L’INFLUENCE DE ROUSSEAU
proclamé avec tant de force et d’unanimité qu’il ne fût entendu. Il le fut, même et surtout par les princes attentifs à la puissance des littérateurs français. Et l’on vit au dixhuitième siècle les monarchies s’éclairer plus vite que les peuples eux-mêmes. Les plus grandes, celles de Frédéric II et de Catherine II, attirèrent les philosophes et parurent mettre en pratique leurs doctrines, pour fortifier l’Elat par une bonne administration. Les princes allemands rivalisaient avec eux d’ardeur pour leurs peuples ; les ministres en Espagne, en Portugal, en Italie, en Danemark poussaient leurs maîtres dans la même voie. Ce despotisme éclairé, comme on l’a appelé, fut loin de répondre à l’idéal des écrivains français : il pouvait contribuer au bonheur des nations. Il était aussi mal fait que possible pour leur donner conscience d’elles-mêmes. Ce ne fut pas une banqueroute, mais une déviation du principe essentiel proclamé par les écrivains du dix-huitième siècle. La philosophie française n’aurait pas en améliorant la condition des peuples éveillé leur conscience, si avec le temps, les circonstances et le renouvellement incessant des œuvres, elle n’avait trouvé d’autres formes et ouvert à son influence d’autres voies. Le génie de Rousseau a brisé, par l’imitation des Anglais qui séduit son temps, le moule trop étroit, encore classique et français où s’arrêtent les doctrines nouvelles, limitées, appliquées seulement c à une république d’esprits cultivés, de princes et de seigneurs élevés à la française ». En créant le cosmopolitisme littéraire qui date de lui, l’auteur du Contrat social a plus agi sur les nations européennes qu’en retrouvant le fondement théorique de leur droit dans « le consentement mutuel ». Son art, inspiré de la nature et des littératures étrangères, accessible à tous hors de France, y a porté plus loin que ses théories formulées seulement pour la nation génevoise Tinfluence de Tesprit français sur les consciences nationales.
L’action fut d’autant plus profonde et étendue qu’à leur tour, disciples de Rousseau, les écrivains étrangers mirent au service de cette propagande, avec leur génie, la langue
348 ALLEMANDS ET ANGLAIS A L’ÉCOLE DE ROUSSEAU, de leur pays respectif. Les Allemands d’abord, et parmi eux les plus grands. Kant a rendu à Rousseau cet hommage qu’il l’avait ramené dans le droit chemin, en lui apprenant (( à ne pas mettre tout l’honneur de l’humanité dans la soif de savoir, à honorer les hommes. » Néophyte passionné, Kant a converti Herder au culte de Rousseau. Herder, ensuite, a converti Goethe. « C’est un saint, un prophète, » s’écrie le critique allemand auprès de sa fiancée qui à vingt ans apprend des phrases du philosophe comme les versets d’un livre sacré. Tandis que Goethe écrit Hermann et Dorothée^ ce poème des coeurs simples ramenés à la vérité par la nature. Schiller contre les tyrans exalte, dans les Brigands, dans don Carlos et Fiesque les vertus républicaines, appelle les descendants d’Arminius à la liberté. C’est un mot d’ordre, une croisade dont la formule est dans le beau livre de Fichte, véritable commentaire du Contrat social^ « Rectification des jugements touchant la Révolution française ».
L’Angleterre a produit un livre du même genre et de même portée : la Défense de la Révolution française^ par Mac-Intosch, l’ami le plus dévoué de Fox, le champion avec lui des doctrines nouvelles contre Rurke, l’avocat infatigable du particularisme anglais. C’est un monument en l’honneur de Fauteur du Contrat sociaf où revit la pensée de Locke, fondement des libertés nationales. « Ce ne sont pas les moqueries de Burke qui m’empêcheront de citer Rousseau, » déclare Mac-Intosch, et il le prouve par des citations abondantes. El de même qu’en Allemagne, le restaurateur du lyrisme en Angleterre, Wordsworth, par le commerce familier de Rousseau, se préparait à aimer la Révolution française. Southey, à vingt ans, avait la tête pleine de Rousseau, était républicain et « panti-socrate ». Pour tous, en Angleterre, écrivains, poètes et philosophes de ce quart de siècle, pour les vieux, Thomas Day, Edgeworth, Godwin, comme pour les jeunes, « Y Emile est le principal réservoir de pensée qui existât dans le monde. »
Tout près, et pour d’autres motifs, l’Irlande attend de
ROUSSEAU, LES POLONAIS, LES HONGROIS, LES ITALIENS. 349 Rousseau le bienfait de sa délivrance. Grattan, le grand orateur irlandais, celui qui, pour la première fois en 1780, de son pays fit un peuple, empruntait au Contrat social les principes, à Rousseau les formules mêmes de son éloquence. Les mêmes emprunts sont à toutes les lignes de la constitution que les Polonais se donnèrent en 1791 avec l’espoir d’y retrouver et de revendiquer leur liberté. «Tout pouvoir dans la société émane de la volonté nationale, n C’est la pensée qui inspire les patriotes hongrois, petit groupe peu nombreux, très actif, dirigé par Martinovic, disciple immédiat de Rousseau, et Lazcovisc qui proclame avec lui les droits universels de l’homme et du citoyen. Le Suédois Thorild, emprisonné pour sa hardiesse, le Danois Steffens, initié directement ou par la culture germanique aux écrits du philosophe génevois, adressent aux peuples du Nord les appels « à la liberté de la raison » que les Allemands recueillent de la bouche de Kant et de Fichte.
En Italie, toute une société de poètes nationaux, habitués par Beccaria à la philosophie du siècle, se forme surtout à l’inspiration de Rousseau. C’est une renaissance littéraire qui précède et prépare l’éveil du peuple italien. Pindemonte retrouve la poésie dans la nature, écrit ses poésies champêtres et célèbre dans La Francia l’heureuse influence de l’art et des idées de Rousseau. Ugo Foscolo, dont le patriotisme et le génie illustrent les derniers jours de Venise, a puisé aux mêmes sources les éléments de sa gloire durable. Pierre Verri, l’ami de Beccaria et des encyclopédistes, au I culte de Rousseau qu’il a connu à Londres auprès de Fox prodigue ses ardeurs de néophyte, convertit (jiulia Beccaria et la marie à Manzoni le père, qui, converti à son tour,
1 vient chercher à Paris le baptême définitif et le donne à son fils, héritier de cette pléiade de patriotes et de penseurs.
Nul, dit-on, n'est prophète en son pays. Rousseau a fait exception à la règle. Ce fut même en Suisse que le cosmopolitisme littéraire, création essentielle de son génie, fondement de son autorité, retrouva, après la réaction classique