CONSTANTINOPLE LES DIVISE
guise mal la lutte perpétuelle de leurs ambitions. C’est en se menaçant d’une rupture grosse de périls et de déceptions qu’ils demeurent unis. S’ils se tiennent aux yeux du monde embrassés, c’est à la façon de lutteurs qui se cherchent, et essaient leurs forces et surtout leur adresse. Avec ses apparences de tendresse mutuelle, en un mot, leur mariage politique n’est qu’un mariage de raison, et de la pire, de la raison d’Etat qui gouverne les affaires du monde et les ont bouleversées depuis un siècle.
Quoique Napoléon espère, de cette amitié qui n’a été qu’un long duel, dans l’entrevue prochaine acceptée par Alexandre sans condition, recueillir le profit décisif, il ne le tient pas encore. La diplomatie de son allié vaut à peu de chose près la sienne. Les caresses du tsar, ses bonnes grâces et son charme n’excluent ni l’entêtement, ni la souplesse et servent même les feintes, les réserves brusques ou déguisées que son ambition imagine. Depuis que Napoléon a négocié avec l’Autriche le partage de l’Italie, avec les Prussiens le partage de l’Allemagne, avec la Russie celui de l’Europe, jamais négociation ne lui a pris plus de peine et de temps que la ruine et le démembrement de l’empire ottoman.
Et cela particulièrement explique et fait comprendre comment il y pourra échouer. Pour le maître de l’Europe, c’est une proie facile en apparence que cet empire décrépit dont la décadence s’accuse, au moment où il s’en approche. Mais alors que tant de puissances moins faibles ont été victimes depuis quarante années des appétits combinés de leurs voisins, le système de partages qui a précipité leur ruine et servi la Révolution avec Bonaparte se limite en Turquie par son principe même. Ce régime de violence et d’astuce a en effet ses règles, l’équivalence absolue des parts que les puissants se distribuent aux dépens des faibles. Les possessions du Sultan sont telles qu’on n’y peut découper des parts égales. Rien ne pourrait compenser aux yeux des Anglais l’attribution de la Syrie et de l’Egypte à la France, et Napoléon préférerait renoncer au partage que de les
330 DIFFICULTÉS DE PARTAGER LA TURQUIE, leur laisser. C’est le secret de l’énergie que dépense contre lui le gouvernement anglais, malgré des conquêtes inespérées aux quatre coins du monde. C’est aussi le secret des hésitations de l’Empereur à précipiter l’événement après 1807, le motif de toutes les garanties que sa diplomatie accumule.
L’entente des grandes puissances continentales se heurte également à la difficulté, à l’impossibilité de compenser par un équivalent l’avantage que procurerait à l’une d’entre elles la cession de Constantinople. Pour l’Autriche, c’est la clef des Balkans; pour la Russie, de la mer Noire; pour la France, de la mer Egée qu’elle convoite. Il y a là une situation exceptionnelle que les discussions de l’alliance de Tilsitt ont mise en pleine lumière. Le système des partages ne s’y applique plus : la Turquie peut encore être sauvée par les principes qui ont condamné la Pologne. Et de fait l’empire ottoman subsiste, la Pologne n’a point été reconstituée.
En 1808, la fortune de Napoléon rencontra soudain cette résistance presque fatale des choses. Il n’y a point de prodige en histoire : l’élévation du conquérant est l’œuvre à la fois de son génie, de la France soutenue par un élan national dont il s’est fait un instrument docile, et des méthodes enfin que les politiques de l’Europe ont fournies à son ambition. Tout le monde en 1808, à Erfurt où il va paraître comme sur une scène triomphale, reconnaît et salue son génie qui n’a point en effet faibli et s’acharne à sa tâche. Mais aux portes de l’Orient où son ambition le pousse, le système des partages jusque-là favorable à sa fortune lui manque. Il le sent, cherche des expédients contre la puissance des choses, espère encore triompher par la puissance de sa volonté. Il se flatte, selon le mot de son plus récent biographe, d’être à lui-même sa seule ressource. Quoique mécontente des conscriptions, mais trompée toujours par le mirage d’une lutte nationale, la France lui fait crédit et s’abandonne à ses desseins. C’est alors que se dessine parmi les collaborateurs de son secret, dans sa famille même qui en a pénétré