‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 149 sur 360 · LA PRUSSE DÉMEMBRÉE, SURVEILLÉE · texte numérisé non relu

LA PRUSSE DÉMEMBRÉE, SURVEILLÉE

à demi gouvernés par elles. Réalisant un rêve séculaire, que la politique prussienne avait interrompu, la maison de Saxe rentrait à Varsovie^ dans de meilleures conditions qu'autrefois. Elle reprenait les provinces polonaises de la Prusse. Erand-duc en Pologne, l’électeur devenait roi de Saxe, et, sous la protection de Napoléon, réunissait, par une route militaire assurée à travers la Silésie, Varsovie et Dresde. Toute l’œuvre de Frédéric II, son grand elTort de la guerre de Sept ans, sa diplomatie qui avait décidé le partage de 1772 étaient réduits à rien. Par ce succès inespéré de la Saxe, on comprend l’étendue du malheur qui frappait la Prusse, et cette réponse de la reine de Prusse à Murat : « Que lit Votre Majesté? — L’histoire du passé. C’est déjà trop pour moi que de vivre dans le présent. » Murat, justement, recevait à l’ouest quelques-unes des provinces enlevées aux Hohenzollern, Munster et le comté de la Marck, pour les surveiller comme le roi de Saxe. Il avait compté que ce rôle lui rapporterait davantage. Lorsque Napoléon l’avait créé grand-duc de Berg, Murat, installé dans les domaines rhénans de la Prusse, avait pu espérer la constitution à son profit d’un grand État français de l’Allemagne du Nord. Souvent, depuis 1805, l’Empereur avait agité et proclamé ce dessein, dernier effort de sa volonté toute-puissante. Tilsitt le réalisa et le confirma. Les articles 18 et 19 du traité, dans ce pays de Westphalie qui n’avait jamais eu que des souverainetés morcelées, constituèrent avec le duché de Brunswick, de Hesse-Cassel, avec la vieille marche prussienne et Magdebourg un royaume dont la capitale fut Cassel : mais ce royaume ne fut pas pour Murat. Il demeura à Dusseldorf avec quelques pays prussiens de plus. Marié le 23 août 1807 à une princesse allemande, Catherine de Wurtemberg, le frère de Napoléon, Jérôme, recueillit à sa place le principal bénéfice delà guerre de 1807. On lui laissait encore espérer le Hanovre que Napoléon tenait sous séquestre, jusqu’à nouvel ordre. La France restaurait aux dépens des Hohenzollern la puissance des électeurs de Hanovre, diminuée en Aile-

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magne depuis que celte maison était allée chercher fortune à Londres.

On a souvent répété que l’œuvre napoléonienne au delà du Rhin avait été une œuvre factice, une façade incomplète et fragile. On a trop jugé de sa valeur par sa durée. En réalité, appuyé sur le passé, soutenu parla raison d’Etat, conforme à la politique et aux ambitions des princes souverains, le traité de Tilsitt achevait l’œuvre déjà lointaine des traités de Westphalie, consacrait l’organisation plus récente de la Confédération du Rhin. Les Habsbourg étaient définitivement chassés de l’Allemagne. Les Hohenzollern, à leur tour, perdaient l’espoir de les y remplacer. De grands Etats comme la Ravière, la Saxe, le Wurtemberg, la Westphalie ou le Hanovre se partageaient l’Empire et ses dépouilles, clients de la France, ayant abandonné après l’Alsace la rive gauche du Rhin, dociles à ses ordres qui depuis plus de deux siècles servaient leur grandeur et leurs intérêts. Ces résultats de la conquête napoléonienne en Allemagne sont si peu factices, qu’ils demeureront après qu’elle aura passé. Ils restent les éléments avec lesquels s’est constituée l’Allemagne contemporaine, par une évolution constante, accélérée seulement au temps de Napoléon.

Si rapide qu’ait été l’influence du conquérant, les peuples même l’ont ressentie. Les habitants des pays incorporés de la région rhénane, surtout dans la campagne, se réjouissaient de la suppression de la dîme et des corvées, de la sécurité rendue au commerce, de l’entretien des routes et de la protection légale que leur accordait le Code civil (1804). L’œuvre des préfets dans les villes, de Jean Ron Saint- André à Mayence, par exemple, régulière, bienfaisante, peu à peu eïfaçait les souvenirs de la conquête, ranimait l’industrie, bâtait la fusion entre les Français et les peuples du Rhin ; les Allemands ne furent pas les derniers à célébrer, quand naquit le roi de Rome, les bienfaits et la durée de la dynastie nouvelle. Dans le grand-duché de Berg, des administra œurs comme le comte Beugnot trouvaient le moyen de combattre par leur sagesse et leur activité

LES PRINCES ET LES PEUPLES RECONNAISSANTS. 29Î rattachement invétéré des populations au régime prussien. Jérôme se présentait à ses nouveaux sujets comme le roi providentiel, élu pour le bonheur des peuples délivrés par lui du régime féodal. Avec son cortège de conseillers français comme Reinhard et de ministres allemands, Thistorien Jean de Muller, les juristes Leist, Dohm et Martens, le roi de Weslphalie se mettait à l’œuvre, de très bonne volonté. Il abolissait le servage, les droits féodaux, les corporations, introduisait le Gode Napoléon, l’assistance publique (1808). (( Le royaume de Westphalie, dit Gœthe, fut le premier essai de reconstruction de l’Allemagne échappée à l’Empire germanique. J) Reinhard, son correspondant, se flattait que ce serait bientôt une Allemagne française, attachée au conquérant par ses bienfaits.

Au delà des domaines français ces bienfaits se faisaient sentir indirectement encore : les chefs des dynasties allemandes, demeurées indépendantes, rivalisaient d’ardeur avec les administrateurs français et prenaient leurs conseils. Quelques-uns imitaient puérilement, légèrement comme ce prince d’Anhalt qui, dans son petit État, créa à la hâte préfectures, cour de cassation, conseil d’Etat. Mais la plupart procédaient avec méthode et par un intérêt bien entendu, pour s’attacher leurs sujets, comme avaient fait leurs ancêtres après la paix de Westphalie : Charles- Frédéric de Rade, par exemple, souverain libéral et pieux et qui entendait rester un libre prince allemand. Aidé par son ministre Mongelas, Maximilien-Joseph à Munich établissait la liberté des cultes, la laïcité des écoles, supprimait les dîmes, diminuait les corvées. Et en Bavière comme dans tout le Sud, le sort du paysan s’améliorait, tandis que l’administration devenait plus active, moins tracassière et plus utile.

Si du Rhin jusqu’à la Yistule le traité de Tilsitt étendait la domination française comme un coin entre les domaines des Habsbourg et des Hohenzollern, c’était du moins une œuvre préparée par l’histoire, reconnue par l’Europe, servie par la plupart des souverains allemands, agréable encore

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