe coalisée. Si son génie vint se prendre aux pièges de la diplomatie russe, s’il se vit contraint par elle à une guerre qu’il voulait éviter, amené à se battre non pour l’Orient, mais contre la Prusse et l’Espagne, ce fut, on n’en peut douter, pour avoir voulu, au lieu de suivre son chemin, en cacher l’objet aux Français. Si maître qu’il fût, l’opinion publique, contraire à ses desseins secrets, l’obligeait à des détours où il commençait de s’égarer. La lutte contre la Prusse, les hostilités prochaines contre l’Espagne étaient autant de retards pour son ambition, de peine perdue pour les Français dont quelques-uns pour la première fois se prirent à douter et à médire de l’Empereur.
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