‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 215 sur 360 · MURAT, JOSEPH ET LES ESPAGNOLS. 4G · texte numérisé non relu

MURAT, JOSEPH ET LES ESPAGNOLS. 4G

fants pour des combats sans trêve, attribuait au domaine extraordinaire de l’Empereur les profits de la conquête, leur en laissait les charges, ruinait leur commerce et les tenait toujours à la merci d’une catastrophe. On demeurait fier d’être la grande nation invincible, soucieux de ne pas déchoir, satisfait du présent, inquiet du lendemain, flatté de la conquête et las des sacrifices.

Les peuples d’Espagne, au contraire, unanimement, nettement, sacrifiaient tout pour leur indépendance et leur unité. Le début de leurs premières alarmes avait moins été la déchéance des Bourbons impopulaires que l’attente d’un roi que six mois, par la faute de ses frères, Napoléon ne leur désigna pas, la crainte d’une annexion masquée par un coup d’Etat. Par une ambition qu’il n’avouait pas, Murat avait excité ces craintes, et, poussé par les Espagnols à réclamer un roi, recherché leurs faveurs. Quand Joseph fut enfin désigné, le mal était fait; ses sujets le reçurent comme un conquérant. Le gouvernement national ne pouvait plus être le sien. Et ce fut alors un autre malentendu. Tandis que Napoléon et ses généraux traitaient l’Espagne en pays conquis, Joseph voulut en faire la conquête morale, prétendit épargner à ses nouveaux sujets les maux de la guerre qu’ils lui faisaient. En face de l’Empereur, il se posait en défenseur des Espagnols, menaçait en 1810 de sa démission, si l’on touchait à l’unité de la péninsule et n’avait de ressources que « pour plaindre une grande nation de méconnaître le roi que dans sa bonté le ciel lui avait donné )). La haine pour l’Empereur était presque égale au palais du roi à Madrid et autour de la Junte à Cadix : la conquête française devenait ainsi chaque jour d’autant plus odieuse aux Espagnols, que des Français et le frère du conquérant la réprouvaient. La conduite et le langage de Joseph justifiaient le patriotisme espagnol exaspéré par les rigueurs de Napoléon. « Quel pouvait être, a dit fort justement Talleyrand, le sort d’une entreprise où les principaux chefs étaient en opposition ouverte entre eux? »

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