RÉUNION D’AVIGNON
ment et l’Assemblée leur offraient une paix équitable : (( Nous irons encore incendier le Palatinat, mais ce second incendie y fera bénir le nom français. )>
Alors les publicistes républicains, pour armer le peuple contre la royauté avec qui il avait fait sa paix, l’excitèrent contre les princes, les tyrans étrangers, avec qui la paix n’était point faite encore et paraissait impie. Leur intrigue, couverte d’un masque religieux, mit la France aux prises avec ses voisins, lui fit de la guerre un devoir, quand son intérêt lui commandait la réserve et la paix. La politique étrangère de la Révolution en fut dénaturée, et qui pourrait nier l’effet des violences du dehors sur celles du dedans ?
Guidée jusqu’au début de 1791 par la sagesse de Mirabeau, l’Assemblée résista d’abord à cette poussée de propagande, à ces intrigues. Mais on sentait déjà que sans lui elle eût fléchi peut-être. Lorsque peu de jours après sa mort, le 30 avril, elle fut saisie de nouveau de l’affaire d’Avignon, elle résista plus mollement au projet qu’on lui soumit d’annexer le Comtat, en vertu de prétendus droits historiques. Le 24 mai, elle ne le repoussait plus qu’à six voix de majorité au lieu de cent soixante et onze. Elle décidait enfin d’envoyer des médiateurs en proclamant le droit de la France sur le pays.
L’annexion du Comtat, en elle-même, n’était pas une affaire considérable. On comprend que plus tard on l’ait bien oubliée dans le nombre et l’extension des conquêtes révolutionnaires, que l’Europe même victorieuse ne l’ait jamais discutée avec la France vaincue. Ce n’en était pas moins une conquête, d’une nation qui avait juré solennellement de n’en plus faire. Surtout c’était une victoire décisive du parti de la guerre sur le parti de la paix, dans l’Assemblée qui allait se dissoudre après avoir constitué la France nouvelle, en lui léguant une politique de propagande et d’annexion. On a souvent répété que la grande faute des Constituants avait été de s’être déclarés inéligibles à l’Assemblée législative. On peut douter, s’ils
40 LES LÉGISTES ET LA TRADITION A LA CONSTITUANTE, eussent pris part aux travaux de cette seconde assemblée, qu’ils eussent évité la guerre de conquête où elle se trouva un an plus tard entraînée. A son terme déjà, la Constituante y était presque gagnée. L’important est desavoir comment.
Auprès d’elle, les partisans de la guerre n’ont pas employé les mêmes arguments qu’auprès du peuple. A une Assemblée, il fallait offrir d’autres raisons que des raisons de sentiment, lui tenir un autre langage que celui de la propagande, pour la décider à pratiquer une politique entièrement contraire à celle qu’elle avait résolu de suivre. Quand Robespierre et Pétion (10 novembre 1790) vinrent déclarer à la tribune que la réunion d’un peuple libre n’a rien de commun avec la conquête, les Constituants ne se laissèrent pas convaincre par ce sophisme. Ils doutaient; Tronchet leur disait : a Suffit-il que le peuple d’une province se soulève, pour légitimer sa réunion à un Etat étranger?)) Des légistes seuls pouvaient avoir raison de leur résistance, et gagner cette cause. Ce furent en effet des avocats ou des magistrats, Barnave avocat à Grenoble, Goupils de Prefeln, juge d’iUençon, Parère conseiller de Bigorre, qui, d’avril en mai 1791, décidèrent l’affaire. Ils eurent l’art de rechercher des pièces à conviction, notamment un vieil arrêt du parlement d’Aix qui paraissait consacrer les droits de la France sur Avignon. Et surtout, ils évoquèrent, devant ces Français tout pleins des souvenirs glorieux des deux derniers siècles, les traditions de la grandeur nationale^ les maximes qui semblaient l’avoir fondée. « J’ai cru, s’écriait Barère, que la France pouvait pour sa sûreté user des mêmes droits qu’avaient exercés Louis XIV et Louis XV. )) Cet appel à la raison d’Etat parut renouvelé de Richelieu, qui restait aux yeux des Français le maître incontesté de la politique étrangère. A distance, nous avons peine à comprendre comment la sûreté de l’Etat était engagée dans l’affaire d'Avignon. Mais les circonstances alors étaient telles que les Constituants purent aisément le penser : « Ce que vous aurez fait pour Avignon, abandonner vos droits, leur disait Barnave, le 3 mai 1791,