LE CONCORDAT ET LE DOMAINE DE LA PAPAUTÉ
des motifs antireligieux, mais une cause d’ordre politique, l’opposition du pape à ses desseins sur la péninsule, en somme une question italienne. Le Concordat de 1801 avait terminé d’une façon définitive la querelle de la Révolution française et de la Papauté. Sans doute, cet acte n’avait pas, comme Bonaparte l’a toujours répété, u fait sortir de ses ruines l’Eglise catholique )>. 11 n’avait pas relevé des autels devant lesquels depuis 1796 près de quarante mille prêtres disaient la messe. Cependant, malgré l’intérêt politique que le Premier Consul avait à conclure cette Convention avec le pape, à recruter parmi ces prêtres des partisans et des auxiliaires, le traité n’était pas uniquement un accord politique. C’était la fin d’un schisme, une pacification sociale par les sûretés données aux possesseurs de biens ecclésiastiques, une paix religieuse.
Rien, pas même les articles organiques, promulgués par le Premier Consul de sa seule autorité, en vertu du droit de police que semblait lui accorder le Concordat, rejetés par le pape le 24 mai 1802, sans autre réclamation ultérieure, ne troublait l’entente rétablie entre Napoléon, ses sujets et l’Eglise de Rome. Elle parut même définitivement consacrée, le jour où le nouvel Empereur reçut de la présence du pape à son couronnement une sanction qui lui donnait une autorité européenne. Ce fut cependant le lendemain même que le conflit se rouvrit sur un terrain exclusivement politique, et plus italien que français.
En invitant Pie VIT à négocier, en lui faisant savoir (le 14 juin 1800) par le cardinal Martiniana que vainqueur à Marengo, il voulait et pouvait lui restituer ses Etats, Bonaparte avait pris l’engagement de rétablir le domaine temporel du Saint-Siège. Cette promesse pouvait sembler d’autant plus sûre que le général avait déjà préservé ce domaine à Tolentino : elle ne pouvait avoir qu’un sens, l’abandon des provinces détachées en 1797, des Légations annexées à la Cisalpine, de Ferrare et Ravenne, bref une restitution totale. Le pape y tenait d’autant plus qu’Imola, son pays, était dans la Romagne. Il n’en fit pas une condition du
372 LA QUERELLE DU PAPE ET DE L’EMPEREUR. Concordat, affaire religieuse : c’eût été de la simonie. Mais depuis le début de la négociation (7 mars 1801) jusqu’à la fin (24 octobre), il ne cessa de réclamer du Premier Consul l’exécution de cette promesse essentielle, invoquant la parole donnée, la misère du Saint-Siège, les libéralités de Constantin et de Charlemagne. « Le pape doit avoir confiance en moi, » répliquait Bonaparte. Au lieu de terres, il offrit quelques millions; au lieu de restitution, une aumône.
La déception fut grande pour Pie VII : il dissimula deux ans, trouvant que malgré tout le Concordat servait l’Eglise, rendait la France aux congrégations d’assistance, d’enseignement, ou du propagande, sœurs de la Charité, frères des Ecoles chrétiennes. Lazaristes. La restitution de Bénévent et de Ponte-Corvo, de Pesaro et d’Ancône (1803) étaient d’ailleurs un acheminement : Pie VII méditait, en attendant, ces paroles de Bonaparte à son légat Caprara : (( Saint-Pierre ne s’est pas fait en un jour. » Lorsque le nouvel Empereur lui demanda delecouronner (10mail804), il crut l’occasion venue : la restitution des Légations fut la raison déterminante de la faveur qu’il accorda à Napoléon le 2 décembre 1804. Il demanda, attendit la réponse jusqu’au 4 avril 1805, et n’obtint rien, a Les Légations faisaient -partie de la République cisalpine. Etat étranger, » répondait Napoléon. Il ne pouvait dépouiller un peuple indépendant qu’il avait constitué, dont il devait respecter les frontières. La vérité, c’est qu’il n’avait jamais eu l’intention de refaire une papauté puissante au centre de sa conquête. Maître de l’Italie, il prétendait au contraire devenir maître de Rome.
Lorsque Pie VII, aigri, déçu, l’eut enfin compris, il engagea la lutte sourdement d’abord, refusant à l’Empereur la faveur de prononcer le divorce de son frère Jérôme et de M^^® Paterson. Il entra secrètement en relation avec ses ennemis, la Russie, l’Angleterre et l’Autriche, à la veille d’Austerlitz. Pour l’intimider, et compléter son domaine italien, Napoléon fit occuper Ancône et ne la rendit plus.
L’EXÉCUTION DE LA PAPAUTÉ! SES EFFETS SUR L’EUROP E. 373 Et, en effet, quelle ressource restait au Saint-Siège contre le conquérant, vainqueur de deux empereurs? La tradition : Pie Ylf l’invoqua une fois de plus dans une lettre du 29 janvier 180(). (( Toute l’Italie sera à moi, » répondit l’Empereur le 3 février. Le pape voulait demeurer un souverain italien. Il le réduirait à n’être qu’un évêque. L’arrêt fut retardé deux ans par la guerre et les négociations avec la Russie. Mais l’insistance du pape à ne pas céder, les délais que la cour de Rome apportait à instituer les évêques dans l’Empire, rendaient l’exécution inévitable. Sous prétexte de soutenir l’armée de Naples, douze mille Français entraient à Rome le 2 février 1808 sous le commandement de Miollis, en réalité « pour supprimer sans qu’on s’en aperçût la puissance temporelle du pape ». Le pape était prisonnier, et, malgré ses appels aux catholiques, l’Europe en partie indifférente. Alors le 10 juin 1809, pour en finir. Napoléon le déporta à Savone, incorpora ses domaines à l’empire, fit enfermer à Fenestrelles son principal ministre, le cardinal Pacca. L’Empereur était excommunié, et, bien que les foudres pontificales eussent perdu de leur valeur, il devait voir bientôt qu’il avait rallumé, comme la Révolution, une guerre religieuse.
Cette querelle politique prit une extension qu’il ne prévoyait pas. Entre le pape et l’Empereur, elle ne pouvait rester une affaire italienne. Elle fit perdre à Napoléon le bénéfice de la pacification religieuse : « De même que le Concordat lui avait, selon Talleyrand, rallié les sympathies des catholiques du monde entier, » la destruction du pouvoir temporel, surtout la déportation du pape, bientôt toute une série de violences, le trouble jeté dans les consciences par cette persécution et le refus du pape d’administrer l’Eglise s’il n’était point libre, formèrent en Europe un grand courant d’opposition. Les peuples, avertis par le guet-apens de Bayonne, s’alarmèrent de cette entreprise analogue, dont l’effet les atteignait davantage. Leur religion inquiétée soutint leur patriotisme de jour en jour plus conscient, plus ombrageux. Il semblait, en 1809,
374 LA HONGRIE RÉPUBLICAINE ET ANTINAPOLÉONIENN E. qu’une sorte de coalition se préparât dans l’étendue et sur les frontières de l’Empire, de toutes les puissances morales foulées, méprisées par le conquérant.
C’est l’époque où Manzoni, en qui s’incarne désormais le patriotisme italien, fils de républicain, disciple de la Révolution, passe tout d’un coup avec sa femme Henriette Blondel, protestante convertie, en 1810, au catholicisme. Ses hymnes, religieux et démocratiques, marquent une date dans l’histoire du sentiment national en Italie, et même pourrait-on dire en Europe : et ce n’est pas sans surprise qu’on entend alors le général autrichien, l’archiduc Charles, dans sa campagne contre Masséna, lancer aux Italiens cet appel : « Levez-vous pour rendre votre frontière inaccessible aux étrangers. Quel que soit le parti auquel vous apparteniez, n’en craignez aucun pour devenir vraiment Italiens. »
A la même date un autre archiduc, le palatin Joseph, tenait aux Magyars le même langage : « Il s’agit de savoir si nous garderons notre constitution et nos lois, si nous aurons à déplorer la perte même du nom magyar. » La Hongrie qui, dans les guerres précédentes, avait repoussé les demandes des Habsbourg au moins autant que les menaces delà conquête française, s’est insensiblement disposée à recevoir, à suivre cet appel.
On avait pu croire, en voyant les Hongrois se soulever en 1796 contre Bonaparte, à la voix de leur poète populaire, Csokonaï, que la Révolution leur était dès le début odieuse. En réalité, c’était une levée de la noblesse, qui avait rallié ses concitoyens par une hîjine commune contre le cosmopolitisme. Servie par des littérateurs, qui à l’admiration de la France unissaient pourtant l’amour de leur patrie, comme Kazincski, disciple de Herder et de Rlopstock, Verseghi, le traducteur de la Marseillaise^ la Révolution contribuait à ce réveil de la nation hongroise. La diète de 1807, où l’orateur Paul Nagy combattit pour les franchises, la langue hongroise et défendit contre la fiscalité le pauvre peuple, montra le progrès des idées libérales et nationales. Au contraire, la diète de 1808 accorda aux