ET LE
SECRET DE TALLEYRÀND (1808)
Si Napoléon avait en 1809 trouvé chez les Français en général Topposition que sa conquête en Europe rencontrait, sa ruine eût été certaine. Mais quoique la France désirât la paix^ elle lui demeurait attachée, convaincue qu’il défendait et servait sa gloire. Il lui prenait ses fds, mais pour en faire des vainqueurs dont il célébrait les exploits dans des allocutions enflammées, les Bulletins de la Grande Armée. La nation armée et victorieuse lui répondait de la docilité des Français. Sa police attentive faisait le reste, surveillait la presse, les étudiants, lui signalait les déserteurs, les conspirateurs royalistes. Les fonctionnaires, dans les provinces, concouraient à empêcher les manifestations en faveur de la paix. Comme l’archevêque de Bordeaux se permit de dire et de laisser dire à ses curés que « le repos, objet de l’espérance chrétienne, méritait quelques sacrifices passagers, » il fut rappelé à l’ordre, et ses prêtres frappés de façon exemplaire (janvier 1809). Lorsque des troupes, après trois ans de campagne en Allemagne, furent dirigées à travers la France au delà des Pyrénées, les préfets des départements, à Nancy, Reims, Sens, Saumur, Tours, Bordeaux reçurent de la main du maître des instructions spéciales pour organiser sur leur route des
NAPOLÉON ET L’OPÏNION PUBLIQUE EN FRANCE (1808). 389 fêtes et des triomphes. « Des harangues, des couplets, des spectacles gratis, des dîners, voilà ce que j’attends des citoyens pour les soldats qui rentrent vainqueurs. Les chansons parleront de la gloire que rarmée a acquise, de celle qu’elle va acquérir encore et de la liberté des mers qui en sera le résultat » (septembre 1808). Par ce mélange d’exaltation militaire et desurveillance étroite, l’Empereur réussissait toujours à entretenir le zèle, les illusions patriotiques et la résignation des Français.
Malgré toutes ces précautions, il fut trompé lui-même et ne put empêcher une sourde opposition de se former, d’autant plus redoutable qu’elle était l’œuvre de ses collaborateurs, les plus intimement associés à sa pensée. Nul doute qu’à partir de 1808, Napoléon ait été trahi par les chefs qu’il avait placés à la tête des grandes administrations de l’Etat, et principalement par Talleyrand, pâr Fouché. Après avoir fait leur fortune avec lui, désireux de la consolider et d’en jouir, à l’exemple de sa famille, ils s’inquiétaient de l’ambition de l’Empereur, et ralliaient tous ceux qui commençaient à douter de ses succès. « Vous voilà bien content, disait en 1810 le ministre de la marine Decrès à Marmont parce que vous venez d’être fait maréchal. Vous voyez tout en beau. Voulez-vous que moi, je vous dise la vérité? L’Empereur est fou, tout à fait fou. Il nous culbutera tous tant que nous sommes. » C’était la pensée commune à beaucoup de fonctionnaires.
A la nouvelle de Baylen, l’Empereur invita Talleyrand, le 26 octobre, à réunir les députés au Corps légistatif avec ses ministres et ses conseillers d’Etat « pour cultiver leurs dispositions » dans des dîners fréquents. C’était s’adresser mal : Talleyrand était homme à leur insinuer des dispositions toutes contraires à celles que le maître exigeait. Le grand chambellan était l'ame de ce parti d’opposants qui avait d’abord espéré réduire Napoléon à de certaines bornes, le dissuader de ses entreprises trop vastes, le détourner de l’Espagne. Le mauvais succès de cette dernière affaire et peut-être aussi le dépit d’en avoir été
390 PREMIÈRE^ INTRIGUES DE TALLEŸRAND ET FOUCHÉ, de force le complice, avaient fourni à Talleyrand l’occasion et Tenvie de passer des conseils à la résistance. « L’Espagne, et toujours l’Espagne, les désastres, la destruction d’une grande et belle armée, voilà les grands moteurs, » écrivait Metternich le 24 septembre 1808. Dans Fouché, Talleyrand trouva un complice qui disposait de l’opinion par de puissants moyens, quoique obligé d’en user discrètement. Fouché s’arrangea, simplement en laissant sa police inactive, pour que la conduite perfide de Napoléon à l’égard de Ferdinand, et les défaites de l’armée française retentissent dans tous les coins de la France. Ayant l’autorité de leurs hautes fonctions, les deux complices travaillèrent avec succès le monde des fonctionnaires, des hauts dignitaires de l’armée, les émigrés rentrés en grâce, enrichis ou amnistiés par la générosité et l’indulgence calculées de l’Empereur, a Ces hommes, dit Metternich, qui recueillait sur place en 1808 les éléments de ses informations précieuses, voulaient jouir de leur fortune et n’entendaient pas risquer tous les jours leurs biens et leurs vies au milieu des vicissitudes de la guerre. » On peut discuter les déclarations du même observateur, lorsqu’il affirme que cette opposition formait un courant national, et que la France maudissait les conquêtes. Ce fut le thème de Talleyrand, pour se faire écouter de l’étranger : il avait besoin d’affirmer qu’il avait avec lui la France, la France raisonnable : « le Rhin, les Alpes, les Pyrénées sont la conquête nationale ; le reste est la conquête de l’Empereur. La France n’y tient pas. » Ou encore ces mots : a le peuple français est civilisé, son souverain ne l’est pas. )) Ou bien ces paroles de Talleyrand qu’ Alexandre répétait à son ministre Roumantsofî : « Mon opinion est celle des hommes les plus éclairés et les plus sages. ?) Metternich voyait les choses plus justement lorsqu’il constatait la docilité persistante du peuple français. « Il ne peut et ne doit entrer dans nos calculs qu’en tant qu’il opposera moins de résistance aux efforts que pourraient tenter des hommes tirés de son sein et animés d’un esprit régénérateur. »