LE COSMOPOLITISME EN 1780 ; ÉCRIVAINS ET PEUPLES
disait Rousseau en 1772, de Français, d’Aliemands, d’Espagnols, d’Anglais même, il n’y a plus que des Européens, a Il le disait et semblait le regretter : « Tous ont les mêmes goûts, les mêmes passions, les mêmes mœurs, parce qu’aucun n’a reçu de forme nationale par une institution particulière. » Et il ajoutait : Ce sont les institutions
nationales qui forment un peuple, qui le font être lui et non pas un autre. » L’auteur du Contrat social n’était pas aveuglé par l’influence de ses doctrines, par l’éclat de la philosophie française, au point de n’en pas voir les limites. Les révolutionnaires le furent, et de bonne heure entre eux et l’Europe qui leur paraissait si docile un malentendu se produisit.
Les apôtres de leurs idées, sur les frontières du Rhin, en Flandre, en Italie, n’étaient pas en majorité des Allemands, des Belges, des Rata ves, des Italiens. La Révolution qu’ils saluaient avec enthousiasme n’était pas une œuvre française, c’était la Révolution. Cosmopolites, ils oubliaient leur patrie et venaient chercher à Paris, et dans les villes de la frontière, une terre libre. « Nous avons, écrit Herder, un patriotisme plus élevé qu’Horatius Codés. » Et cet écrivain qui, de tous les glorieux, déclarait le glorieux de sa nationalité le plus sot, se proclamait citoyen de l’univers. En établissant la liberté à Mayence avecForster, Hoffmann et Jean de Muller travaillaient à la régénération de l’humanité. Des Allemands, comme Anacharsis Clootz, députés de la nation humaine, réclamaient à ce titre leur place à la Convention. D’autres votaient dans une assemblée germanique la réunion de l’Allemagne libre à la République française. De même en France, l’Anglais Wordsworth devenait a patriote du monde », et c’étaient justement ces tendances des radicaux, Paine, Priestley « à reléguer à la seconde place le patriotisme où il doit être modestement », que combattit Burke avec passion, qu’exploita Pitt contre les Français. En Italie, Ugo Foscolo se consolait de la chute de Venise, en cherchant une autre patrie plus digne d’un homme libre. « C’était à la liberté que les patriotes vénitiens avaient
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prêté serment. » Pierre Verri est demeuré toute sa vie un cosmopolite. Les Bataves sont des républicains plus que des Hollandais. Leur bannière est « celle des droits de l’homme. » Et jusque dans le Nord, Steffens, qui, plus tard, prêcha contre Napoléon la croisade germanique, saluait en 1789, a avec un enthousiasme sacré et pur », les événements de 1789 « comme une révolution européenne dont les racines poussaient dans des millions d’âmes ».
Dans cet élan qui amenait à la Révolution les individus, sans distinction de patrie, qui réveillait les nations pour les jeter, les arrachant à leurs maîtres et à leur passé, au creuset où devait se faire une Europe régénérée, les Français trouvèrent un encouragement à ressaisir, au contraire, à développer la chaîne de leur grandeur. Les uns de très bonne foi, convaincus qu’étendre les frontières de la France, c’était élargir le domaine de ses bienfaits; d’autres par politique et par calcul pour se payer de ce que l’émancipation des peuples pouvait coûter; quelques-uns enfin, et les généraux vainqueurs particulièrement, par intrigue ou envie de se tailler des principautés, dans une crise où toutes les conditions étaient bouleversées. Le désintéressement des uns, la grandeur et la fièvre de la propagande masquèrent pendant un temps les calculs des autres. Elles dérobèrent d’abord ces entreprises d’un patriotisme surexcité, aux yeux des peuples qui avaient voulu la Révolution, sans le sacrifice total de leur unité à leur liberté. Mais assez vite, les Français parurent ce qu’ils étaient, des conquérants au lieu de frères, à mesure surtout qu’ils imposaient les lois, les coutumes, les sentiments même de leur nation particulière à des hommes qui les avaient accueillis, comme les représentants de toutes les nations en général.
Dans leur première conquête en Belgique, où cependant le mouvement d’indépendance avait précédé la Révolution française, des résistances nationales trahirent déjà ce malentendu entre la France et ses voisins. Aux Jacobins qui, en janvier 1793, organisaient l’annexion sous prétexte de réunion librement votée, les patriotes belges opposèrent la