‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 147 sur 360 · L’ENTREVUE DE TILSITT · texte numérisé non relu

L’ENTREVUE DE TILSITT

ses alliés. L’occasion s’olfre de réparer par une diplomatie avisée et opportune les dommages de la guerre. Alexandre la saisit, et dès le 24 juin, ce n’est pas seulement la paix qu’il demande à Napoléon, c’est une alliance qu’il lui propose, et dont il sait le prix inestimable encore, même après sa défaite. « Je suis convaincu que l’alliance de la France et de la Russie peut seule garantir le repos de l’univers, » écrivait le tsar à son ministre. Et il ajoutait : a un système entièrement nouveau doit remplacer celui qui a existé jusqu’ici. » Le plan en était arrêté dans son esprit, analogue aux transactions que Catherine II avait négociées avec le grand Frédéric.

Lorsque les Prussiens avaient refusé en 1769 à la Russie la Pologne, elle l’avait avec eux partagée. De même Alexandre, impuissant à arrêter Napoléon, consentait à lui faire une part pour se réserver la sienne. Séduisant, passionné en apparence, au fond calculateur et fourbe, il comptait sur l’inlluence, sur le charme de ses flatteries et de ses manières pour amener l’Empereur à ses calculs : « Nous nous entendrons facilement, pourvu que nous traitions sans intermédiaires. )) L’entrevue de Tilsitt fut la première de ces rencontres entre souverains, à l’écart des ministres, qu’Alexandre toute sa vie rechercha, persuadé d’y réussir par la seule force de ses talents et de sa grâce.

Le premier rendez-vous eut lieu sur un radeau du Niémen, où les soldats français avaient élevé une maisonnette très joliment meublée pour les deux Empereurs en présence des deux armées qui saluaient leurs chefs et la paix enfin retrouvée. Dès le premier mot, Alexandre offrit à Napoléon son concours contre l’Angleterre, la seule puissance capable encore de barrer la route à ses ambitions. « Je serai votre second, dans tout ce que vous ferez contre eux. » Et en échange, il obtint des adoucissements au sort que l’Empereur des Français réservait à la Prusse; il lui procura un armistice immédiat. La conversation, après cette entrée en matière, se poursuivit dans la ville de Tilsitt neutralisée en vue des négociations du 26 juin au 8 juillet. Les interlocu-

292 OUVERTURES ET DIPLOMATIE DE NAPOLÉON, tours paraissaient ravis Tim de l’autre, affectant l’amitié la plus étroite, et s’en donnant toutes les marques, devant leurs armées, leurs ministres, u tous les honneurs et attentions imaginables ». Et pourtant, comme deux duellistes, ils se tâtaient, évitant dans leurs parades et leurs feintes le coup décisif qui engage, dissimulant leurs désirs les plus chers et l’objet principal de leur ambition.

Ce fut Napoléon qui vint au fait le premier, quoique par un détour encore savamment calculé. L’allié qu’il s’était donné contre les Russes, le restaurateur de l’Empire turc Sélim III venait d’être renversé et tué par une révolte de janissaires, le 27 mai. Talleyrand en avait averti TEmpereur dès le 22 juin. Le nouveau sultan Mustapha n’était pas plus que Sélim l’ami des Russes et pouvait l’aider encore. Avant l’entrevue de Tilsitt, Napoléon avait mandé à Sébastiani de se concilier le nouveau gouvernement ottoman, de le tenir prêt à la guerre, c Si d’ici à un mois je m’aperçois qu’on ne veut pas négocier de bonne foi, je passerai le Niémen et ma jonction sera bientôt faite avec le grand vizir. »

Tout d’un coup, au milieu d’une de ces revues où se plaisait le tsar, l’Empereur feignit d’apprendre par un courrier de Constantinople la chute de Sélim, et d’un air inspiré s’écria : « C’est un décret de la Providence qui me dit que l’empire turc ne peut plus exister. » La parole décisive était prononcée : Napoléon démasquait son plan, le rêve de toute sa vie. A grands traits colorés, passionnés, il invitait l’héritier de Pierre le Grand, de Catherine II à remplir sa destinée, à réaliser le grand projet, le projet grec, l’affranchissement des Grecs et des chrétiens, le refoulement des Turcs, ces barbares^ en Asie. L’éloquence qu’il déploya ce jour-là, bien qu’elle fût l’expression sincère de ses aspirations les plus fortes, ne l’entraîna pas au delà des limites qu’il s’était fixées. En appelant les Russes à le suivre vers l’Orient, il n'entendait pas le leur livrer. Pas une fois il ne parla de Constantinople. Il n’offrit à Alexandre que les principautés roumaines, ou à la rigueur la Bulgarie.

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