ARMEMENTS DE L’AUTRICHE
arma. Depuis la paix de Presbourg, rx\rcbidiic Charles avait réorganisé les forces de l’Autriclie qui se montaient à peu près à quatre cent mille hommes : on les cantonna sur les frontières de TEmpire depuis la Silésie jusqu’au Danube. Le 12 mai 1808, le ministre Stadion faisait approuver à son maître le principe d’une milice nationale qui devait doubler en quelques mois cette force de première ligne. Le 9 juin, tous les Autrichiens de dix-huit à vingtcinq ans étaient appelés à s’exercer sous la direction des Archiducs qui leur adressaient des proclamations patriotiques pour la défense du territoire national. Pour les hommes d’Etat autrichiens, ces mesures militaires n’étaient cependant pas le signal d’une guerre immédiate : la déclarer alors à Napoléon « leur eût paru de la démence ».
Persuadés par Talleyrand que l’Empereur se préparait à son entreprise d’Orient, ils voulaient s’y associer de tout leur pouvoir, puis l’affaire une fois commencée, d’accord avec la Russie prendre des positions militaires assez fortes (( pour serrer le sac dans lequel on aurait fait entrer les armées françaises ». Ce double calcul demandait un grand déploiement de troupes : l’Autriche n’y pouvait suffire qu’en faisant appel au sentiment national surexcité par l’exemple de l’Espagne. Ses finances ne lui auraient pas permis la levée immédiate d’une armée de huit cent mille hommes nécessaire au coup de partie qu’elle méditait.
Sans pénétrer encore la trahison de son collaborateur, Napoléon devina les arrière-pensées de l’Autriche. Au mois d’août 1808, il dit à Metternich : « Est-ce par vos armements que vous voulez un jour être de moitié dans nos arrangements relatifs à la Turquie. Vous vous trompez; jamais je ne m’en laisserai imposer par une puissance armée, jamais je ne traiterai avec celle qui voudrait m’en imposer. » Un peu plus tard, quinze jours après il entrevoyait avec Sébastian! le piège que lui tendait les Habsbourg. l^our frapper la Turquie, la France serait obligée d’allonger sa ligne d’opérations de Paris à Athènes, de l’amincir autour de l’Adriatique. Cette ligne se trouverait
394 NAPOLÉON ARRETÉ DANS SES PROJETS SUR L*ORIENT. étranglée entre la mer et l’Autriche, au risque d’être coupée, à la merci d’une surprise que François II certainement méditait. Le génie de Napoléon lui montra le sac où l’empereur d’Autriche avait dessein de l’enfermer.
Pour arrêter les armements qu’il redoutait, il employa tour à tour la menace et la persuasion, cajolant Metternich à Paris, ordonnant au général Andréossy de parler haut à Vienne. Les événements se précipitaient : les désastres en Espagne, en même temps le désir pressant du tsar de régler la question d’Orient : « en septembre à Erfurt, en octobre les mouvements, » disait Alexandre; enfin une révolution de palais à Constantinople, le massacre simultané de Sélim III et de Mustapha IV qui au mois de juillet 1808 venait justifier les impatiences de la Russie. Au mois d’août 1808, le moment semblait désigné pour l’action en Orient dont l’empereur des Français avait donné lui-même le programme àTilsitt.
Comment l’entreprendre, avec l’Autriche sur ses flancs, prête à s’allier peut-être aux Anglais installés désormais dans la péninsule espagnole, à réveiller en outre les Allemands, et les nations européennes? Autant d’obstacles qui se dressaient un à un devant son ambition, pour la première fois contrariée. Napoléon avait rêvé la Méditerranée librement ouverte à ses flottes : le peuple espagnol Venait d’en remettre les clefs aux Anglais. Et maintenant, c’était sur le continent des menaces encore, un piège peut-être dans l’attitude de l’Autriche. Comment d’autre part se soutraire aux appels de la Russie, décourager Alexandre, renoncer à ses projets pour jamais peut-être? L’heure critique était venue où le conquérant se trouvait mis en demeure de choisir et de fixer sa destinée. C’était bien là où Talleyrand avait voulu l’amener; incapable de le persuader, à la place d’objections vaines, il dressait des obstacles assez forts pour l’obliger à réfléchir, à reculer. Il a prétendu depuis que ce fut à ses yeux la meilleure manière de le bien servir, en servant du même coup la France et l’Europe. En fait, son intrigue n’eut d’autre résultat que de
POUR BRISER L’AUTRICHE, IL VA A ERPURT. 395 pousser Napoléon et l’Europe aux résolutions extrêmes. Le secret de Talleyrand envenima la plaie qu’il avait voulu circonscrire. La France paya aussi cher le remède que le mal.
Les menaces de l’Autriche, sur une ambition comme celle de Napoléon, n’agirent pas comme un frein, mais comme des piqûres qui l’exaspérèrent. Si le 15 août 1808, il parla une dernière fois à Metternich avec calme, dans le ton sur lequel il lui dit : « Vous voyez combien je suis calme, )> la colère grondait. Il la laissait éclater devant ses intimes : il parlait à Sébastiani de briser l’Autriche, et sur les ruines de l’Europe de ne laisser que deux Empires, deux colosses, la France et la Russie. Le bruit de ces colères parvint à Pétersbourg, jusqu’au tsar informé par son envoyé Tolstoï. La destruction de l’Autriche n’était pas décidée au point où le croyait l’ambassadeur russe. Mais Napoléon, irrité, avait résolu de l’obliger à un désarmement.
Ce fut avec cette intention qu’il partit pour Erfurt le 23 septembre 1808. Le plus pressé n’était plus, à ses yeux, de discuter avec le tsar la question de Constantinople, mais de vaincre la résistance nouvelle de l’Autriche au partage même. A Metternich, le 15 août, il avait formulé son programme : « Vos armements déplaisent également à Saint- Pétersbourg? Savez-vous comment cela finira? L’Empereur Alexandre vous fera déclarer qu’il désire que vous les cessiez, et vous le ferez. Je ne vous admettrai plus alors à l’arrangement de tant de questions auxquelles vous êtes intéressé; je m’entendrai seul avec la Russie, et vous n’en serez que les spectateurs. )> L’exécution de cette menace, il allait la demander au tsar, à Erfurt. Certain qu’Alexandre attendait de lui autre chose, et que son désappointement pouvait provoquer un refus, il lui prépara, il lui offrit des gages.
Le premier sera d’évacuer la Prusse, que ses troupes, contrairement au traité de Tilsitt, occupent toujours. Dès le 5 août il fait parvenir à Caulaincourt cette agréable nouvelle. (( C’est inappréciable pour moi, » répondit le tsar, heureux d’assurer le salut des Hohenzollern et de voir les
396 CONCESSIONS DE NAPOLÉON A ALEXANDRE Français s'éloigner de la Vistule, abandonner la Silésie. De plus, le J 1 août, Champagny proposait au ministre prussien Brockhausen un traité d’évacuation qui fut accepté et signé, le 8 août 1808, malgré l’hésitation du roi à subir encore une contribution de 140 millions. Le 5 décembre, à l’exception des villes de l’Oder destinées à la garantie de cet impôt de guerre, Glogau, Stettin et Gustrin, la Prusse redevenait libre; elle reprenait son rang parmi les nations, son indépendance précieuse à plus d’un titre pour la politique russe.
Napoléon réservait à Alexandre un autre témoignage de sa bonne volonté : depuis six mois il lui refusait les provinces roumaines, il subordonnait l’évacuation delà Prusse à l’abandon de ses conquêtes sur le Danube. Pour lui plaire, il évacuait la Prusse immédiatement et lui apportait à Erfurt la promesse de lui laisser aussi le Danube. « La Russie, disait-il, fait des conquêtes sur la Suède, elle grapille sur la Turquie, elle n’évacue pas les Principautés, et moi j’évacue la Prusse. » Il est vrai que c’était une promesse seulement, mais de nature à convaincre le tsar de son désir d’entente. Elle avait son prix.
Circonvenir Alexandre, et le bien disposer ne parut pas à Napoléon une précaution suffisante. 11 fallait séduire cet enthousiaste au moment décisif. « Le prestige ne manquera pas, )) dit-il à Talleyrand, et le grand chambellan nous a conservé plus d’une preuve curieuse de ce singulier génie attentif aux moindres détails. « Il faut que mon voyage soit très beau. — Quels seront les chambellans de quartier? Je veux de grands noms. Il faut rendre justice à la noblesse française. Elle est admirable pour représenter dans une cour. — Il me faudra tous les jours un spectacle. Dazincourt, je voudrais la Comédie Française, nos plus belles pièces. A Paris, des doublures suffiront. Il faut emmener tout ce qu’il y a de bon. )> Le cortège militaire devait être fort brillant, le maréchal Soiilt d’abord, le maréchal Davout, Lannes, Bertliier, Mortier, Oudinot, Suchet, Savary, Lauriston. Chaque jour, il partit quelqu’un pour Erfurt. La