LA PRUSSE ET LE PATRIOTISME ALLEMAND
puissance de la France, l’éveil des forces sociales, leur emploi assuré dans le cercle d’action qui leur était propre. (( L’utilisation de toutes les puissances morales et matérielles d’une nation, disait von der Goitz, voilà ce qui la fait grande, ou, quand elle est affaiblie, la restaure. »
La prudence que ces réformateurs apportaient à leur œuvre de reconstitution nationale la rendait plus dangereuse encore pour Napoléon : sa conquête les obligeait au silence, comme la politique de Frédéric-Guillaume III qui depuis Tilsitt ne pouvait plus compter sur la Russie. Stein, Scharnhorst, la haine dans le cœur, escomptant l’avenir, étaient d’avis qu’il fallait au besoin servir le vainqueur, accepter ses conditions, jusqu’au jour où on pourrait le trahir, et démasquer pour une lutte suprême l’appareil silencieusement mis en réserve. Une lettre de Stein, interceptée le 15 août, révéla à Napoléon ses projets. L’Empereur exigea le renvoi du ministre patriote. Il ne réussit qu’à frapper un homme : le système subsista et dans l’ombre se développa contre lui.
La lettre de Stein au prince de Wittgenstein révélait un autre danger, des intrigues avec les Allemands de Hesse et de Westphalie. Le grand honneur, dont la Prusse depuis a tiré un grand profit, pour tous ces adversaires de la conquête française, fut d’avoir eu conscience qu’ils travaillaient pour l’indépendance de l’Allemagne entière. Tous Allemands d’ailleurs en majorité, et non Prussiens, quoique pliés à la discipline de l’Etat prussien. Hardenberg est hanovrien, Stein, de Nassau ; Niebuhr, du Danemark; Arndt, de Rügen ; Scharnhorst, de Bordenau sur le Weser; Gneisenau, de Schildau en Saxe; Blücher, de Silésie; Allenstein, d’Anspach avant l’annexion à la Prusse. Victimes comme Stein des transformations de l’Allemagne, humiliés comme Blücher ou Gneisenau par les victoires delà France, impuissants comme Hardenberg à lui opposer un système pratique, ils se trouvèrent réunis à Berlin, puis à Kœmigsberg, par leur carrière ou leur disgrâce, dans un même sentiment de patriotisme. Guéris du particularisme, où leurs concitoyens
FICHTE : LITTÉRATURE ET PATRIOTISME EN 1806. 383 s’attardaient dans les pays soumis à la Révolution, ils demeuraient Allemands en devenant Prussiens, en défendant le dernier asile que la Prusse leur avait procuré. Intermé' diaires désignés entre leur patrie adoptive et la patrie allemande envahie par les Français, ils réveillaient dans l’une les sentiments de nationalité, ils appliquaient à l’autre les principes de liberté et de progrès dont l’union devait faire une Allemagne nouvelle et libre. Nationaux d’abord, libéraux aussi, ils rapprochaient l’Allemagne et la Prusse, corrigeant l’une des erreurs du cosmopolitisme, l’autre des préjugés et de l’infatuation de la bureaucratie berlinoise.
Ce fut enfin une époque décisive que celle où ces hommes d’action, gens pratiques et patriotes, et les écrivains d’autre part enthousiastes de la Révolution et cosmopolites se comprirent et se firent des concessions mutuelles. Ce fut un rapprochement plus fécond encore. Scharnhorst et Stein méprisaient « le peuple des savants », Kant et ses disciples, les brutalités de la discipline, les mesquineries de l’administration prussienne. « Ce fut, s’écriait Arndt, lorsque l’Autriche et la Prusse eurent succombé dans les combats que mon cœur se prit à les aimer, elles et Allemagne, d’un amour véritable, à haïr les Welches de toute la passion concentrée d’une haine profonde. » Chez Fichte la transformation fut éclatante, antérieure au désastre de 1806. Austerlitz le ramena en 1805 de la philosophie cosmopolite brusquement à la prédication patriotique. Dans l’hiver de 1804 il disait encore à Berlin : « La patrie d’un Européen civilisé, c’est d’une façon générale l’Europe, en particulier c’est l’Etat qui se trouve à la tête de la civilisation. Avec ce sens cosmopolite, nous pouvons assister tranquilles aux vicissitudes et aux catastrophes de l’histoire. » En 1806, il demandait à servir dans l’armée prussienne comme « aumônier militaire laïque » pour enflammer les cœurs des soldats et épargner à la Prusse la catastrophe à laquelle il s’était cru indifférent. Eu 1807, il écrivait dans le Patriotisme et son cont?'awe: « La distinction entre la Prusse et le reste de l’Allemagne est une distinction arbitraire, tandis
384 LES PENSEURS, LES UNIVERSITÉS ET LA PRUSSE, que la distinction entre les Allemands et les autres peuples de l’Europe est fondée en nature. » Plus de cosmopolitisme, mais bientôt un appel éloquent, ses célèbres discours à la nation allemande^ à tous les Allemands sans exception, au (( peuple qui doit être », au Peuple même par excellence. Avec Schleiermacher, la religion vint achever cette transformation de la pensée allemande. L’Espagne a ses prêtres patriotes; la Prusse ses théologiens et ses pasteurs. « C’est une crise suprême pour l’Allemagne, dit celui-ci deux mois avant léna : l’enjeu sera notre existence morale, notre religion. » Et dans l’église de la Trinité en 1808, enthousiasmant son auditoire de Berlin jusque-là sceptique, Schleiermacher prédit et sollicite une Allemagne nouvelle dont il confie à Dieu les destinées.
S’ils prêchent et convertissent, ces penseurs inconsciemment se transforment en hommes d’action. Ils délaissent (( le cliquetis de mots métaphysiques, de formules théologiques » qui irritaient Stein et les hommes d’Etat. Le sentiment précis qui les anime les réconcilie avec les soldats, les administrateurs, moins éloignés après tout qu’il ne pourrait paraître de leurs enseignements. Stein a subi l’influence de Kant: a il y a une conscience qui juge, » a-t-il dit un jour de colère. Le général Boyen a suivi les cours du philosophe de Kœnigsberg. Scharnhorst, dans le cercle militaire qu’il avait créé en 1803 à Berlin pour l’éducation des officiers, avait fait place à la philosophie. Plus d’un enfin, parmi les collaborateurs de Stein au ministère, se souvenait de l’enseignement de Fichte à Berlin. Fichte avait prononcé la formule de l’œuvre commune : « Que chez nous la pensée et faction soient d’une seule pièce et forment un tout inséparable. Alors nous serons ce que sans cela nous serions réduits à devoir être, des Allemands. » Schleiermacher et Humboldt, en constituant de 1808 à 1810 f Université de Berlin, créaient, à côté de la formule, la forme réelle, le symbole sensible de la réconciliation définitive entre l’Allemagne et la Prusse, entre les penseurs et les hommes d’Etat. Dans la Prusse encore démembrée,