MURAT A MADRID (MARS
fm de février 1808, Napoléon chargeait Talleyrand d’offrir à l’envoyé d’Espagne, Izquierdo, l’échange des provinces de l’Ebre contre le Portugal, sans doute pour les tromper tous deux et justifier son invasion. Izquierdo ne s’y méprit pas, refusa, et revint eu toute hâte avertir Godoy. Tl était trop tard : Charles IV ne put réaliser le dessein que le désespoir lui conseillait, s’enfuir. Son fils, prêt à se révolter, lui interdit de quitter Madrid. Le 17 mars 1808, au moment où Murat s’approchait de la capitale, la foule et les troupes, travaillées par les agents du prince des Asturies, se jettent sur l’hôtel de Godoy à Aranjuez pour l’empêcher d’emmener le roi. Elles exigent sa destitution que Charles IV leur accorde le 18 mars. Le soir même, reconnu parla foule, le prince delà Paix échappe avec peine à ses colères. Et le lendemain, le roi, après un dernier effort pour fuir sur Grenade, menacé lui-même par l’émeute, abdique en faveur de son fils.
Quatre jours après, le 23 mars, Murat, à la tête de l’armée française en bel ordre, prenait possession de Madrid. Les calculs de Napoléon se réalisaient. « Ce qui est arrivé à Aranjuez est fort heureux, écrivait-il le 26 mars; la certitude que le roi ne partira pas est très avantageuse, » Il tenait les Bourbons entre ses mains sans violence, par l’effet de leurs discordes qui l’autorisaient à agir. Le 23 mars 1808, Charles IV déclarait nulle son abdication obtenue par la force et sollicitait le concours de l’Empereur. Ferdinand envoyait à Murat son confident Escoïquiz pour prendre les conseils de la France. Par là. Napoléon se crut justifié et couvert. Il fit dire par Caulaincourtà l’Empereur de Russie le 31 mars : « Je ne suis pour rien dans les affaires d’Espagne. Mes troupes étaient à quarante lieues de Madrid, lorsque ces événements ont eu lieu. Le prince de la Paix était généralement haï, mais le roi Charles était aimé : vous direz aussi que le roi a été forcé et que vous ne seriez pas étonné que je me décidasse à le remettre sur son trône. Les mauvais esprits de Saint-Pétersbourg diront que j’ai dirigé tout cela. »
Ces mauvais esprits en Russie, aussi bien qu’ailleurs,
334 LES FRÈRES DE L’EMPERËUR REFUSENT LE TRÔNÉ* avaient raison. Lorsque l’Empereur parlait de rétablir Charles IV, il prenait ses mesures pour lui donner un successeur de sa propre famille. La difficulté qu’il eut à le trouver fut peut-être la source principale de tous les embarras qui peu à peu ruinèrent son intrigue. Joseph, après Tilsitt, paraît s’être disposé d’abord à échanger le trône de Naples contre celui d’Espagne. Au mois de décembre 1807, ses idées changèrent à la suite d’une entrevue qu’il eut avec son frère en Italie. Il craignit de quitter le certain pour l’inconnu, et ce fut lui sans doute qui proposa à Napoléon de marier au prince des Asturies une fille de Lucien dont il souhaitait le retour en grâce. Mais Lucien refusait, pour reprendre son rang dans la famille, de sacrifier sa femme, Jouberthon, aux exigences du maître. « Il n’y a pas un moment à perdre, les événements pressent. Il faut que les destinées s’accomplissent, » écrivait le 20 décembre Napoléon de Milan à Joseph pour qu’il intervînt et décidât leur frère à cette séparation nécessaire. Lucien s’obstina; et pendant ce temps l’affaire d’Espagne se dessinait.
A la nouvelle de la crise d’Aranjuez, un autre parti se présente à l’esprit de l’Empereur : rappeler Louis de Hollande, pour lui donner l’Espagne. Le i7 mars il lui écrit : (( Répondez-moi catégoriquement, mais ne mettez personne dans la confidence. 11 faut qu’une chose soit faite pour qu’on avoue qu’on y a pensé. » Les mêmes raisons déterminèrent le refus du roi de Hollande, après celui de Joseph. Ce que Napoléon leur proposait, c’était une tâche qu’ils sentaient périlleuse et lourde, au lieu d’une situation sûre à exploiter. Leur ambition ir était pas de mesure à servir la sienne. Portés par les événements et le génie de l’Empereur à des fonctions qui flattaient leur vanité, leur procuraient des revenus, des jouissances, les frères de Napoléon eurent leur politique, dès le premier jour opposée à la sienne. Tandis qu’il les considérait comme des lieutenants d’un ordre supérieur, et des administrateurs de provinces françaises, ils cherchaient à se constituer une domination solide,