ASPERN ET ESSLING (MAI
Lorsqu’elle se dresse contre lui en Espagne, en Allemagne, vainqueur encore Napoléon prend un autre ton. La Russie est son arbitre, comme elle l’a été entre la Révolution française et l’Europe monarchique. C’est la crise décisive de sa destinée.
On ne peut prévoir ce qui serait arrivé, si, avant Wagram, Alexandre sortant de sa réserve se fût prononcé contre lui. L’Autriche l’espérait au début de la guerre. Habile à dissimuler, le tsar avait laissé entrevoir des sympathies pour la cause des Habsbourg. Lorsqu’on vertu de la convention d’Erfurt, attaqué par eux. Napoléon avait réclamé le concours de son allié, celui-ci avait lancé un manifeste de guerre contre l’Autriche, et massé soixante mille hommes en Galicie. Mais ce n’était qu’une feinte : en prenant ses passeports, Schwarzenberg reçut l’assurance qu’Alexandre faisait des vœux pour les succès de l’Autriche. L’armée russe en Galicie resta pendant tout le mois d’avril immobile, a Marchera-t-elle sur Olmutz? demandait Caulaincourt. — Oui, dans la direction d’Olmutz, » ripostait le tsar. Si cette promesse eût été tenue, l’archiduc Charles, pris à revers en Moravie, perdait sa dernière armée, le profit de sa temporisation. Si, au contraire, l’armée russe eût paru dans la plaine de Marchfeld et appuyé la résistance de l’Autriche, le sort de la campagne pouvait être changé, malgré les éclatants succès qui en avaient marqué le début pour les Français.
Les combats d’Aspern et d’Essling, le 21 maH809, ne modifièrent rien à cette situation. Malgré ses instances et un traité formel. Napoléon n’avait pas entraîné la Russie à se prononcer. Et l’Autriche était réduite, malgré ses espérances, à se défendre seule. Le tsar jugeait les coups. Ils étaient rudes : Lannes et Masséna avaient franchi le Danube en face de l’île Lobau, et enlevé victorieusement les positions qui en commandaient le passage. Mais deux fois les ponts qui rattachaient l’avant-garde au gros de l’armée française furent rompues par la crue du fleuve. Et les divisions de Lannes et de Masséna, isolées, durent lutter
NEUTRALITÉ OBSTINÉE DU TSAR : LA POLOGNE. 419 trente heures à Essling pour repousser les attaques furieuses de l’ennemi, heureuses encore de pouvoir ramener dix mille blessés, et leur général Lannes frappé mortellement. Alexandre plaignait le maréchal tombé au champ d’honneur, admirait les Français, et se félicitait de n’avoir pas à faire sur ses troupes l’épreuve de leur valeur. « Des compliments et des phrases ne sont pas des armées ; ce sont des armées qu’exigeait la circonstance. » Napoléon ne se faisait plus d’illusion : (( Ce n’est pas une alliance que j’ai là, » dit-il à Savary. Au moins fût-ce la neutralité, et cela encore lui demeurait un avantage. Il sut le conserver. Sa diplomatie, dans cette campagne mémorable, fut à la hauteur de son génie de tacticien. Jamais il n’a déployé plus de hardiesse et de prudence, plus d’ardeur et de sang-froid.
On aurait compris, dans cette grande crise où l’alliance décisive lui manquait, à l’heure où elle lui aurait suffi pour briser l’Autriche, un acte de colère et de vengeance. La vengeance, il l’avait sous la main, en Pologne. Son lieutenant Poniatowski, après avoir perdu Varsovie, s’était audacieusement jeté en Galicie. La population polonaise accourait à sa rencontre ; les nobles lui amenaient leurs vassaux. Sandomir lui ouvrait ses portes (mai 1809). Un souffle d’indépendance, un vaste espoir de revanche nationale animaient déjà les sujets de la Russie, dans les provinces polonaises de Podolie, de Volhynie. Là, ce n’était pas révolte, mais désertion. Les jeunes gens, les fonctionnaires venaient se mettre à la disposition du gouvernement provisoire installé par Poniatowski en Galicie. A la tin de mai le mouvement était irrésistible. L’occasion était belle pour Napoléon contre l’Autriche qui lui reprochait de conquérir les peuples, de rappeler la nation polonaise à l’existence, de démentir ainsi aux yeux des nations, par le réveil d’un grand peuple, la réputation qu’on lui faisait: quelle réponse aux trahisons du tsar enfin que la Pologne reconstituée !
Déjà les politiques à Pétersbourg tremblaient. Et Roumantsoff déclarait le 26 mai à Caulaincourt que pour
420 LES ARMÉES RUSSES EN GALIGIE (3 JUIN 1809). ne pas laisser s’agrandir le grand-duché de Varsovie, la Russie sacrifierait jusqu’à son dernier homme. Ce n’était pas une vaine menace : les armées russes, jusque-là immobiles, se mirent en mouvement le 3 juin 1809, et occupèrent la Galicie à leur tour. Leur attitude accentua la trahison de la cour de Russie : elles assistèrent impassibles, près de Sandomir aux efforts désespérés que fit Poniatowski le 13 juin pour disputer cette place aux Autrichiens. Ce n’était pas une armée de secours. C’était une armée de garde et de surveillance. Ses chefs Galitsine et Souvarow, d’accord avec l’archiduc Ferdinand, défendaient aux Galiciens de prêter serment à Napoléon, traitaient les patriotes en rebelles, rétablissaient même les autorités et les couleurs galiciennes. Jamais encore Alexandre n’avait poussé la dissimulation à ce point. En fait, contre Poniatowski et ses partisans, Talliance austro-russe, si ardemment souhaitée par l’Autriche, était faite. Si Napoléon eût écouté les plaintes trop fondées des Polonais et répondu à la trahison par la vengeance, l’alliance austro-russe se fût immédiatement achevée contre lui.
Sa clairvoyance aperçut le danger. Profondément blessé, il n’écrivit point à son allié, ne se plaignit pas, renfermant en lui-même sa colère. Il fit écrire à son ambassadeur auprès du tsar pour l’éclairer sur ce qu’il pensait de ce (( fantôme d’alliance )>, pour lui prescrire aussi de ne rien changer à ses manières, de ne pas donner à la Russie le moindre prétexte, ni à l’Europe et à l’Autriche les avantages d’une rupture.
Puis, dans un élan suprême, il ramassa toutes ses forces pour vaincre farchiduc Charles, seul à seul, pendant qu’il était temps encore. Après Essling, celui-ci, fidèle à son système de ne rien risquer et d’attendre dans une bonne position le coup décisif, s’était fortifié en face du Danube. Il y attendit l’armée auxiliaire de Hongrie que devait lui amener l’archiduc Jean. Pendant un mois. Napoléon prépare l’attaque : il s’installe fortement dans l’île Lobau qu’il relie à Vienne par deux grands ponts très