LE SECRET DE TILSITT
rUniversité (18 mars 1808), cette institution caractéristique du régime impérial, h la fois laïque et par certains côtés religieuse, dont le rôle devait être surtout d’apprendre aux Français qu’obéir au Prince, c’était servir Dieu et la nation. Ainsi, à ce point de grandeur où la fortune l’avait élevé, et la France avec lui, Napoléon ne songeait toujours qu’à prolonger l’erreur qui la faisait docile à son ambition mal satisfaite. Il l’éblouissait de sa propre gloire, la flattait de la paix retrouvée, de son influence incontestée, de la richesse prochaine qu’il lui préparait, apaisait ses inquiétudes, brisait sans bruit sa volonté, et la disposait, sans qu’elle s’en aperçût, à de nouveaux sacrifices.
Les traités de Tilsitt, analogues à toutes les œuvres diplomatiques forgées par l’ambition de l’Empereur, n’étaient qu’une trêve destinée à réunir autour de la France toutes les ressources de l’Europe contre l’Angleterre plus que jamais décidée à lui disputer l’Orient. Pour juger ce programme immense, c’est dans les stipulations secrètes, et l’alliance plus secrète encore qui les explique, ajoutées au traité public qu’jl faut d’examiner. Au premier rang des articles secrets et séparés, signés le 7 juillet, figurait la promesse de l’Empereur de Russie de remettre à Napoléon le pays de Gattaro et les îles Ioniennes, au roi de Naples la Sicile. Aussitôt l’Empereur mettait en mouvement son armée de Naples, ordonnait à Joseph d’envoyer des troupes à Corfou, de prendre et de fortifier Scylla et Reggio, de tout préparer pour une descente en Sicile. Il chargeait Marmont de châtier les Ragusains qui faisaient mine de lui résister (août 1807, février J 808). Maître désormais de toute l’Adriatique, il s’appuyait sur l’Italie du sud, et la Dalmatie pour intriguer en Rosnie : installé à Gorfou, aidé par la flotte russe de l’amiral Siniavine, l’amiral Ganteaume commandait cette mer française et n’était pas loin de la mer Egée.
Les Anglais seuls, dont les croisières se ravitaillaient à Malte, à Palerme et à Messine, faisaient obstacle à ces projets. L’alliance franco-russe obligeait Alexandre (art. 4) à leur déclarer la guerre le décembre, s’ils n’avaient
300 NAl^OLÉON S^ASâUKÊ DË LA MÉDiîËËËANÉË.
pas à cette date accepté de ses mains une paix onéreuse, fondée sur la restitution de leurs conquêtes depuis 1805. Mais le concours de la Russie dans la Méditerranée ne pouvait être efficace que si elle disposait de Constantinople. Et Napoléon ne voulait à aucun prix lui livrer cette place. Il préférait employer les Russes à une diversion puissante dans la Baltique, à laquelle seraient conviées la Suède et le Danemark: dirigée contre la Suède d’abord, avec l’aide du Danemark et des villes hanséatiques, si la Suède résistait, cette diversion occuperait les Anglais au nord. Pour s’assurer de la Méditerranée, l’Empereur avait d’autres projets : longtemps il s’était confié à l’alliance espagnole, et pour prix des sacrifices qu’il exigeait il avait abandonné à une princesse espagnole l’Etrurie avec le grand port de Livourne. Mais l’alliance de Charles IV avait failli lui manquer à la veille d’Iéna, à une heure décisive qu’il n’avait pas oubliée. Sous pavillon américain, les marchandises et l’influence anglaises pénétraient en Toscane et dans toute l’Italie. Avant de quitter Tilsitt, Napoléon avait résolu de remplacer, en Italie et en Espagne, les Bourbons devenus désormais suspects par un pouvoir plus capable et plus maître de lui garder la Méditerranée, ses ports et ses relations commerciales. Avant l’entreprise décisive, il lui fallait toutes les ressources dans la main. Et ce bouveau coup de force lui paraissait facile à condition d’être conduit avec rapidité et secret. Aucun des actes de Tilsitt n’en fait mention, et pourtant il y fut décidé : on sait que Joseph aussitôt envoya un confident à Alexandre P"* pour se recommander à lui dans la nouvelle dignité que la politique de son frère lui destinait à Madrid.
La seule indication sur l’entreprise très secrète que Napoléon venait de régler fut l’engagement réciproque des deux empereurs de déclarer la guerre au Portugal, s’il ne la déclarait pas aux Anglais (art. 5). Le Portugal serait offert comme dédommagement au roi d’Espagne, en échange de l’Etrurie que le général Miollis occupait dès le^O août 1807. La perte de la monarchie des Bragance pourtant ne devait
Le PORÎUGÀL CONQUlé, L^ESPAGNE MENACÉE. 30l
être que le prélude de la ruine des Bourbons d’Espagne, heureux d’abord d’en accepter les dépouilles. Le traité de Fontainebleau du 27 octobre 1807 parut tout entier à leur avantage. Le régent de Portugal, à Tultimatum de Napoléon, avait répondu par l’oiïre de fournir sa flotte, si on l’exigeait, mais par le refus aussi de confisquer les biens des Anglais établis dans le royaume. Cette réponse pourtant conciliante avait déterminé le départ de l’ambassadeur français Rayneval : puis l’ordre fut donné à Junot le 18 octobre de franchir avec vingt-cinq mille hommes la Bidassoa et de gagner par Salamanque la frontière portugaise. La conquête, décidée depuis deux mois, avait pour objet un partage auquel Charles IV et son ministre Godoï avaient volontiers souscrit : la région d’Oporto appartiendrait au roi d’Etrurie ; les Algarves et l’Alemtejo formeraient une principauté pour le prince de la Paix ; le reste avec la capitale demeureraient à la France jusqu’au jour où l’Angleterre vaincue rendrait à l’Espagne ses possessions coloniales, Gibraltar, et en outre une partie de l’Empire portugais. Ce jour-là, Charles IV deviendrait empereur à son tour, comme les deux alliés de Tilsitt qui, en se partageant l’ancien monde, lui laisseraient l’Empire nouveau des Amériques.
Il ne se doutait pas, lorsqu’il formait ce rêve, qu’abandonnant ritalie, il allait être bientôt forcé de renoncer à l’Espagne même : enchaîné aux pièges de son puissant allié, il ne devait même pas garder la ressource de chercher, ainsi que le régent du Portugal fuyant au Brésil les Français (27 novembre 1807), un refuge au delà des mers. Les calculs de Napoléon étaient formés : le traité de Fontainebleau l’autorisait à constituer à Bayonne une armée auxiliaire de quarante mille hommes destinée à conquérir cette fois l’Espagne. Le même traité obligeait Charles IV à dégarnir simultanément sa frontière du nord, pour réunir ses forces à celles de la France sur la frontière portugaise. Enfin Junot, en traversant les provinces espagnoles, avait l’ordre de relever avec soin les places fortes
302 AVEUGLEMENT DES BOURBONS D’ESPAGNE, espagnoles sur sa route et de s’en assurer à l’occasion.
Tout ainsi était préparé pour perdre Charles lY, en le trompant. Ses illusions étaient la condition même du succès de l’entreprise. Pour que personne ne pût les dissiper, avant l’heure prochaine où le coup de main l’éclairerait trop tard, le traité de Fontainebleau ne fut pas plus révélé aux ministres de l’Empereur, Ghampagny ou Talleyrand, que ce qui avait été déjà concerté à Tilsitt. Le secret fut révélé seulement à Joseph : Murat, chargé de cette affaire qui devait lui procurer le trône de Naples, en échange de son duché de Berg désormais sans avenir, ne le connut même pas. Les ministres espagnols à plus forte raison l’ignorèrent. Peut-être, s’ils l’avaient connu, auraient-ils empêché la discorde qui, au mois d’octobre, se mit à Madrid dans la famille royale et fit éclater le complot si savamment ourdi par Napoléon. Quant aux ministres français et à Talleyrand surtout, ils n’auraient eu qu’à s’incliner devant la volonté du maître. En vain lui auraient-ils représenté le poids de cette double affaire, de cette intrigue pour ainsi dire à double détente : l’homme qui avait détruit en quelques mois la monarchie de Frédéric II, simplement pour s’ouvrir la route de l’Orient, et qui, pour la même raison, avait fermé toute l’Europe aux Anglais, eût souri qu’on lui parlât de difficultés pour une si petite entreprise. L’affaire d’Espagne n’était évidemment à ses yeux qu’une exécution militaire de même ordre que l’expulsion des Bourbons de Naples, ou que l’occupation des domaines du pape effectuée à la même époque sans résistance du mois de décembre 1807 à février 1808. Tout cela devait lui sembler des opérations très aisées et très secondaires., simples précautions, détails insignifiants d’un programme autrement vaste dont il venait à Tilsitt de jeter les bases avec l’espoir de réaliser sur ces fondements le rêve de toute sa vie.
Ce qui apparaît dans le traité public, ce qui explique les arlicles secrets et l’alliance de Tilsitt, c’est le désir de régler la situation de l’Orient avec la Russie, et malgré l’An-
LE PARTAGE DE LA TURQUIE DÉCIDÉ, MAIS NON RÉGLÉ. 303 gleterre. Les diplomates européens n’ont pas connu les négociations des deux empereurs, mais ils en ont deviné la portée. Pour écarter l’orage qui menaçait la Prusse, Hardenberg imaginait d’olFrir à la France la péninsule hellénique, à la Russie Constantinople et le Danube, à l’Autriche la Bosnie et la Serbie, enfin toute la Pologne à l’électeur de Saxe, qui eut abandonné aux Holienzollern à ce prix son électorat de Dresde. Après les défaites de 1807, c’était de la part du ministre prussien beaucoup d’illusion de croire à une extension possible de la monarchie. C’était d’ailleurs un assez bon calcul que de vouloir partager l’Empire ottoman pour satisfaire à la fois Napoléon et Alexandre. Au même moment, le ministre autrichien Stadion supputait les chances que pouvait avoir son maître dans un bouleversement de l’Orient : Bosnie, Serbie, Bulgarie, Salonique. En janvier et en février 1808, les grandes puissances allemandes rappelaient leurs ambassadeurs de Londres. Elles s’attendaient au partage de la Turquie et s’y préparaient.
Pour la première fois, à Tilsitt, Napoléon inscrit cette entreprise dans un acte formel de sa diplomatie. L’;irticle 23 du traité public l’autorise à offrir sa médiation aux Russes qui vont évacuer les Principautés et aux Turcs. C’est la paix en apparence en Orient comme pour le reste de l’Europe. Mais l’article 8 stipule que, si la Porte n’accepte pas cette médiation, la France fera cause commune avec les Busses contre elle. Et l’objet de ce concert, c’est la ruine décidée de l’Empire turc « qu’on ne laissera subsister qu’à Constantinople etenBoumélie », le. partage par conséquent. Les conditions n’en sont pas formulées : entre les deux (‘dliés, c’est à qui prendra la plus grosse part et restreindra le plus celle de son associé. Il n’y a qu’un point sur lequel ils s’entendent, c’est de se refuser mutuellement le meilleur lot, les détroits. Ils l’exceptent de leur partage éventuel.
Le programme ébauché à Tilsitt, avec ses apparences pacifiques, les nombreuses médiations qu’il impliquait et ses promesses de procurer à l’humanité les bienfaits de la paix, était en réalité le plus formidable système de guerre
304 LE TRIOMPHE DE LÀ PÔLlïlQUË HÉvOLÜTiONNaIRE. que Napoléon eûl encore imaginé. A la vérité, il ne Ta pas de toutes pièces créé : sa diplomatie s’est formée et développée peu à peu par la poussée des entreprises révolutionnaires qui ne sont elles-mêmes que la poursuite des traditions anciennes de domination française servies par l’enthousiasme républicain, l’élan de la conquête et les conditions de la politique européenne. Ce que l’Empereur achève à Tilsitt et fait accepter à presque toutes les puissances, c’est le remaniement du vieux monde selon les idées de Merlin de Thionville et de Sieyès, la France dictant, suivant leurs expressions mêmes, des lois à l’Europe, assurée du continent contre l’Angleterre La seule différence, c’est que l’œuvre était accomplie, non pas avec le concours des Hohenzollern et des Hal)sbourg, alliés de la République contre les tsars, mais par leur ruine, et du consentement de la Russie que l’on croyait dix ans plus tôt irréconciliable. Combien en 1795, au moment de la paix de Bâle, au lendemain de crises intérieures et extérieures qui avaient mis la France et la Révolution en si grand péril, le programme du Directoire et de ses conseillers n’était-il pas plus chimérique et plus dangereux ! Et pourtant l’Empire et la paix de Tilsitt le réalisaient au delà de toute espérance.
Ce succès éclatant de la politique révolutionnaire explique, sans le justifier, le désir de l’homme qui par ses victoires l’avait consacré en 1807, et l’espoir qu’il conçut de réaliser alors de plus vastes desseins. La France avait toute la gloire et la puissance qu’elle lui avait demandées. Lui n’était encore ni satisfait, ni servi à son gré. Depuis le jour où, conseillé par Talleyrand et conduit par son ambition, il avait touché en Egypte à l’Orient, il avait senti l’importance que la Méditerranée, depuis Constantinople jusqu’à Alexandrie, avait prise dans les préoccupations de l’Angleterre, le rôle aussi que, dans cette fin de siècle et pour l’avenir, la question d’Orient tenait dans la politique européenne. Les ambitions qu’elle éveillait parmi les puissances avaient plus d’une fois, depuis 1792, sauvé, servi la France. Et c’était en exploitant la cupidité d’Alexandre P'’ que Napoléon avait pu