ALEXANDRE 3E DÉROBE A L’ALLIANCE FRANÇAISE
que mon accord ne soit parfait avec la Russie. Les ridicules armements de l’Autriche ont paralysé tous mes moyens. Il est temps que cela finisse. Notre alliance devient méprisable. Les résultats que nous essuyons à Constantinople sont aussi déshonorants que contraires aux intérêts de nos peuples. Il faut donc que l’Autriche désarme réellement, que je puisse dans le courant de l’été faire rétrograder mes troupes, que j’aie la sécurité d’exposer vingt-cinq à trente mille hommes sur la mer. )) Désarmer l’Autriche pour conquérir l’Égypte, éviter une guerre continentale inutile pour atteindre en sûreté le but de son ambition, tel est le dernier effort de la diplomatie que Napoléon a cru établir à Tilsitt et qui va lui manquer. « Si je n’eusse pas appris, conclut-il, en Espagne les armements de l’Autriche, si mes troupes n’eussent pas été obligées de rétrograder de Metz et de Lyon, mes escadres de Toulon seraient parties avec vingt mille hommes de débarquement. )>
Son erreur fut de croire alors qu’il convaincrait Alexandre. Caulaincourt, à Pétersbourg, était comblé de distinctions, d’amabilités. Mais il ne gagnait rien et, peut-être complice de Talleyrand en secret, ne désirait-il rien gagner. L’avocat était mauvais. Sa cause était d’ailleurs condamnée d’avance. Depuis qu’à Erfurt la diplomatie russe avait obtenu l’évacuation de la Prusse, nécessaire à la sécurité de la Pologne, la Finlande, et les principautés danubiennes, en perdant l’espoir de nous arracher Constantinople, elle ne souhaitait plus d’ouvrir à Napoléon le chemin de l’Orient. Ses vœux semblaient conformes à ceux de Talleyrand et de l’Autriche, contraires à l’alliance de Tilsitt virtuellement rompue. Peut-être même, dans la guerre qui se préparait entre l’Allemagne et Napoléon, le tsar, fidèle aux traditions de Catherine II, entrevoyait-il l’occasion de s’étendre vers le Danube sans avoir de compte à rendre à personne. (( Changent les circonstances, disait confidentiellement Alexandre à l’envoyé de Prusse, Schœler, à Tilsitt même en 1807, la politique aussi pourra changer. » Il lui paraissait en 1809 que les circonstances avaient changé. Il mo-
HAUSEN, ABENSBERG ET ECKMUHL (AVRIL 1809). 415 difia sa conduite, avec un art des transitions vraiment supérieures : il n’avait rien refusé, rien accordé à Napoléon quand l’Autriche commença la guerre brusquement.
Avec un autre adversaire que l’archiduc Charles, plus capable d’en profiter, le manège de la politique russe aurait pu être fatal à l’empereur des Français et singulièrement avantageux déjà à l’Autriche. L’armée française n’avait pas encore opéré sa concentration. Davout était à Ratisbonne, Oudinot sur le Lech, Masséna à Ulm, les Bavarois à Munich, l’armée saxonne à Dresde, attendant son chef Bernadotte, Berthier enfin, le major-général de la Grande Armée, à Strasbourg sans ordres. Napoléon, lui-même, toujours à Paris, conservait l’espoir d’arrêter l’Autriche parla crainte des Russes. Cette dispersion eût été favorable aux généraux autrichiens, s’ils ne s’étaient avancés lentement sur l’Isar.
Averti par le télégraphe, l’empereur eut le temps de partir en poste pour Strasbourg où il arriva le 15 avril, et de là sans aucun délai pour Donauverth et Ingolstadt où il se mit le 18 avril à la tête de ses troupes. Sa présence suffit à réparer le temps perdu. Par un combat sanglant, celui d’Hausen, Davout rallie le gros de l’armée concentrée désormais autour de Freising le 19 avril. Ce fut l’affaire d’une semaine. Dès lors, maître de ses forces, l’Empereur commence avec impétuosité la manœuvre qui tant de fois lui a réussi. Il fond à Abensberg, le lendemain même sur le centre de l’armée ennemie qu’il rejette en désordre à droite sur Rohr et Landshut où l’attendent pour l’écraser Lannes et Masséna. Il pousse les Autrichiens à gauche, sur Ratisbonne confié à Davoust. (20 avril) Napoléon est si sûr de lui qu’il annonce déjà le 21 avril à Paris la ruine totale de l’armée autrichienne. Pourtant elle se rallie encore autour de Ratisbonne, pour couvrir le Danube et se garder une retraite en Bohême. Lannes, envoyé à l’aide de Davout, l’attaque le 22 avril à Eckmühl et lui tue ou lui prend vingt mille hommes.
Cette entrée en campagne était véritablement un modèle
416 TEMPORISATION DES ARMÉES AUTRICHIENNES, de guerre méthodique, un chef-d’(Buvre de hardiesse et de prudence tout à la fois. Elle décidait de la campagne. La route du Danube ouverte, a avant un mois, nous serons à Vienne ». L’armée française y parut en effet le 10 mai et y entra presque sans combat. Cette pointe hardie avait été accompagnée des précautions nécessaires : rarchiduc Charles, qui s’était retiré en Bohême, devait trouver en face de lui l’armée de Davout et derrière l’armée saxonne, qui de Dresde descendait vers le sud commandée par Bernadotle. L’archiduc avait trouvé plus prudent de sortir du quadrilatère, et, sans nous inquiéter, de venir à Vienne même, se réservant les plaines de Moravie et de Hongrie comme retraite. << Nos ressources, disait-il, sont encore grandes, nous les avons sous la main. Celles de l’ennemi sont moindres et éloignées. C’est par la temporisation que Fabius a sauvé Rome et Daun l’Autriche. »
Au point où en étaient les’ choses, le calcul n’était pas mauvais. Cette méthode, imparfaite pour arrêter l’invasion au début, offrait pour l’épuiser des avantages certains. Les armées françaises de secours que l’empereur avait appelées d’Italie et de Varsovie avançaient lentement. Celle d’Italie, commandée par le prince Eugène, avait été d’abord battue sur l’Adige à Sacile par l’archiduc Jean. En Pologne, l’archiduc Ferdinand avait rejeté Poniatowski et occupé Varsovie. En Tyrol, enfin, ce ne fut qu’avec peine que Lefebvre reprit Innsprück à l’armée improvisée d’André Hofer.
Avec le temps surtout, l’Allemagne émue de la lutte pouvait prendre parti. En Prusse, Rleist reprochait au roi son inertie, sa trahison. La création du journal, la Germania, était une manifestation de patriotisme significative. Scharnhorst, Gneisenau, Blucher préparaient une révolte en Hesse. En Westphalie, le peuple de Cassel et de Dornberg se soulevait le 22 avril, et formait le roi Jérôme à mettre sa femme en sûreté à Mayence. A Berlin, le major Schill, le 29 avril, prenait la campagne à la tête d’un unique régiment, vite grossi, occupait le pays d’Anhalt, menaçait Cassel, s’installait à Stralsund où il périt le 31 mai en combattant pour