L»ITALIE FRANÇAISE : LE PARTICULARISME ITALIEN
rintérieur surtout, la République parthénopéenne fondée par Gliampionnet en janvier 1799 dura moins encore : les vengeances sanglantes des Bourbons, servies par Nelson et Ruffo, le chef delà populace, prouvèrent ce qu’il aurait fallu de forces à la République française pour soutenir ses adhérents dans ritalie méridionale. Là, moins encore que dans le Nord, elle n’aurait point dû compter sur l’amour des peuples pour la liberté. La conquête était sa seule ressource, et cette conquête était odieuse.
Ce qui parut également, dans les années où la République française se mit en contact avec les républiques italiennes, ce furent entre ces Etats nouveaux une persistance remarquable de l’esprit particulariste, des jalousies mutuelles, des revendications très âpres. « L’esprit de localité, a dit Napoléon plus tard, fut le grand obstacle au rétablissement de la nation italienne. » Le Directoire de Milan était de son aveu travaillé par cet esprit. La République ligurienne et la République cisalpine convoitaient les dépouilles du Piémont, réclamant l’une le Montferrat, l’autre le pays de Novare et d’Alexandrie. Les patriotes de Turin, avec Carlo Botta, demandaient en 1799 leur annexion à la France pour éviter au moins le partage. A leurs yeux, V italianisme alors le grand danger. « Politiquement l’Italie, disaient-ils, n’existera pas d’ici quelque temps. )> Dans le centre, Parme convoitait la Toscane, et Naples voulait dépouiller de Bénévent la République romaine. Plus d’un Cisalpin précipita enfin la ruine de Venise, pour lui prendre les Etats toujours mal soumis de la Terre ferme.
Puis la conquête autrichienne succéda en 1799 tout d’un coup à la conquête française, et ce fut alors le retour de Bonaparte après Marengo. La dureté des gouverneurs autrichiens, dans la période des « treize mois », le trienno^ les excès des troupes alliées firent regretter non pas les Français, dont la noblesse, le clergé, d’anciens amis de la Révolution, comme Parini, saluèrent le départ avec joie, mais les institutions précédentes. Cette courte période dont l’importance échappa au Directoire, obligé de songer surtout à la France
368 LE TRIENNO : ÉVEIL DE LA NATION ITALIENNE, menacée fat décisive pour Fltalie nouvelle. « C’est de celle époque que date vraiment la naissance du parti italien, » dit quelques années plus tard un agent du Consulat. Entre la Révolution, dont ils détestaient la politique conquérante, et la coalition dont ils avaient espéré leur délivrance, excessive à son tour et brutale aussi, les Italiens ne trouvèrent de salut que dans des concessions mutuelles des partis et des petits Etals. La Société des Rayons fut l’âme de cette résistance nationale à une double conquête étrangère. Elle groupa des hommes qui de la Lombardie, des Romagnes, du Piémont ou de la Ligurie, Birago, Pirabelli, Fantoni, Manuconi réclamaient à la fois l’indépendance et l’union. Pour appuyer ces vœux, Ugo Foscolo prenait avec P. Custodi la direction du Moniteur italien.
Ces vœux étaient si forts qu’en 1802 le Premier Consul dut réunir à Lyon une assemblée de patriotes italiens. Il leur donna, en leur imposant des lois de son choix, la promesse toutefois de ne pas les réunir à la France (26 janvier 1802). Et pour mieux faire accepter l’union personnelle qu’il entendait réaliser, en posant sa candidature à la présidence, en la refusant à Melzi, il salua la République cisalpine du nom de République italienne qui à lui seul constituait une large promesse.
Mais de simples promesses ne pouvaient plus suffire à une nation qui avait pris conscience d’elle -même. L’Italie n’acceptait une conquête déguisée que faute de mieux, et pour se faire sous le joug un autre avenir. Les Cisalpins se virent refuser le Piémont annexé à la France (21 septembre 1802), la Ligurie qui recevait un doge de la main de Bonaparte et de Salicetti, le duché de Parme transformé en départements français, lorsque son duc devint roi d’Etrurie (1801) : le Premier Consul partageait maintenant l’Italie avec les Bourbons. Au lieu de s’agrandir, la République qu’il avait fondée demeurait « le jeu de proconsuls avides et de pâles magistrats ». Dans ses discours à Bonaparte, Foscolo avait éveillé les espérances de ses concitoyens. Déçu, il leur adressait ses lettres de Jacopo
La consültè de lyon (1802) : le ëoyaüme d’italie. 369 Ortis^ le Werther italien. Le capitaine Cervoni, officier comme Foscolo attaché à Napoléon, attaquait les Barbares. Le romantisme faisait là comme ailleurs son œuvre nationale. S’il ne provoquait pas dans tous les cœurs la même ardeur, Melzi, bon juge et bien renseigné, déclarait que (( l’animosité passive contre les Français était absolument universelle. » Les mesures mêmes que Melzi prenait avec le financier Prina pour organiser les services publics ne servaient qu’à constituer plus fortement la nation pour la résistance. En vain Bonaparte prétendait-il que « les réunions à la France n’étaient que temporaires, et faites pour rompre les barrières entre les peuples et accélérer leur fusion avec leur éducation. » « Il me fallait vingt années, )> répétait-il plus tard. Les Italiens ne faisaient plus crédit que par force : c’était à leurs yeux la conquête et le partage.
La désignation d’Eugène Beauharnais comme vice-roi, et peu de jours après la création du royaume d’Italie (15 mars 1805), l’annexion de la Vénétie qui effaça l’humiliation du premier partage dissipèrent quelque temps les haines accumulées par la domination étrangère, calmèrent les révoltes de la conscience nationale. Jamais aussi l’Italie n’avait connu à ce point les bienfaits d’une administration réparatrice, équitable pour tous, active et féconde. L’égalité et la justice s’affirmaient par la législation française. La route du Simplon, les canaux du Rino et du Mincio, les embellissements des villes, Milan, Venise, Bologne agrandies, assainies, attestaient la prévoyance et le penchant de l’empereur pour ses peuples d’Italie. 11 semblait même que ceux-ci se fissent honneur de son génie, italien par ses origines. Le pape Pie VII n’avait-il pas donné cette leçon, en le couronnant avec ses cardinaux quand il disait : a Après tout nous sommes vengés des Gaulois. C’est une famille italienne que nous imposons aux barbares. )>
Malgré tout, c’était encore la conquête. Pour établir des impôts à son aise, le maître ne convoquait plus les assemblées du royaume. Et surtout la levée de conscriptions
370 RÉACTIONS EN ITALIE CONTRE LES FRANÇAIS, chaque année plus nombreuses, l’obligation du service pour les fils de famille, dans les gardes d’honneur il est vrai, l’organisation toute militaire des collèges et des universités rappelèrent aux Italiens, de la façon qui pouvait le plus les atteindre, que la discipline des armées n’était point la liberté. Napoléon avait raison de penser qu’elle était du moins une bonne école, un moyen puissant pour former vite une nation. « La garde et les régiments organisés, • écrivait-il le 14 juin au prince Eugène, on aurait révolutionné les mœurs; on aurait organisé la nation. » L’armée italienne, bien constituée et brave, fut un foyer de patriotisme. Mais elle se recruta toujours avec peine dans un peuple qui la considérait comme un instrument de domination. — Puis on vit le conquérant distribuer à ses maréchaux des fiefs en Italie, partager les duchés et les royautés entre ses sœurs, frères et beaux-frères, Naples à Murat, la Toscane à Elisa Bacciochi, et toujours annexer des lambeaux de la patrie à son domaine impérial. Les louanges largement payées des poètes officiels, Monti, Giordani ne réussirent pas à soumettre au joug les poètes patriotes. De sa chaire de l’Université de Pavie où le prince Eugène Ta installé, Foscolo lance, au delà de l’auditoire de jeunes gens qu’il passionne, des appels à ses concitoyens, des satires voilées contre les maîtres étrangers. Son discours sur le rôle et r origine de la littérature^ son Ajax^ où Bonaparte n’a pas contre Moreau le beau rôle, le firent révoquer. Pamphlets, doctrine et révocation lui procurèrent alors une popularité qui le réduisaient à l’exil encore, mais qui éclairent d’une vive lumière la force et la poussée du sentiment national contre les Français.
Avec les persécutions de Napoléon contre l’Eglise de Rome, ce sentiment est définitivement formé d’éléments presque religieux qui, comme en Belgique, en Suisse ou en Espagne, soutiennent et doublent la force du patriotisme dans les âmes populaires. Dans des notes qu’il dicta plus tard à Montholon à Sainte-Hélène, l’Empereur a nettement affirmé que sa rupture avec le Saint-Siège n’avait pas eu