DE 1789 A
Il a suffi qu’en 1808 un corps d’armée français capitulât au fond de l’Andalousie, devant des troupes improvisées par un gouvernement fragile et sans ressources, pour que la diplomatie et plus tard la fortune de Napoléon en fussent modifiées, les fondements de sa puissance en Europe ébranlées. Un pareil changement, si considérable, ne se comprendrait pas, si l’on n’étudiait comment, à travers les vicissitudes de la conquête française servie par l’égoïsme des gouvernements, à des profondeurs où le regard des politiques souvent n’atteint point, l’àme et la conscience des peuples européens, lentement, par des réactions obscures s’étaient depuis 1789 transformées.
Lorsque éclata la Révolution, il y avait en Europe bien peu de nations, au sens propre du mot, qui eussent conscience d’un passé commun, de leur avenir ou de leurs droits. Morcelées par la féodalité, par le particularisme des villes et des provinces, habituées à confier l’héritage de leur gloire ou le soin de leurs progrès, sans leur en demander compte, aux familles souveraines, les peuples ignoraient pour la plupart les conditions de leur existence nationale. Fort peu connaissaient ce qui, moralement, constitue une nation, le souci de leurs origines, celui de leurs destinées.
La philosophie française du dix-hnitième siècle les avait
346 LA. PHILOSOPHIE DU XVIII® SIÈCLE ET LES NATIONS, cependant atteintes par le contact d’une langue et d’une littérature devenues presque européennes, qui répandirent dans tout le vieux continent très vite ses doctrines. Et si ces doctrines, de Voltaire à Montesquieu et à Turgot, étaient loin de former un corps, dans toutes pourtant un principe commun se retrouvait que la Révolution sut dégager, le droit des nations à la liberté, et par la liberté, au bonheur. « 11 faut, disait Voltaire, mettre le peuple en état de s’apercevoir qu’il a un esprit. » Les réformes, la plupart de détail qu’il a réclamées, étaient celles qu’il jugeait les plus capables, au nom de la raison, de rendre les nations conscientes et heureuses, de leur procurer leurs titres perdus. Peu lui importait la forme du gouvernement, pourvu qu’il fût éclairé et soucieux d’éclairer la nation. — Quoique Montesquieu ait paru viser plus loin, et fait avec Y Esprit des lois un livre de critique politique, son système, où toutes les formes de gouverner trouvaient place, eut surtout pour objet en dernière analyse de fournir aux nations le moyen d’exprimer leurs vœux et leurs besoins. « Dans une nation libre, il est très souvent indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal. Il suffit qu’ils raisonnent. De là sort la liberté qui garantit des effets de ces mêmes raisonnements. » L’idéal de Montesquieu est à peu de chose près celui de Voltaire, quoique plus précis par certains détails. Le bonheur, l’existence et les progrès des nations, pour tous les deux, sont attachés au développement libre de leur esprit, de leur raison, de leur conscience. Et chez tous les économistes, c’est le même souci de corriger les abus du passé, moins par un système politique que par l’enseignement public général de la justice et de l’ordre naturel. 11 suffit à leurs yeux que les nations pensent, soient instruites et puissent se faire entendre pour qu’elles soient heureuses. Turgot, leur interprète, dira à Louis XVI : (( Dans dix ans votre nation ne sera plus reconnaissable par les lumières, les bonnes mœurs, le zèle éclairé pour votre service et celui de votre patrie. »
Cet appel à la conscience des nations ne pouvait être