‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 172 sur 360 · LA CONSTITUTION HOLLANDAISE DU MAI · texte numérisé non relu

LA CONSTITUTION HOLLANDAISE DU MAI

Le sort de la Hollande, après la conquête qui avait suivi de quelques mois l’occupation de la Belgique, avait été d’abord bien différent de celui que la Révolution avait fait aux Flamands. Il y avait là une nation qui avait proclamé et défendu ses titres depuis deux siècles. Ce n’était pas pour se constituer une patrie que les patriotes bataves, comme les Belges soumis à une domination étrangère, Daendels, Kraijenholî, Gogel avaient appelé les Français. En appliquant à leur pays les principes et la législation de la République universelle, ils cherchaient et croyaient trouver la solution d’un problème intérieur que par ses seules ressources la Hollande jusque-là n’avait pas résolu : l’organisation d’un gouvernement central qui ne fût ni la dictature militaire du stathoudérat, ni le règne d’une bourgeoisie fermée, appuyée par le particularisme des provinces et des villes. La Révolution avait répondu à leur appel, chassé le stathouder, et refusé d’intervenir dans cette œuvre de réorganisation intérieure : « Nous ne sommes pas, avaient dit les représentants de la France, des vainqueurs, les conquérants du pays. » Il se trouva des Hollandais que ces déclarations déçurent. Pour une fois que la France tenait compte du passé et des droits d’une nation particulière, on le lui reprochait. On aurait voulu qu’elle établît un comité révolutionnaire, chargé de faire table rase des institutions hollandaises et d’en constituer de nouvelles. Mieux inspiré, l’im des hommes en qui s’incarna la nouvelle République, Schimmelpenninck, chef de la municipalité d’Amsterdam, formula le programme des réformes essentielles : « Être généreux pour le passé, inflexible envers toute entreprise contre la souveraineté nationale. )> Son collègue Paulus, président des Etats de Hollande, annonçait des intentions analogues de concilier avec les institutions traditionnelles la réforme du pouvoir central et de la société.

Leurs efforts avaient abouti à une Constitution votée à la fin de 1796 par la Convention hollandaise qui s’était réunie le mai 1796, à la Haye. Agréée pai* la France, cette constitution qui proclamait l’unité, l’indivisibilité du

DÉMEMBREMENT, COLÈRES DE LA HOLLANDE (I79o-1800). 3o7 gouvernement, et lui donnait, en brisant les autorités provinciales, une base légale était un bienfait pour la Hollande, un progrès décisif dans son histoire. <( Trop longtemps, disait avec justesse Schimnielpenninck, cette nation a senti l’inconsistance d’une constitution bâtie sur le système fédéraliste, tardif et faible dans l’exécution. » Les Hollandais pourtant repoussèrent ce bienfait et rejetèrent l’œuvre de leur Convention à une énorme majorité. Elle avait à leurs yeux un grave défaut; elle portait malgré tout la marque de la conquête.

C’était en vain que la France avait affiché son intention délaisser aux Hollandais leur liberté. Elle avait commencé par leur prendre une partie de leur territoire, ce pays de la Généralité lentement acquis sur l’Espagne autrefois, les bouches de l’Escaut, Flessingue, Maëstricht. tout leur passé, toute leur gloire. A ce démembrement, elle avait ajouté, le 16 mai 1795, le poids d’une alliance qui se traduisait par l’entretien d’une armée de vingt-cinq mille hommes, le paiement d’une indemnité. La Zélande avait protesté contre la cession des provinces du Sud; les bourgeois de Hollande étaient atteints dans leur commerce par les contributions et une guerre qui livrait aux Anglais toutes leurs colonies: la France ne songeait-elle pas déjà à négocier la paix au prix de leur empire colonial? Singulière liberté que celle de se donner des lois, quand la loi de l’alliance était la guerre non seulement inutile, mais onéreuse et fatale à l’unité de l’Etat. Et quel profit pour les Hollandais dans cette constitution, soi-disant supérieure au stathoudérat ou au fédéralisme, en réalité marquée par la perte des domaines que ces gouvernements imparfaits avaient procurés à la patrie?

Les exigences croissantes du Directoire, la durée de la guerre, l’impuissance du parti unitaire à imposer la loi de ses rêves autrement que par les coups d’Etat avec l’aide des troupes françaises, en très peu de temps mirent à nu cette plaie, d’abord assez cachée : « On ne nous aime pas, on ne peut pas nous aimer, » disait en 1799 l’envoyé de France, Lombard. « Ces gens-là ne nous veulent plus, » répétait

358 NAPOLÉON ET LES PATRIOTES H.OLLANDAIS. Semonville en 1800. — « Nous avons le droit et la force pour nous, » répliqua Talleyrand, au nom du Premier Consul. La Batavie se soumit à la force : en fait de droit, elle reçut une dictature civile que Bonaparte lui imposa, en faveur de ses créatures, de Schirnmelpenninck seul à la fin. La paix d’Amiens consacrait un an après (1801-1802) la perte de Ceylan. Et tous ces sacrifices ne procuraient même pas à la Hollande la paix rompue presque aussitôt. Cette fois, ce fut la conquête à peine déguisée, le démembrement de l’Etat et la ruine prochaine; tous les maux à la fois.

On peut dire alors que dès 1805 la lutte est engagée entre la Hollande pour son indépendance et Napoléon pour les besoins de sa conquête. Lutte tellement inégale que les Hollandais se gardent bien, avec la prudence et la patience de leur race, de la pousser jusqu’à l’éclat d’une rupture. Avec insistance pourtant ils invoquent leurs droits à se gouverner eux-mêmes. « Leur effort à lutter éternellement contre un élément auquel ils ont arraché leur pays, leur fait mettre un haut prix à leur indépendance, » dit noblement l’amiral van der Huell à Napoléon, qui dès 1804 voudrait les annexer. Ce langage d’un des partisans les plus résolus des idées françaises marque l’évolution des consciences. Dans ce qu’elles ont appris de la Révolution, elles puisent des ressources pour résister à ses violences. Le parti unitaire et l’ancien parti fédéraliste se rapprochent dans le péril commun : on a noté que cette époque où la France domine à la Haye, a le temps français » [de fransche tijd)^ est celle où l’imitation de sa littérature, jusqu’alors en honneur, cesse tout à coup. La Hollande retrouve avec Wilhem Bilderdijk et Tollens des poètes nationaux qui, dans sa langue, expriment ce qu’elle ressent au contact de la conquête. Quoique mesurée dans la forme, la résistance au fond est si forte qu’elle fait reculer Napoléon, l’empêche d’établir la conscription, de frapper les fortunes privées par la réduction des rentes, et l’oblige, au lieu d’annexer la Hollande, à proclamer son indépendance 24 mai 1806), en lui donnant un roi de sa famille. L’esprit hollandais s’impose

LA SUISSE •: UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES. 359 même à ce prince étranger qui groupe autour de lui tous les patriotes, révolutionnaires et orangistes, défend contre son frère la cause de ses sujets, et tombe en roi national le jour où la Hollande est enfin démembrée (juillet 1810), annexée. Ce jour-là fut pour la France le moment glorieux où elle atteignit jusqu’à la mer les frontières de la vieille Gaule, pour la Hollande le retour des épreuves qui avaient autrefois formé son patriotisme. Deux traditions nationales se heurtèrent : on vit un ancien révolutionnaire , le général Kraienjoff, étudier le moyen d’inonder, comme en 1672, son pays pour le sauver. Mieux vaut, disait-il, faire sauter le vaisseau de la patrie que de le rendre. » Ce ne fut pas l’avis des patriotes hollandais : ils attendirent l’heure qu’ils jugeaient prochaine où la tempête menacerait à son tour la fortune de Napoléon pour se joindre à ses ennemis: assez sages pour garder les bienfaits de la Révolution, assez forts pour se donner une monarchie nationale.

On a dit qu’en 1806, après Austerlitz, Napoléon préparait aux Suisses les mêmes destinées qu’aux Hollandais.il avait été mieux inspiré, lorsqu’il leur donnait avec l’indépendance l’acte de Médiation (19 février 1803), en les menaçant, s’ils ne l’acceptaient pas, de les réunir à la France. Par cet acte célèbre, Bonaparte avait répudié les doctrines conquérantes de la Révolution, reconnu les droits d’un peuple libre et tenu compte des conditions historiques de son développement. Appelé à choisir entre les Jacobins, Laharpe, Stapfer d’Argovie, Ochs, qui, puissants à Bâle et à Zurich, appliquaient les idées nouvelles à la constitution d’un Etat centralisé, et les défenseurs du passé fédéral, Aloïs Reding, les curés Herzog et Paul Styger entourés des montagnards d’Uri, de Schwyz, du Valais, le Directoire avait conquis la Suisse au profit des premiers, à son profit aussi. Comme en Belgique, la politique religieuse avait fourni aux patriotes des montagnes ligués contre l’étrangei* des motifs doublement sacrés de résistance. Comme la Campine, les cantons d’Uri et de Schwyz avaient eu en septembre 1798 leur Vendée « au nom du Christ et de Guillaume Tell ».

360 LA VENDÉE SUISSE I RECONSTITUTION NATIONALE. Etouffée dans le sang, elle reprit à l’arrivée des Autrichiens, ralliant les patriotes de Berne et d’anciens amis de la Révolution, comme Jean de Muller ou Louis de Haller, puissante surtout dans les montagnes, excitée et soutenue par les prêtres, mais par des républicains aussi.

Il avait fallu moins de temps aux Suisses en somme pour revenir de leur premier enthousiasme à la crainte de compromettre tout leur passé d’indépendance par la recherche d’une meilleure constitution. « Notre devoir, disnit en 1799 le Zurichois Escher, est de dire si nous sommes libres, indépendants. » On expulsa les unitaires intransigeants, Ochs et Laharpe. Un parti modéré, formé de patriotes comme Fresching de Berne, le Lucernois Buttimann, Dolder, se constitua et fit effort pour concilier les formes nouvelles que la Suisse devait à la Révolution avec les exigences d’un patriotisme justement soupçonneux. Son œuvre (acte de la Malmaison 1801) fut un progrès décisif : la Suisse affirmait son indépendance à une époque où de plus grandes ne l’obtenaient pas : le Premier Consul lui accordait la neutralité. L’acte de 1801 donnait à ce peuple, dont l’unité morale était faite, pour la garantir et l’achever, l’unité politique qui lui faisait défaut. Par ses idées, par ses menaces, la Révolution avait fait une Suisse plus solide que jamais, toute nouvelle : trop nouvelle encore au gré de quelquesuns, qui avec Reding cherchaient l’âme et les garanties de la liberté dans les droits des cantons, représentants de l’histoire en face des disciples de la Révolution toujours portés de leur côté à l’exagérer.

En 1803, Napoléon eut le mérite de comprendre qu’il fallait céder aux exigences de ce patriotisme ombrageux, que c’était le meilleur moyen d’assurer sa frontière. La Suisse lui dut l’acte de Médiation conçu dans l’esprit du discours qu’il tint comme médiateur aux différents partis : (( La Suisse ne ressemble à aucun autre Etat. La nature a fait votre pays fédératif. » Les cantons reprirent leur vie politique et leurs droits, avec la réserve d’une voix en plus accordée aux cantons dépassant 100000 habitants. Un

NAPOLÉON ET LA SUISSE ASILE DE LA LIBERTÉ. 361 pouvoir central subsista, passant successivement au bourgmestre de Fribourg, Berne, Soleure, Bâle, Zurich et Lucerne qui fut le landamman, le président de la République helvétique. Et dans la paix que cette constitution donna à la Suisse, les anciens partis se fondirent, Aloïs Reding et les patriciens bernois aux côtés des unitaires assagis, Ruttiinann et Dolder. A la seule condition de fournir des régiments auxiliaires à l’Empereur, les cantons demeurèrent indépendants. Ils célébraient les anniversaires de Sempach et opposaient fièrement à Napoléon leur liberté.

Fut-ce cette fierté qui, l’irritant en 1806, le poussait à la leur retirer? Se repentait-il de sa modération? Un mot de Jean de Muller qu’il interrogea sur ses projets d’annexion montre bien que le patriotisme suisse avait reçu de la Révolution comme un baptême nouveau et un nouvel essor. « Les vrais Suisses ne veulent pas d’annexion. Un changement de ce genre n’aboutirait qu’à faire d’elle une Vendée. » Napoléon se le tint pour dit. Il annexa en 1806 Neuchâtel et la Valteline, plus tard (1810) le Valais et le Tessin. Les Suisses, aussi sages que lui, se résignaient aux sacrifices nécessaires.

Ce qu’ils gardaient le valait bien : ils ont joui quinze ans de la paix, alors que personne ne la connaissait plus en Europe. Ils ont eu l’honneur et le moyen de conserver aux libres esprits un coin de terre respecté par Napoléon jusqu’en 1810. Sans combattre l’Empereur, ils ont offert un asile à de Staël, B. Constant, Sismondi, M. de Montmorency, Schlegel, qui s’unissaient à Coppet contre le maître de l’Europe. Par sa haine et ses persécutions, Napoléon a bien fait voir ce que valaient, selon le mot de Stendhal, « ces Etats généraux de ï opinion européenne )). Contre la conquête française, dont la force et l’excès s’incarnaient en lui, M“^® de Staël retournait les dogmes de Rousseau, a Tl y avait deux nations hors de mode, les Italiens et les Allemands. J’ai entrepris, disaitelle à un Suisse de ses amis, de leur rendre la réputation de sincérité. » Dans Cormne^ en effet (1805), elle célébrait

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