LE PARTAGE DE L’ORIENT DISCUTÉ
Il ne réclama pour lui que la liberté de développer ce qu’il avait fondé à Presbourg, la conquête de l’Albanie, de l’Epire, de la Grèce peut-être ajoutée à ses possessions de l’Adriatique, en somme un premier partage de l’Empire ottoman, assez limité pour que les Russes y eussent leur profit, sans prétendre au lot décisif que lui se réservait.
C’était la seconde fois que dans sa politique orientale Napoléon se mesurait avec la diplomatie d’Alexandre. En 1806, l’essai ne lui avait pas réussi. En 1807, il crut trouver plus de franchise et d’abandon, et se prodigua pour entretenir ces dispositions chez a le beau, bon et jeune Empereur » qui ne se livrait cependant qu’avec arrière-pensée. Alexandre parut séduit, conquis aux projets que l’Empereur lui développait. Il flatta sa haine contre les Anglais, admira la grande armée, et de son côté ne négligea rien pour encourager ses confidences. Mais pas un instant, il ne lui abandonna l’Orient : plus réservé encore que Napoléon, il se préparait à exploiter son amitié aux dépens des Turcs, pour se faire céder ce qu’il leur avait pris, les provinces moldo-valaques, sans accorder à son allié d’autres avantages dans les Balkans que des espérances, rien de plus.
Les entretiens de Tilsitt, ces épanchements intimes de souverains tout-puissants qui semblaient prêts à se partager le monde, n’aboutirent pas même à un partage de l’Orient. Napoléon proposa lui-même de renvoyer la conversation décisive à une entrevue ultérieure. Alexandre, satisfait d’avoir délivré sans aucun sacrifice la Russie de son ennemi le plus dangereux, se flattait avec le temps et par la politique d’exploiter famitié de l’Empereur. Une dernière fois, comme en 1806, Talleyrand essayait d’arracher son maître aux séductions du tsar, aux entraînements de sa politique orientale; il lui suggérait l’opportunité d’une paix avec l’Angleterre dont le nouveau ministère Portland souhaitait la fin de la guerre. Un mois après Tilsitt, il quittait le ministère des affaires étrangères (1807, août), las de conseiller et de n’être pas écouté.
294 L’ALLEMACxNE A LA PAIX DE TILSITT.
Les traités du 7 et du 9 juillet 1807, en effet, n’étaient qu’en apparence cette paix réclamée une fois de plus par Talleyrand à la nouvelle de Friedland, destinée à prévenir d’autres combats, d’autres dangers, d’autres occasions ruineuses de vaincre. Ils confirmaient d’une manière irrévocable Napoléon et les Français dans leurs conquêtes. Roi d’Italie, protecteur de la confédération du Rhin, l’Empereur disposait de l’Europe. Le tsar reconnaissait ses frères comme rois de Hollande et de Naples (art. 14, 17); et il laissait même espérer à Joseph la Sicile. Mais surtout il laissait la France mettre la main définitivement sur l’Allemagne. Il achevait à son profit la grande transformation de l’Europe centrale, préparée par la victoire d’Austerlitz, consacrée par les dernières campagnes de Prusse et de Russie. C’est le caractère essentiel, frappant des traités de Tilsitt, qui justifiela création de l’Empire français. Empire européen et allemand comme celui des Habsbourg qui s’écroule. L’Autriche est définitivement rejetée vers l’est : son chef a renoncé depuis un an à l’Empire d’Allemagne détruit. La Prusse est démembrée et refoulée vers la Baltique. Elle perd toutes ses provinces de la rive gauche de l’Elbe, ses provinces polonaises et Dantzig. De tout ce que lesHohenzoilern ont lentement acquis depuis le dix-septième siècle, elle ne conserve que la Silésie. Un instant. Napoléon avait eu la pensée de la lui prendre aussi, pour achever sa ruine et son humiliation. Alexandre épargna à Frédéric- Guillaume ce dernier coup. La belle reine de Prusse, moins heureuse, s’humilia vainement devant le vainqueur pour sauver Magdebourg. Napoléon fut inflexible : il ne consentit même à rendre la Silésie qu’à la condition qu’elle resterait ouverte aux^ troupes de son allié le roi de Saxe et aux siennes. C’était ne la rendre qu’à demi, avec des arrièrepensées.
Tout autour de la Prusse démantelée et réduite à l’impuissance par de lourdes contributions de guerre, le traité de Tilsitt constituait un boulevard d’Etats, membres de la confédération germanique, étroitement unis à la France,