DIVORCE ET MARIAGE EN TROIS MOIS
triche jusqu’au jour de la délivrance commune, le seul^ à défaut de l’assistance de la Russie que le projet de mariage russe rendait plus problématique encore. » Et le plus piquant fut de voir Metternich, dont la femme était à Paris grande amie de Joséphine et des Beauharnais, employer leur crédit, très solide encore, au succès de ses vues.
Le 28 janvier 1810 solennellement, Napoléon convoquait aux Tuileries les princes de sa famille, les grands dignitaires de son empire, Eugène et Murat, Berthier, Talleyrand, Fouché, Cambacérès, vingt-cinq à trente personnes. Il les interrogeait sur le choix d’une impératrice, il écoutait impassible leurs réponses, les unes favorables à une archiduchesse, les autres à une princesse russe, inspirées par la vieille haine des Français contre l’Autriche ou par le désir de trouver la paix enfin dans une alliance avec elle. Cette consultation solennelle, si peu dans les usages du maître, indiquait son dessein d’accueillir les offres devienne : mais ramener une Autrichienne à Paris, n’était-ce pas rompre avec la Révolution dont il s’affirmait toujours avec soin l’héritier? Si les Français protestaient, Napoléon aurait la ressource de détourner leurs colères sur ses conseillers. Et le moyen, excellent pour l’avenir, avait dans le présent l’avantage de lui faire connaître l’opinion de son entourage sur un mariage destiné à calmer l’opposition sourde, les intrigues des sociétés et des salons.
Dix jours après, le 6 février, le même conseil se réunissait aux Tuileries pour connaître, cette fois, la décision de l’Empereur. Le matin, le prince Eugène était allé à l’ambassade d’Autriche demander la main de Marie-Louise, et une réponse immédiate. Napoléon entendait rattraper les deux mois que la Russie venait de lui faire perdre. Schwarzenberg avait l’ordre très précis d’accepter, sinon de signer le contrat. Comme il connaissait les désirs de son maître, il accorda sur l’heure tout ce que voulait l’étrange fiancé de l’archiduchesse. Jamais mariage princier ne fut conclu plus rondement, en quelques heures. Dans la nuit on dressa le contrat sur le modèledecelui de Louis XVI et de Marie* Antoi-
NÉCESSITÉ D’UN SUCCESSEUR: LE ROT DE ROME. 46.*^ nette :1e lendenuiiu à midi, le ministre d’Autriche le signait. Dans la meme journée, Berthier est nommé ambassadeur extraordinaire à Vienne et reçoit l’ordre de partir, dans quinze jours, à la première réponse de la cour d’Autriche. Tout est réglé ainsi : le mariage se fera par procuration à Vienne le 2 mars, puis à Paris le 26, et l’héritier le plus tôt possible. C’est, de la part de Napoléon, une diplomatie foudroyante comme sa stratégie. Tl s’agit, en effet, d’une affaire décisive, destinée à consolider l’œuvre triomphale de ses victoires.
Au moment, où le 4 février, Alexandre I®" fait l’injure à l’Empereur de rejeter à deux ans sa demande d’une princesse russe, celui-ci, avant de connaître ce refus déguisé pouvait, le 7 février, le prévenir de son mariage avec Marie- Louise. Et, du côté de Vienne, tout allait au mois de mars comme il avait été prescrit, le consentement immédiat de FrançoisII d’abord. Puis, le 22 mars, la nouvelle impératrice des Français arrivait en France, accompagnée par Metternich. Le 2 avril, en grande pompe, elle épousait Napoléon; ce n’était qu’une semaine de retard, peut-être moins, si l’on croit ce qu’on a dit : vers le 27 mars, à Soissons, l’Empereur aurait enlevé et conduit sa femme à Gompiègne. Le soir du mariage, Metternich, au Louvre, ouvrait une fenêtre et criait aux Français massés dans les cours, son verre à la main : « Au roi de Rome ! » Nul toast ne pouvait davantage flatter Napoléon.
Le 20 mars 1811, le roi de Rome naissait. La certitude d’une grossesse de l’impératrice avait rassuré Napoléon, dès le mois de juillet 1810, sur les intrigues de sa famille, de ses maréchaux, de ses fonctionnaires. Par le sacrifice de Joséphine qui lui avait beaucoup coûté, par un mariage qui le grandissait encore, par la naissance prochaine d’un héritier, il croyait limiter le mal dont, à Erfurt, il avait senti pour la première fois son œuvre atteinte. Le remède était bon : « Voici la plus belle époque du règne. Puisset-elle lui donner du bonheur et à nous de l’avenir! n Ce propos échangé entre les deux hommes qui avaient en 1808
464 APRÈS LA TRAHISON, LE RÉVEIL DES PEUPLES (1810). donné l’exemple de la trahison, Caulaincourt etTalleyrand, est un témoignage significatif. Mais il y a des remèdes qui n’agissent qu’à leur heure. En 1810, l’heure était passée où celui-ci pouvait être efficace. Napoléon avait trop tardé. L’orage amoncelé à l’Orient, au nord, à l’ouesL au sud de son empire, en Pologne, en Suède, en Hollande, en Allemagne, en Espagne ne pouvait plus être dissipé. Les ambitions ou les intrigues de ses frères, de son entourage auraient été arrêtées que les sentiments plus profonds, plus puissants des nations, rancunes ou espérances patriotiques encouragées et excitées par ces ambitions particulières auraient suivi leurs cours redoutable pour l’Empereur.
C’est un fait général depuis 1807, tout à fait accusé en 1810, que les hommes qui le trahissent se sont posés déjà, comme ils l’ont fait plus tard auprès de la postérité, en défenseurs des peuples. Quand la première fois Talleyrand et Fouché se sont rapprochés, pour négocier secrètement avec Metternich et Alexandre F% ils se sont présentés comme les chefs populaires d’un parti qui prenait contre Napoléon les intérêts de la France, en vrais représentants de la nation sacrifiée aux exigences et à l’ambition du maître. C’est pour le bien des Français que Talleyrand a précipité en 1809 les armements de l’Autriche et neutralisé la Russie, obligeant Napoléon à multiplier, à anticiper les conscriptions. C’est en invoquant de même le salut public que Fouché, au mois d’août, appelait aux armes la garde nationale, les vieillards après les enfants. C’était encore pour sauver la France qu’il intriguait avec Louis de Hollande et les Anglais pour assurer la paix continentale, au prix d’une entreprise aventureuse sur les colonies espagnoles et contre les Etats-Unis d’Amérique.
Pour justifier ces intrigants, comme ils prétendaient l’être, il eût fallu le consentement de la nation. Et les sentiments des Français étaient encore très partagés au sujet de ce régime qui offrait aux uns des honneurs, de la gloire, des places à l’infini dans toute l’Europe, flattait leur amour-propre national, et d’autre part prenait leurs en-