‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 179 sur 360 · BANÛOLÔ ET MARI^ONT · texte numérisé non relu

BANÛOLÔ ET MARI^ONT

parti, s’appuyant sur l’histoire et les traditions anciennes d’union avec la Hongrie, était du moins une sorte de parti national et peu à peu ramenait à lui les hommes éclairés du parti populaire, comme les frères Garagnin, grands propriétaires de Trau.

Lorsque la Dalmatie fut cédée à la France, l’administration impériale fit choix pour la gouverner d’un Vénitien, Vincent Dandolo. Le choix était bon, son titre de Provéditeur général meilleur encore : il rappelait aux Dalmates une partie de leur histoire. Dandolo créait un journal, le Royal Dalmate^ et le faisait rédiger par un franciscain, en slave comme en italien : s’il se consacrait à la réforme des abus, c’était en invitant le clergé à lui prêter son concours. Juste et intègre, libéral aussi, Dandolo habituait les Dalmates à des idées et des mœurs nouvelles. Mais ce qu’il ne pouvait faire oublier, c’était la conquête, un régime militaire que l’Empereur jugeait nécessaire dans une province frontière, le pouvoir et les excès des généraux Molitor, Marmont, considérés à Paris comme ses supérieurs. Tandis que les députés du pays allaient réclamer le rappel des troupes françaises, et se voyaient durement repoussés, le 15 mai 1806, Napoléon prescrivait la conscription. Les paysans s’insurgèrent. Le clergé des campagnes, les religieux, dont les troupes françaises occupaient les couvents et les églises, poussaient à la révolte, menaçaient les personnes qui se soumettraient. Beaucoup désertaient ; le provincial des franciscains, Dorotich, parcourait le pays déguisé, et Marmont reconnaissait à son ordre plus de crédit sur le peuple qu’à son propre pouvoir ou à la crainte de ses troupes. Tout cela se passait au début même de l’occupation. Trois ans après, le mal n’avait fait que s’étendre : en 1807, à l’approche des Russes, un grand nombre de fonctionnaires indigènes, la gendarmerie des pandours, la noblesse avaient formé une vaste insurrection. A la fin de 1808, l’Autriche était assurée de la retrouver préparée. En quelques mois (mars-juin 1809) tous les Dalmates, ceux des côtes, des îles, se livraient à elle, par haine

LES TYROLIENS, LES PEUPLES DE L’AUTRICHE EN 1809. 377 d’un gouvernement qui, sans tenir compte de leurs traditions, de leurs aspirations, voulait faire d’eux simplement de parfaits conscrits ou de parfaits contribuables.

On conçoit qu’à la vue de ces soulèvements populaires, éclatant sur toutes les frontières de l’Empire, en même temps que la Vendée espagnole, Metternich ait pu écrire à son maître en 1809 : « Les dispositions des peuples sont pour nous. » N’était-ce pas encore une révolte vraiment populaire que celle qui se préparait en 1808 au Tyrol, au nom de l’archiduc Jean, prise d’armes loyaliste, nationale et religieuse, protestation contre la conquête qui avait incorporé en 1806 le pays à la Bavière? Fidèles aux Habsbourg « les pères du pays », catholiques irrités des réformes jacobines du ministre bavarois Montgelas, les Tyroliens ne concevaient pas que la conquête et des idées qu’ils rejetaient fussent pour eux des bienfaits. Ils envoyaient des députés en secret à Vienne, l’aubergiste André Hofer, le capucin Haspinger dont l’énergie et la foi devaient un an après arrêter les corps d’armée de l’Empereur. Dans toutes les Alpes le mot d’ordre passait : les gens du Vorarlberg le recevaient du Tyrol et se disposaient à chasser les Ba varois à la voix du patriote Schneider.

Sans doute, il y avait entre tous ces peuples d’Autriche, en qui Metternich cherchait contre Napoléon un appui, bien des barrières de race, de langues, de coutumes. Il y en avait plus assurément qu’entre des Belges, des Italiens, des Espagnols. Un patriotisme autrichien eût été aussi singulier qu’un patriotisme européen. Mais c’était un fait considérable que le cosmopolitisme auquel inclinaient, vers 1789, les adeptes de la Dévolution dans toutes les nations, dont ces nations avaient accueilli les bienfaits comme d’un Evangile nouveau, eût fait place, avec les excès de la conquête, à une sorte de concentration des peuples sur euxmêmes. Les peuples se détachaient, sinon de la Révolution, du moins de la France; ils se rattachaient à leurs coutumes, à leur religion, à leurs traditions, cherchant en dehors d’elle, contre son Empereur, un sort meilleur par une

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alliance féconde de leur génie héréditaire et des réformes proclamées en 1789 par les penseurs français et leurs disciples à l’étranger.

Chez tous les Allemands, Metternich constatait ce travail d’évolution. Il se trompait lorsqu’il le croyait achevé, au début de 1809, « dans tous les peuples jusqu’au bord du Rhin ». Mais l’erreur était excusable : au moment même où Napoléon venait triomphalement à Erfurt, salué par les princes et les peuples encore, Stein écrivait le 15 août 1808 : (( l’agitation en Allemagne augmente tous les jours. » Napoléon, qui le fit expulser d’Europe et d’Allemagne, « raillait son sublime projet de lever des masses ». Le projet était prématuré. L’état moral des sujets de la confédération germanique l’expliquait cependant.

Si la conquête française avait fait en deçà et au delà du Rhin des heureux, les princes d’abord, et leurs peuples qui d’eux ou de la France avaient reçu des réformes appréciées, elle avait fait des mécontents et des victimes, certains souverains dépossédés ou dépouillés, l’électeur de Hesse, le duc de Hanovre, le roi de Prusse, leurs courtisans, leurs conseillers, les officiers congédiés, la noblesse d’Empire, dont Stein fut le type, implacables dans leur rancune, les individus ruinés par les réquisitions et les passages de troupes, de nobles esprits enfin attristés, irrités de la docilité de leurs concitoyens.

Entre tous, la grande victime, c’était la Prusse démembrée. Sa chute profonde en 1806, l’état où on la vit après léna, vaincue, occupée sans effort, comparé à la situation morale qu’elle avait tenue à la fin du dix-huitième siècle, furent pour l’Allemagne comme un brusque avertissement. Dans ce pays prussien, où la royauté et ses fonctionnaires avaient paru absorber toutes les énergies, il y avait cependant ce qui constitue une nation, l’unité matérielle, des sentiments communs, un héritage ancien d’efforts et de gloire, des traditions. La conquête étrangère, en précipitant la ruine d’une administration décrépite, atteignait d’autre part un peuple qui tenait à sa dynastie.

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