POLITIQUE ITALIENNE DE BONAPARTE
complicité des Italiens qui retrouvaient en lui un compatriote, un médiateur entre les deux nations. Lorsqu’il fit de ritalie son domaine, dès 1797, il les mit d’accord, comme le juge fait les plaideurs, en imposant à l’une et à l’autre l’autorité de ses victoires. Mécontents de la conquête française, les Italiens l’acceptèrent quand ils comprirent que le profit serait pour lui, et non plus pour le Directoire et ses agents. C’était une façon d’indépendance qu’il leur donnait. S’il demeurait le maître, du moins a il était de la famille. » Comme les républicains exaltés, journalistes du Thermomètre politique^ patriotes des clubs, prêtres défroqués, par leurs menaces contre la noblesse et l’église, favorisaient la domination des Jacobins de Paris, ce fut entre les modérés et Bonaparte que l’entente se fit. On a conservé un appel anonyme adressé au général et qui aurait pu être signé de Serbelloni, Melzi, Visconti ou Morosini, tous membres de l’aristocratie libérale de Milan : « Formez de l’Italie un grand empire, soyez-en le chef en gardant à votre solde une grande partie de l’armée française. » La conversation de Bonaparte avec Melzi à Montebello fut la réponse à cet appel. « Il y a dans votre pays moins qu’en France d’éléments de républicanisme. Nous en ferons tout ce que nous voudrons. »
En attendant, pour ménager le Directoire, Bonaparte fit la République cisalpine « libre et indépendante », (9 juillet 1797) dont les Directeurs, Serbelloni, Moscati, Melzi, Paradisi et Contarini, les ministres Birago, Ricci,
( Luosi, Testi furent en réalité ses interprètes, ses auxiliaires. Ce premier germe de nation italienne ne fut pas le produit de la Révolution française. On y crut reconnaître sa marque à la forme républicaine, à l’abolition des privilèges féodaux, de la dîme, des rnajorats, à l’égalité partout affichée. En réalité, c’était comme Bonaparte le dit à Passeriano, « l’œuvre de l’armée d’Italie ». — « Je n’ai point eu, ajoutait-il, depuis que je suis en Italie pour auxiliaire l’amour des peuples pour la liberté, mais la bonne discipline de notre armée, le grand respect que nous avons eu pour la
364 LES RÉPUBLIQUES CISALPINE ET LIGURIENNE, religion porté jusqu’à la cajolerie pour ses ministres, de la justice et une grande activité à réprimer les malintentionnés. Voilà l’historique. Tout ce qui est bon à dire dans des proclamations, des discours imprimés sont des romans. » La France s’en tint, longtemps abusée, au roman jusqu’au jour où l’invasion autrichienne et l’absence de Bonaparte la ramenèrent brutalement à la réalité.
L’établissement de la liberté à Gênes lui procura la même illusion. Au début, ce fut vraiment l’effort, contenu de 1792 à 1796 par la politique du Doge, de hardis républicains attachés aux idées françaises, Morando, Vitaliani, d’amis et de disciples de Robespierre, les frères Serra, Gaspare Sauli (mai 1797). Mais de bonne heure Bonaparte, qui avec Faypoult les avait encouragés, les abandonna. Il obligeait sans doute l’aristocatie à proclamer l’égalité et l’abolition des privilèges. Mais il se prononçait aussi contre les excès des démocrates qui jetaient à la mer le livre d’or de la vieille cité, et dans les égouts la statue d’André Doria. (( André Doria, disait-il en véritable Italien, défenseur des gloires nationales, fut grand marin et homme d’Etat. L’aristocratie était la liberté de son temps. » Avec« les patriotes et les gens sages », il faisait un gouvernement (7 juin 1797) qui, conservant douze sénateurs et le Doge, unissait encore les institutions et la gloire du passé, l’indépendance aux réformes. Un homme d’Etat, ami de son pays, n’aurait pas mieux agi pour garantir son bonheur. Lorsqu’à la fin de cette même année, des disputes religieuses provoquées encore par l’imitation de la France compromirent l’unité et la sûreté de Gênes, Bonaparte, réprimant les insurgés qu’excitaient les prêtres, intervint pour recommander la tolérance aux nouveaux chefs de la République, « Vous ne devez pas gouverner par des excès. » Il leur donnait l’exemple et le conseil de se concerter avec l’archevêque. <( Ne perdez jamais de vue, ajoutait-il, que si vous mettez la religion aux prises avec la liberté, la première l’emportera toujours dans l’esprit du peuple. » Il les engageait à ne pas exclure des fonctions publiques les nobles : « L’injus-