‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 157 sur 360 · DIVERSIONS CALCULÉES PAR NAPOLÉON · texte numérisé non relu

DIVERSIONS CALCULÉES PAR NAPOLÉON

Majesté mon âme tout entière. L’ouvrage de Tilsitt réglera les destinées du monde. »

Il faut citer cette lettre, nerveuse, éloquente, emphatique, qui n’a peut-être jamais eu sa pareille dans aucune chancellerie européenne pour s’expliquer les jugements divers qu’elle a provoqués. Aux uns, ce projet a paru, par l’éloquence du document qui le révèle, un projet sérieux, le dernier mot d’un programme de guerre à outrance contre l’Angleterre jusqu’aux Indes. Aux antres, un piège tendu avec de grands mots à la Russie pour l’obliger à laisser aux Français la domination du monde, la preuve d’une ambition malade et susceptible pourtant de calculs. C’est en réalité, tout autre chose, un expédient diplomatique approprié, dans des circonstances données, à une œuvre déterminée qui n’est ni seulement la lutte contre l’Angleterre, ni le dessein trop vague de dominer le monde, mais le partage devenu inévitable de l’empire ottoman, et surtout la conquête de l’Égypte.

Par les espérances qu’il avait éveillées à Tilsitt et par la diplomatie d’Alexandre, Napoléon se trouvait amené à précipiter ce partage qu’il s’efforçait depuis six mois de reculer par crainte de servir les ambitions de l’Angleterre et de la Russie. Les observations de Caulaincourt l’inquiétaient. Ou favoriser la Russie, en se déclarant trop tôt contre les Turcs, ou la perdre, s’il ne se déclarait pas. Tel était le dilemme auquel il se sentait acculé. Savary, qui revint de Pétersbourg àla fin de janvier 18 8, appuya les conseils de Caulaincourt. 11 accrut même les craintes de l’Empereur : abandonner la Russie, c’était la rejeter dans les bras des Anglais. « C’est une vérité qu’il serait dangereux de taire. La nation serait toute prête à reprendre les armes et à faire de nouveaux sacrifices pour une guerre contre nous. )> Faute grave, au moment où le roi et les ministres à Londres se prononçaient plus que jamais pour une lutte inexpiable, (( une lutte imposante et terrible a. Tels sont les motifs que Napoléon donna lui-même alors de sa démarche du 2 février; ses entretiens avec Savary, la volonté de l’Angleterre

L’EXPÉDITION DE SUÈDE (FÉVRIER-AVRIL 1809). 310 de pousser la guerre à outrance l’avaient, disait-il, déterminé, pour sceller et consolider l’alliance de Tilsitt, à agir immédiatement, au gré du tsar, en Orient. Il n’y a pas lieu de mettre en doute, sur ce point, la parole de l’Empereur. La diplomatie d’Alexandre, obstinée à la conquête des provinces roumaines, l’obligeait à cette concession.

Ce qu’il n’avouait pas, c’étaient les garanties, les réticences, les stratagèmes dont il entourait cette concession, pour en éviter encore les périls. Un rapprochement entre deux projets parallèles, formés à la même époque pour le même objet, permet à rhistorien de retrouver les intentions secrètes de l’Empereur. Ce n’est pas un hasard si dès le 12 novembre, Champagny, dictant sur son ordre les instructions de Caulaincourt, le charge de pousser le tsar également à la guerre contre la Suède et dans les Indes, à la conquête de la Finlande, de la Baltique et de l’Asie. Dans les ordres qu’il envoie encore le 29 janvier au général, même coïncidence. On la retrouve, presque dans les mêmes termes enfin, dans la lettre du 2 février au tsar : « Votre Majesté a besoin d’éloigner les Suédois de sa capitale; qu’elle étende de ce côté ses frontières, aussi loin qu’elle voudra. Je suis prêt à l’y aider de tous mes moyens. » C’est après cette offre et avec cette promesse que Napoléon déploie son programme d’expédition aux Indes.

Les deux entreprises font partie d’un même plan, procèdent d’une même pensée. L’une des deux, au mois de février, était déjà entamée : le 15 février, vingt mille Russes étaient entrés en Finlande. Le Danemark allait, le 29, déclarer la guerre à la Suède et Bernadette, en même temps, recevait l’ordre de débarquer en Scanie. La façon dont Napoléon soutint cette entreprise du Nord éclaire singulièrement le système dont elle faisait partie. Il n’était pas sincère, lorsqu’il promettait au tsar de lui fournir son concours tout entier. L’armée française de Bernadette ne profita pas de l’hiver pour passer le Belt ; Napoléon rejeta la faute sur les Danois et déclara, en avril 1808, le passage impossible par la belle saison. Les Russes soutinrent tout l’effort de la guerre : il

320 Les russes repôulës aü Nord èt en asié. est vrai qu’elle leur donna la Finlande et que «les belles de Saint-Pétersbourg ne furent plus exposées à entendre le canon des Suédois. » C’est ce que l’Empereur répondit gaiement à son allié mécontent d’être seul à soutenir cette conquête et réduit à rappeler des troupes du Danube. « Nous n’avons gagné qu’un désert et des lacs, » répliquait d’un ton bourru Roumantsoff. Napoléon laissait dire, mais il faisait ses confidences à Talleyrand. « Je ne pouvais pas aussi légèrement porter mes soldats contre la Suède. Ce n’est pas là que sont mes affaires » (25 avril 1808). Ce dernier mot en dit long sur sa politique : il lui importait de mettre aux prises dans le Nord l’Angleterre et le tsar. 11 se gardait les mains libres par cette diversion, pour agir ailleurs.

L’expédition qu’il proposait en Asie était une diversion du même genre, autrement importante, et plus grosse de complications, partant beaucoup plus favorable à ses desseins. Déjà, par l’affaire de Suède, le Danube était dégagé des troupes russes. Les Anglais, sous le commandement du général Moore, quittaient la Méditerranée et la Sicile pour remonter au plus vite vers la Baltique. Que serait-ce lorsqu’une armée russe et autrichienne jetée au delà du Bosphore et du Caucase atteindrait l’Euphrate, et que la Perse, appuyant comme le Danemark au nord cette opération, se déclarerait contre l’Angleterre : elle recevrait « le coup de massue )) : « sans barrière dans ses possessions les plus lointaines, source principale de sa richesse, elle ferait à n’en pas douter une résistance désespérée. )) Ce duel, qui pouvait être long, c’était la Russie « amicalement refoulée en Asie^ » et l’Angleterre « visée dans son empire asiatique^ écartée de la Méditerranée, chassée du Levant )> .

Alors, dès le 7 février. Napoléon ordonne à Ganteaume et à son frère Joseph d’occuper la Sicile, et de ravitailler Corfou. Il accumule des ressources dans cette île pour une expédition d’Egypte, en même temps que pour l’entreprise contre la Turquie d’Europe. Mais cette opération continentale secondaire n’est qu’une simple menace pour détourner

PRÉPARATIFS POUR L’ENTREPRISE D’ÉGYPTE, les Anglais de la Méditerranée. Napoléon se voit enfin maître de cette mer que depuis dix ans ils lui ferment. Il touche au but obstinément poursuivi à travers les crises glorieuses d’une carrière qui aurait satisfait et fixé toute autre ambition que la sienne. « J’attends d’autres escadres, écrit-il alors à Joseph. Ce seront celles de Lorient, de Brest, de Carthagène, les vaisseaux de l’île d’Klbe, ceux de Lisbonne, ceux de Cadix. Ainsi se composera une redoutable armée navale, irrésistible par sa masse : frôlant d’abord les rivages de Tarente, elle y prendra à son bord un corps expéditionnaire et ira le jeter en Egypte où la population nous appelle et espère en nous. » Aux ordres fiévreux que depuis février 1808 il distribue à sa marine, à ses lieutenants de Naples et de Corfou, on sent que sa diplomatie leur a confié le rôle principal. Contrairement à ce qui s’exécute dans la Baltique, ou se prépare sur le Bosphore, opérations à ses yeux secondaires, l’entreprise sur l’Egypte, voilà la grande alîaire, l’affaire essentielle. La moindre faute, la moindre hésitation de ses escadres l’irrite. Il lui échappe des cris comme celui-ci : « Souvenez-vous de ce mot : dans la situation actuelle de l’Europe, le plus grand malheur qui puisse m’arriver est la perte de Corfou. Elle porterait un coup funeste à mes projets )> (mars 1808.)

11 faut, de ces paroles prononcées en 1808 par l’Empereur avec un tel accent rapprocher le langage qu’il tenait au lendemain de Campo-Formio : « Les îles de Zante et de Céphalonie sont pour nous plus importantes que Tltalie tout entière. Si nous étions obligés d’opter, il vaudrait mieux restituer l’Italie tout entière et garder les quatre îles. » Durant ces dix années, pour le général corse qui déjà avait fait en 1797 le rêve de se tailler entre la Bévolution et l’Autriche une souveraineté italienne, quel changement prodigieux! Le partage de l’Europe imposé à toutes les puissances successivement; sa part, sans cesse accrue, et en 1808, la France étendue pour lui jusqu’à la mer du Nord, àla Yistule, au golfe d’Otrante, et bientôt jusqu’à Gibraltar. Et cependant, à ce degré où la fortune l’a porté depuis

322 LE PARTAGE IMMÉDIAT DE LA TURQUIE (PÉV. 1808). ses débuts, son ambition s’attache obstinément au programme qu’il a une fois conçu. On pourrait sourire d’entendre le maître de l’Europe, à l’apogée de sa puissance, trembler à l’idée de perdre Corfou : mais à ce compte, n’était-ce pas folie plus grande que de préférer à l’Italie les îles Ioniennes, en 1797? Isolées à travers son histoire, si remplie et si courte, ces deux phrases d’une même portée exposeraient à une facile méprise : rapprochées, elles éclairent l’histoire et expliquent l’homme. L’idée fixe qu’elles révèlent, cette longue patience que ne lassent ni les obstacles, ni surtout les succès, c’est la marque du génie, sûr et toujours maître de lui : « Pour réussir, il n’y a pas besoin d’être Dieu, mais de vaincre les obstacles et de partager ma volonté qui est forte, » disait Napoléon à ceux qui critiquaient alors l’étendue de ses entreprises.

Son projet contre les Indes de même, où l’on a cru trouver la preuve d’une ambition exaspérée jusqu’à la folie, aurait cette apparence, si on ne le jugeait à sa date, à sa place dans l’ensemble de la diplomatie napoléonienne. C’est tout simplement un calcul de l’Empereur, un moyen secondaire d’occuper les Anglais et les Russes au loin, pour s’assurer la part de l’empire ottoman qu’il a toujours convoitée, l'Egypte. Obligé au partage de la Turquie par Alexandre, il le pousse en Asie comme dans le Nord contre les Anglais, dégage le Levant, pour s’y installer enfin.

Il consent alors au partage, puisque la Russie l’exige. « L’Empereur doit avoir pris son parti, disait avec impatience Alexandre à Caulaincourt le 20 février. Il sait s’il veut ou non tenir ce qu’il m’a dit à Tilsitt. » Il se décidait en effet, le 2 février, mais avec quelle prudence encore ! Aucune trace dans sa lettre de conditions formelles, ni de propositions fermes : « Je ne me refuse à aucune des stipulations préalables nécessaires pour arriver à un si grand but. Mais l’intérêt réciproque de nos Etats doit être combiné et balancé. Cela ne peut se faire que dans une entrevue avec Votre Majesté, ou bien après de sincères conférences entre Roumantsoff et Caulaincourt et l’envoi ici d’un homme qui soit

NÉGOCIATIONS ET RÈGLEMENT DU PARTAGE. 323 bien dans le système. » Sa diplomatie a résolu, dans cette crise, d’attendre ou de provoquer, par des confidences et des épanchements analogues à ceux de Tilsitt, les demandes du tsar : sur ce terrain glissant Napoléon n’a négligé aucune sûreté.

Le premier mouvement d’Alexandre, lorsqu’il reçut cette lettre, fut lajoie,unejoie enthousiaste, certainement sincère. (( Gela me fait grand plaisir, général, dit-il à Caulaincourt, je vous parle franchement. » Et plusieurs fois, dans la journée, il lui répéta : « Voilà le style, voilà le langage de Tilsitt, voilà des paroles de Tilsitt. » Il se félicitait d’avoir ramené son allié à ses volontés. Dans cette lutte diplomatique où leur alliance les engageait, il se croyait au bout de six mois vainqueur, maître du Danube et du Bosphore peut-être.

Mais bientôt l’enthousiasme fit place à la réflexion. Devina-t-il en relisant la lettre de l’Empereur les sûretés qu’il se ménageait, les réserves de ce programme qui n’était pas « son âme tout entière »? Ce qui est certain, c’est qu’aussitôt il voulut des garanties. Se défiant à son tour de ce que Napoléon pourrait surprendre dans une entrevue, il accepta le principe d’une rencontre, en fixa le lieu, Weimar ou Erfurt et promit avec une feinte impatience (( d’y allei'jour et nuit ». Mais il entendit que d’abord les deux ministres Caulaincourt et Roumantsoff se missent d’accord sur les conditions du partage. Il espérait sans doute plus facilement réduire le serviteur que le maître.

Napoléon avait prévu cette réponse et d’avance prescrit à Caulaincourt d’accepter la discussion. Il lui avait aussi fourni les moyens de s’y défendre, ses intentions, ses ordres. Elle commença le 2 mars, et dura dix jours. Elle fît grand honneur au ministre français, réduit à discuter loin de l’Empereur, seul contre Alexandre 1®^ et Roumantsoff. Elle prouva d’ailleurs que la diplomatie russe était de force à se mesurer avec celle de Napoléon. Au cours des propos échangés, des phrases comme celles-ci furent prononcées par le ministre du tsar : « C’est pour vous que nous irons aux Indes, nous n’y avons aucun intérêt personnel. Les îles

324 CONSTANTINOPLE ET LES DARDANELLES (MARS 1807). sont pour vous une richesse incalculable : l’Egypte et la Syrie, vous en disposerez pour qui vous voudrez, et nous, qu’aurons-nous pour cela?» Les Russes ont déjà pénétré les intentions de Napoléon ; la diversion en Asie est pour lui le moyen de conquérir l’Egypte. Ils ne s’y trompent point.

(( Cette coopération, précisément parce qu’elle sera sans limites, doit entraîner de grands profits, des avantages qui parlent aux yeux, frappent la nation, la rallient au nouveau système et ne lui paraissent pas disproportionnés avec les sacrifices exigés d’elle. » Ces grands profits, Roumantsoff, à la lin des entretiens, les a formulés : les Principautés roumaines, laBulgarie, la Roumélie, surtout Constantinople. Byzance enlevé aux Infidèles après un siècle d’efforts, la croisade russe victorieuse, tels sont pour Alexandre et pour son ministre l’objet du système inauguré àTilsitt, le prix de la guerre déclarée aux Anglais, la condition sine qaa non de la poursuite de cette guerre jusque dans les Indes.

Ces propositions n’étaient pour Napoléon ni pour Caulaincourt une surprise. Ils pensaient bien, comme le fit observer Roumanlsoff que l’expédition d’Asie supposait l’expulsion des Turcs du Bosphore, et qu’il fallait se préoccuper de leur succession. Y constituer un Etat neutre eût paru bon; mais c’était œuvre impossible et fragile. La Russie la rejetterait ou la briserait. La seule solution de cette question redoutable, c’était de réclamer pour la France, ou à l’extrême rigueur pour l’Autriche, les Dardanelles en échange et en face de Constantinople. Napoléon l’avait prescrite d’avance à Caulaincourt qui fit tous ses efforts pour la faire accepter au tsar. La France voulait bien donner aux Russes la mer Noire, le Danube, le Bosphore et Trébizonde, mais, comme Pierre le Grand avait eu la Baltique, avec (( des barrages aux Dardanelles et au Sund ». Roumantsoff d’abord, Alexandre lui-même s’y refusèrent obstinément. Aux sollicitations de Caulaincourt, à ses raisons, ils répondaient sans se troubler que l’opération aux Indes serait subordonnée à cette condition. Ils n’entendaient pas « être refoulés en Asie». Ils faisaient fi des conquêtes que, pour

NAPOLÉON PROPOSE UNE ENTREVUE AU TSAR. 32o les détourner, l’Empereur leur offrait au loin. Les Dardanelles, après tout, n’étaient « qu’une langue de chat )) : ils l’exigeaient. Le 16 mars, impuissant à les convaincre, Gaulaincourt écrivait à son maître : « Que votre Majesté réunissel’ltalieàlaFrance, peut-être même l’Espagne, qu’elle change les dynasties, fonde des royaumes, qu’elle exige la coopération de la Hotte de la mer Noire et d’une armée de terre pour conquérir l’Egypte, qu elle fasse avec l’Autriche les échanges qui lui conviendront, en un mot, que le monde change de place : si la Russie obtient Constantinople et les Dardanelles, on pourra, je crois, lui faire tout envisager sans inquiétude. »

« Il faut que la Russie montre moins d’ambition, lui répondit l’Empereur tout simplement. Si c’était là son ultimatum, il serait difficile à arranger. » Il n’entrait point dans les vues de l’Empereur d’installer la Russie sur la mer Egée, de lui ouvrir l’accès de la Méditerranée. Pour l’en empêcher, il refusait depuis Tilsitt de s’expliquer sur le partage, le retardait. Obligé de parler, il avait dans le même dessein imaginé de refouler les Russes en Asie. Alexandre et ses ministres, flairant le piège, résistaient. Il ne restait plus d’autre ressource que de réduire le tsar par la persuasion, de le flatter, de l’éblouir : une entrevue, des entretiens amicaux, les procédés de Tilsitt, pour en achever le système directement entre les deux souverains. (( C’est parce que j’avais prévu ces difficultés que j’avais demandé l’entrevue, et non pas pour une vaine formalité; j’ai calculé qu’il faut certainement trente courriers pour finir cette affaire, que trente courriers à deux mois consumeront trois ans, que nous aurions tout terminé en trente conférences qui, à deux par jour, auraient employé quinze jours, » écrivait l’Empereur le 18 avril.

Mais justement pour les raisons que Napoléon avait de souhaiter l’entrevue, Alexandre la redoutait. Il y mettait comme condition l’accord préalable sur le partage, la promesse essentielle de Constantinople. Pour l’obliger à être plus conciliant, Napoléon avait feint de ne plus souhaiter

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