LE TSAR OCCUPE LES PRINCIPAUTÉS
un gage ; il le garda. Lorsqu’il envoya à Paris un ambassadeur, le général Tolstoï, très hautain, très froid, il ne lui donna aucune instruction relative à l’évacuation des provinces roumaines. Il était assuré qu’avec son caractère l’envoyé ne parlerait pas, s’il n’en recevait l’ordre. Ce silence mécontenta Napoléon; c’était sa première déception, depuis Tilsitt, et vraiment un échec. Le silence de Savary aux questions du tsar qui l’interrogea sur le partage de l’empire turc fut sa seule réponse. Quand il fit partir Gaulaincourt, il en avait préparé une autre, plus gênante pour son allié.
(( Le traité de Tilsitt est violé en apparence, disait-il à Gaulaincourt, si le tsar retient la Moldavie et la Valachie. Gette violation ne peut être au profit d’une seule des parties contractantes. Il faut une compensation à l’Empereur, et il ne peut la trouver que dans une partie des États de la Prusse dont le traité stipule la restitution, partie égale en population, en richesse aux deux provinces turques. De cette manière l’allié de la France, l’allié de la Russie éprouveraient une perte égale. » Gette province que Napoléon avait imaginé de reprendre aux Hohenzollern, c’était la Silésie : il ne la leur avait rendue qu’à demi à la prière instante d’Alexandre. Il s’était réservé le moyen d’y rester, une convention qui subordonnait l’évacuation des provinces prussiennes au versement d’une contribution militaire de 150 millions, trop lourde pour les finances de Frédéric-Guillaume. Il en demeurait maître, comme Alexandre des provinces roumaines, au même titre si la Russie n’abandonnait pas le Danube.
Ge fut un coup droit, habilement calculé, que les Français portèrent là à Alexandre et dans les termes les plus forts. L’Empereur déclara à Tolstoï, le 7 novembre, qu’il évacuerait la Prusse si le tsar épargnait la Turquie. Il chargea Gaulaincourt de poser ses conditions comme un dilemme : « Tel est son principe, aucun obstacle ne pourra le détourner de cette vue. » G’était à prendre ou à laisser. L’émotion du tsar, à cette proposition, trahit son em-
L’EMPEREUR GARDE LA SILÉSIE (DÉCEMBRE 1807). 31o
barras. Au fond, il demeurait attaché à la Prusse, à ses souverains qui, dans leur retraite de Meniel, le sollicitaient chaque jour de les délivrer du conquérant. Sa cour, la société russe, sa mère, son envoyé à Paris, la plupart de ses ministres considéraient déjà comme une trahison et une faute rahandon de la Prusse, l’entente de Tilsitt. Que dirait-on, si elles s’aggravaient d’un dernier démembrement consommé à son profit? u Son honneur de chevalier lui ferme la porte (lue Votre Majesté lui ouvre en Prusse, écrivait Gnulaincourt, son intérêt plus encore. » Alexandre était bien alors de Tavis de Tolstoï, que la Silésie donnée à la Saxe, c’était la constitution entre l’Elbe et l’Oder d*un grand État, aussi fidèle à Napoléon que jusqu’ici la Prusse l’avait été aux tsars, un instrument redoutable aux mains de son allié, son ennemi peut-être demain. Mais il lui en coûtait beaucoup de voir s’éloigner les espérances qu’il avait après Friedland arrachées au vainqueur par sa diplomatie, de lâcher la proie qu’il tenait sur le Danube, de renoncer à accroître comme ses illustres prédécesseurs, son empire des dépouilles de l’Infidèle.
Pour échapper à ce dilemme, le tsar mit tout en œuvre, les arguments, les séductions, la menace même de rompre. Ses entretiens avec Gaulaincourt nous montrent les deux diplomaties aux prises. Alexandre rappela les conversations de Tilsitt, les promesses faites contre les Turcs sans condition d’une nouvelle injure aux Hohenzollern. Il combla Gaulaincourt de prévenances, lui donna dans toutes les fêtes la première place, l’admit dans son intimité, lui parla de ses amours impériales, encouragea les siennes; et, quand il l’eut conquis et convaincu avec art de sa sincérité, il le chargea de menacer son allié délicatement d’une rupture. « S’il se croit trompé, écrivait Gaulaincourt le 31 décembre 1807, on ne peut calculer les conséquences de sa réflexion. »
Napoléon ne tenait pas à la Silésie, essentiellement. Il était à demi sincère lorsqu’il faisait écrire à Gaulaincourt : « L’Empereur est prêt pour l’un ou l’autre parti. L’un et
316 IRRITATION ET MISE EN DEMEURE D’ALEXANDRE l’autre lui conviennent. » Pour retarder le partage de la Turquie, il eût volontiers épargné la Prusse. Le 14 janvier 1808 il calculait toujours que laisser les Russes gagner le Danube, c’était (( décider la question de l’existence de l’empire turc, et livrer l’Egypte à l’Angleterre ». La mise en demeure de Caulaincourt l’inquiéta. S’il perdait l’alliance russe, que deviendraient tous ses projets? Il ne demandait qu’un an pour être en mesure de les réaliser. « Gagnez du temps, en y mettant assez d’art pour que ces délais ne soient point désagréables à la cour de Russie à laquelle vous ne pouvez trop faire entendre que la guerre avec l’Angleterre et la paix à laquelle il faut la forcer doit être le premier objet de l’attention des deux empereurs. »
Il traçait à Caulaincourt ces instructions, le 18 janvier, lorsqu’il reçut de lui un avis pressant sur la nécessité de prendre un parti. Quel parti prendre! Doit-il s’écarter, pour plaire h son allié, de la marche que lui tracent les intérêts de son empire et de son ambition? Pour la seconde fois, depuis Tilsitt, la diplomatie de son allié le tient en échec, inquiet, indécis. Nous avons conservé une double preuve de cette incertitude : une conversation du 22 janvier 1808 avec Metternich où il lui révèle les projets de partage de l’empire turc, et le désir de les retarder. Il lui demanda son concours formellement pour disputer l’Égypte aux Anglais, Constantinople aux Russes. Pour faire cette ouverture décisive et recourir ainsi à rAutriche, il fallait que Napoléon eût vraiment besoin de s’assurer contre les risques de cette crise, à tout prix. Une lettre que Champagny adressa, huit jours après, à Caulaincourt trahit plus encore son embarras, a L’Empereur préférerait de beaucoup que les choses restassent telles que le traité de Tilsitt les a établies. L’arrangement même qui lui donnerait la Silésie en compensation de la Moldavie et de la Yalachie, il ne le conclura qu’à regret. Mais peut-on se borner à exécuter le traité de Tilsitt, en maintenant l’alliance de la France et de la Russie? Par l’abandon de la Yalachie et de la Moldavie, par le partage de l’empire turc, cette
LE PROJET L’EXPËDITION AÜX INDES (FÉV. 1808).' SI*? alliance sera chèrement payée. Faites voir Tavantage de différer ces mesures, au moins jusqu’au moment où on aurait pu arracher à l’Angleterre l’empire de la Méditerranée qui la met en état de recueillir dès ce moment les plus précieuses dépouilles de l’empire ottoman. » C’étaient là moins des ordres qu’un dernier appel à l’hahileté de l’ambassadeur, à son zèle, pour maintenir, en face d’une rupture menaçante, un système que Napoléon jugeait le meilleur, mais qu’il sentait ébranlé.
Quatre jours après, le 2 février 1808, ses hésitations avaient cessé. Son génie, fertile en expédients, inaccessible au doute, avait imaginé contre son allié la solution la plus étonnante, Talleyrand et Ghampagny disaient (( la plus chimérique », qu’on ait vu paraître en deux siècles dans la politique européenne. Il avait trouvé le moyen, puisque la Russie l’obligeait d’agir en Orient avec elle, de le faire sans livrer la Turquie à l’ambition d’Alexandre, à la vengeance des Anglais : une expédition aux Indes par terre, d’accord avec le tsar, appuyée sur la Perse. « Ce n’est plus, écrivait-il tout d’un coup au tsar, que par de grandes et vastes entreprises que nous pourrons arriver à la paix et consolider notre système : que Votre Majesté augmente et fortifie son armée... Une armée de cinquante mille hommes russe, française, peutêtre même un peu autrichienne, qui se dirigerait par Constantinople sur l’Asie, ne serait pas arrivée sur l’Euphrate qu’elle ferait trembler l’Angleterre... Je suis en mesure en Dalmatie. Votre Majesté l’est sur le Caucase. Un mois après que nous en serions convenus, l’armée pourrait être sur le Bosphore. Le coup en retentirait aux Indes et l’Angleterre sera soumise. Tout peut être signé et décidé avant le 15 mars. Au mai, nos troupes peuvent être en Asie. Alors les Anglais menacés dans les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des événements dont l’atmosphère sera chargé. Votre Majesté et moi aurions préféré la douceur de la paix : les ennemis du monde ne le veulent pas. Il faut être plus grands malgré nous. J’exprime à Votre