INTRIGUES ET TRAHISONS AUTOUR DE NAPOLÉON
nière ressource, il voulut insérer dans les lettres patentes qu’il délivra à son maréchal le 10 septembre un engagement « de ne jamais porter personnellement les armes contre la France o. Cette proposition acheva d’éclairer la situation : « Mon élection a fait de moi, lui répondit Bernadotte, un sujet suédois. » A cette réponse l’Empereur fronça le sourcil : encore un qui se détachait de lui « pour suivre sa politique et ses propres intérêts, aux dépens des siens ». Pouvait-il prévoir qu’à peine un mois après à Hambourg, le futur roi de Suède s’entendrait déjà avec Bourrienne pour lui résister, et que deux ans plus tard, il négocierait avec la Russie pour échanger la couronne de Suède contre -un trône à Paris? Napoléon se réjouit de l’avoir éloigné, d’en être quitte, et le laissa partir. « Nos destinées vont s’accomplir, » dit-il simplement. Etait-ce la sienne d’être désormais trahi par ceux qu’il avait élevés? Il semble résulter des témoignages contemporains qu’il entrevit ce triste avenir avec une rare clairvoyance.
(I L’exemple d’un maréchal montant sur un trône, lui disait alors Metternich, doit nécessairement influer sur ses collègues en mal. Votre Majesté se verra sous peu dans le cas d’en faire fusiller un. — Vous avez d’autant plus raison, répondit l’Empereur, que déjà il y en a qui ont rêvé grandeur et indépendance. Cette considération m’a fait souvent regretter d’avoir placé Murat sur le trône de Naples. Je devais ne nommer que des gouverneurs généraux et des vice-rois. » Et élargissant la question. Napoléon ajoutait alors : « En général, je ne devais pas même donner de trône à mes frères. La conduite du roi de Hollande prouve que les parents sont souvent loin d’être des amis. Mais on ne devient sage qu’à la longue. » C’est à Sainte-Hélène, après la chute en effet, qu’éclairé par son malheur il dira : J’ai
été bien peu secondé des miens, et ils m’ont fait bien du mal. » Et toujours les souvenirs de l’Orient : a Je n’ai pas eu le bonheur de Gengiskban avec ses quatre fils qui n’avaient d’autre rivalité que de le bien servir. Moi, nommaisje un roi, il se figurait l’être par la grâce de Dieu : tant le
TÉMOIGNAGES DE LA REINE DE WESTPHALIE. 459 mot est épidémique. Ce n’était plus un lieutenant sur lequel je devais me reposer. C’était un ennemi de plus dont je devais m’occuper. Ses efforts n’étaient pas de me seconder, mais bien de se rendre indépendant. Tous avaient la manie de se croire adorés, préférés à moi. C’était moi qui, désormais, les gênais, les mettais en péril. Des légitimes n’auraient pas agi autrement : ils ne se seraient pas plus ancrés. »
De ce mal que Napoléon apercevait en 1810, et qui fut selon Talleyrand « le vice radical de sa puissance parvenue alors à l’apogée », nous trouvons la preuve dans les lettres de la reine de Westphalie, sa belle-sœur, qu’il a toujours choyée, et qui lui était attachée. C’est elle pourtant qui écrit à son père, le 13 juillet 1810. « Vous savez l’abdication du roi de Hollande : où est aujourd’hui la garantie des rois? » Huit jours après, c’est l’abdication de Joseph dont on parle, parce qu’il refuse de céder à la France la rive gauche de l’Èbre contre la foi des traités. A la réponse de Napoléon : <( Si vous passez les Pyrénées, je vous ferai fusiller, » la jeune reine ajoute ce commentaire : « 11 est à désirer que des réponses aussi sévères soient exagérées : car on ne saurait plus sur quoi compter en ce monde dans aucune espèce de position. » Et s’il s’agit même d’une trahison comme celle de Fouché qui a mérité son sort, ayant cherché à traiter de la paix avec l’Angleterre à l’insu de l’Empereur, » recueillant les bruits des Tuileries, Catherine fait à son père cet aveu : « Il n’en est pas moins regretté de toute la famille, et d’un assez grand nombre de personnes. » La même reine nous apprend encore que la ülle de Lucien, adoptée par l’Empereur, a dû être renvoyée pour les injures qu’elle écrivait contre lui et les siens h son père, résolu alors à se séparer de l’Empire avec éclat (juin 1810). Grâce à ce témoin naïf, prudent et renseigné, nous prenons sur le vif les progrès de la trahison, d’ambitions qui par l’intrigue et la désertion venaient enchaîner la politique impériale, le sourd travail de la jalousie, des appétits et de la haine même qui mine l’édifice napoléonien.