LOUIS ET LES PATRIOTES HOLLANDAIS
Plus heureux que son frère, Louis en Hollande avait réussi à devenir populaire : « le bon roi )> Louis. Mais il ne faut pas oublier que depuis longtemps les Provinces-Unies avaient été d’abord soumises par la force, à une époque où les peuples croyaient encore au désintéressement de la Révolution et de ses armées. C’était par une série de mesures transitoires, parallèles aux révolutions de France que les Bataves, d’un régime républicain accepté après la conquête, étaient passé à un Directoire, à un Consulat toujours hollandais pour recevoir enfin un Bonaparte comme stathouder et roi. La popularité était facile auprès d’un peuple ami des Français, docile parce qu’il avait été conquis, rassuré après la conquête par des apparences de liberté. Elle devait en outre tenter un homme tel que Louis, nature aimable, dont la maladie avait développé la sensibilité, a Ce n’est pas avec une lymphe âcre et viciée, devait bientôt lui dire Napoléon, que l’on gouverne les Etats. »
L’Empereur lui avait en effet assigné une tâche très différente : le nouveau royaume de Hollande était destiné à mettre fin au compromis établi depuis dix ans entre les vainqueurs et les vaincus, à l’indépendance apparente des Bataves. C’était une réunion masquée par une dernière précaution; Napoléon jugeait l’incorporation nécessaire pour défendre le Nord de son Empire contre les Anglais en le complétant, pour tirer de la Hollande, appauvrie par la guerre de tarifs surtout, les ressources en hommes et en argent qu’il escomptait. A ce titre, c’était comme un rappel de la conquête première.
Il y avait là un moment très difficile à passer pour les Hollandais d’abord, pour le lieutenant de l’Empereur aussi. Dès le premier jour ils se mirent d’accord contre ses volontés. Le premier acte du roi fut de réclamer les dettes que la France avait contractées avec la Hollande, puis en tout il se constitua son défenseur contre le blocus continental qui la ruinait, contre les exigences du maître. Il blâmait ouvertement la politique générale de son frère, et faisait la guerre, qu’il critiquait, de mauvaise grâce. Il s’at-
L’ANGLETERRE CHAMPION DES PEUPLES. 467 tachait à gagner toutes les classes de la nation, la noblesse par la restitution de ses titres et la création d’offices de cour, la bourgeoisie marchande par son indulgence pour la contrebande et la protection donnée à ses rentes, le peuple enfin par le refus d’établir la conscription. La Hollande aurait eu un roi national qu’elle n’aurait pas été plus chaudement défendue. Son dernier pensionnaire, Scbimmelpenninck, était plus docile que ce premier roi français aux ordres de Napoléon.
Il se trouva ainsi que le règne de Louis de Hollande contribua, autant que les exigences de son frère, à réveiller, à enhardir le patriotisme hollandais. Lorsque l’Empereur frappa le roi de Hollande, et procéda à l’annexion pure et simple desesEtats,il ne s’aperçut point que cette querellede famille faisait de son frère une victime aux yeux des Hollandais^ au jugement des peuples. La résistance des villes et du peuple de Hollande à ses décrets auraient pu l’éclairer à la fin de 1810. Son lieutenant général Lebrun l’avertit aussitôt : l’Empereur le tança rudement d’écouter « la populace », d’enhardir « la canaille ». Si l’on se révolte à Emden, (( il faut du sang et des châtiments. » Comment ne serait-il pas obéi de ce petit peuple, quand il commande souverainement aux Français? La Hollande en effet était faible, mais entièrement prête, à la première défaite de Napoléon, à se soulever tout entière : et ce ne devait pas être pour rappeler un Bonaparte. Revenant au parti orangiste, oublié depuis 1795 et subitement restauré, les patriotes ont désormais les yeux tournés vers l’Angleterre, vers leur stathouder, dont le courage s’est signalé à Wagram contre les Français.
Ce fut, vers la fin de 1810, un moment décisif dans l’histoire de l’Europe et pour la fortune de l’Empire que celui où la résistance nationale des Anglais devint comme le levier et le centre des énergies réveillées par les fautes de l’Empereur et les trahisons de ses lieutenants chez les peuples du continent. Trente ans plutôt, on avait vu groupées autour de la France par des sympathies soigneusement
468 GUERRE SANS MERCI A L’ANGLETERRE (JUIN 1810). entretenues et par des intérêts communs contre les ambitions et les insolences des Anglais ces mêmes nations qui, dans leur détresse, se jetaient entre leur bras. Protectrice alors des Etats-Unis, alliée à la Hollande et à l’Espagne, la politique française prenait en 1780 sa revanche de la guerre de Sept ans. La neutralité armée, cette antithèse frappante du système continental imaginé par Napoléon, établissait la lilDerté des mers, par des principes également conformes au droit et aux intérêts des nations. A partir de 1810, l’Angleterre devient en Espagne, en Hollande, dans la Basse Allemagne, le champion des peuples : la France est leur tyran. Tout ce que Napoléon décrète pour ruiner les ressources coloniales et commerciales des Anglais, de 1807 à 1810, accuse cette tyrannie et procure des clients à ses adversaires. Les mesures vexatoires, perquisitions, confiscations, incendies de magasins et de marchandises, conséquences fatales de cette guerre économique poussent désormais les puissances qui avaient donné autrefois l’exemple de la neutralité armée à la résistance, à une entente avec les Anglais. C’est la neutralité désarmée devant les exigences d’un conquérant.
Napoléon n’entend pas ces plaintes des peuples; si elles lui parviennent malgré tout, il les fait taire. Il s’irrite de trouver l’Angleterre intraitable. Il s’obstine dans son système qui rallie autour d’elle les nations. Il lui déclare alors, et cette fois pour tout de bon, une guerre sans merci. Ordre à tous les Anglais qui seraient à Paris d’en partir surle-champ et de résider dans les villes qu’on leur désignera (24 juin 1810). Après ce premier défi, pendant la fin de l’année 1810 et pendant l’année 1811, toute une série d’instructions presque quotidiennes au ministre de la marine sur la défense et l’armement des ports, Cherbourg, Toulon, Trieste, Portoferraio, Rochefort, Anvers, pour les batteries des côtes, les constructions et armements de vaisseaux, à Anvers, Amsterdam, Venise, Gênes, Livourne, Lorient, Brest, pour le recrutement et l’instruction des équipages, composés de 60000 matelots, la constitution des états-ma-
NAPOLÉON POURSUIT SES ENTREPRISES ORIENTALES- 469 jors. Tout ce programme est à la fois un plan de défense et d’attaque. « En temps de grande guerre, dit l’Empereur à son ministre, la France ne peut rien sur mer (27 juillet 1810). Mais l’époque est arrivée où la marine peut développer ses moyens. » Au mois de septembre 1 810, Napoléon lui assigne son rôle décisif pour le mois d’août 1812 : alors une grande entreprise contre l’Angleterre commencera de tous les points de l’Europe. Avec 106 vaisseaux de ligne, 73 vaisseaux dans l’Océan, 36 dans la Méditerranée appuyés sur des ports redoutables, une flotte de transport chargée de 42000 hommes à Anvers, une autre de 60000 à Boulogne menaceront l’Ecosse et l’Irlande, une troisième de 12000 hommes se porterait de Cherbourg sur les îles Anglo-Normandes. Enfin une flotte quitterait Toulon, une autre la Sicile pour porter en lügypte 60000 hommes. Devant ce déploiement de forces « les Anglais se trouveront dans une tout autre position », épuisés par le blocus continental, menacés chez eux, réduits enfin à laisser s’accomplir les desseins de l’Empereur sur l’Orient.
La fin de son règne approche : et pourtant, malgré les difficultés qu’il rencontre auprès de lui, malgré la résistance des peuples et la charge immense de son empire. Napoléon n’est point lassé de son rêve oriental. Cette grande levée d’armes contre l’Angleterre, c’est toujours la poursuite de ses projets sur l’Empire ottoman : a Les provinces illyriennes, écrit-il le 14 août, peuvent être considérées comme servant dans une guerre contre les Turcs : Karlstadt serait bientôt armée et Dubitza pourrait servir à l’agression de la Bosnie. » Deux mois après, il fait partir son aide de camp Lauriston pour cette région en inspection (10 octobre). Le 13, le sieur de Nerciat est chargé de visiter la Syrie et l’Egypte, d’en inspecter les places fortes, Saint-Jean-d’Acre, Jaffa, Bosette, Alexandrie, le Caire, et de consacrer toute une année à une étude approfondie. Ordre aux consuls en Syrie, et en Egypte de fournir des mémoires tous les six mois à partir du 1®^ janvier 1811, sur l’état politique, financier et militaire des provinces ottomanes. Puis c’est le mi-
470 PROJETS SUR L’EGYPTE ENCORE RETARDÉS, nistre de la guerre qui doit envoyer pour le même objet l’officier du génie Boutin en Egypte : « Qu’il masque sa mission, s’écrie l’Empereur, comme il voudra, mais qu’il la fasse. Levez tous les obstacles et ne m’en parlez plus, » Au début de l’année 18 11, pour la quatrième fois, comme en 1805, en 1806 et en 1809, l’Europe continentale se met en travers de son rêve et retarde ses espérances. Un mois avant, du 8 au 10 février 1811, il a donné les ordres nécessaires pour concentrer des quatre coins de son empire une immense armée contre la Russie qui l’inquiète. Et alors il écrit à son ministre de la marine : « Les résultats que je me propose ne pourraient avoir lieu avant 1812 ou 1813. o Bientôt il dira : avant 1814. «Il faut cette année fatiguer seulement les Anglais. A ces dates, j’aurai deux armées navales et deux flottes de transport, l’une dans TEscaut, l’autre à Toulon. Je compte menacer l’Irlande et porter l’une dans la Martinique, la Guadeloupe; avec l’autre, je compte faire l’expédition de Sicile ou d’Egypte (6 mars 1811). » — « Il est nécessaire, reprend-il encore le 8 mars, qu’il y ait à Toulon tout ce qui est nécessaire pour une expédition d’Egypte. Faites-moi un rapport sur l’espèce de bâtiments la plus convenable pour remonter le Nil et entrer dans les lacs à côté d’Aboukir. » Ainsi on peut suivre sans relâche, jusqu’au jour où Napoléon engage la partie décisive qui précipitera la catastrophe prédite par ses ennemis, la politique personnelle, secrète où il s’obstine depuis dix ans.
Il s’y obstine et elle le perd. Ce que, faute de pouvoir découvrir son secret, on a appelé fatalité, « une fatalité supérieure à sa haute intelligence », une force aveugle maîtresse de sa volonté, c’est en réalité son obstination et son impuissance à résoudre un problème qui s’est posé à son génie, qui a tenté son ambition, et qu’un siècle de diplomatie et de guerres n’a pas encore résolu.
C’est en vain que Napoléon a cherché à régler à son profit le sort de l’Empire ottoman. Il a épuisé la France en la trompant, l’Europe en la conquérant peu à peu, pour imposer à l’Angleterre les conditions qu’a marquées sa volonté
1811 : DUEL DE NAPOLÉON AVEC ALEXANDRE 471 tenace. Ses calculs n’ont abouti en 1811 qu’à provoquer en France des inquiétudes, des trahisons justifiées par l’étendue, le danger et le mystère de ses projets. Ses violences, en Espagne, en Hollande, en Italie, en Allemagne, ont fait de la cause des Anglais, qui prennent le monde tandis qu’il leur dispute la Méditerranée, la cause de toutes les nations. 11 ne lui a même pas suffi de vaincre l’Autriche et de lui ravir en dernier lieu les portes des Balkans, pour qu’elle consente à sa grandeur. « Il faut tout faire, disait encore l’Empereur d’Autriche, le 8 août 1810, pour maintenir la Porte ottomane. »
Et voilà enfin que la Russie, dont le concours un instant promis à Tilsitt pouvait tenir à Napoléon lieu de tout, lui manque et s’apprête à le combattre. A force d’éveiller les ambitions de son associé, puis de les satisfaire, le conquérant s’est donné un rival. Le diplomate a trouvé ^on maître, en lui révélant le secret de ses ambitions. Sur les proies qu’ils ont paru se partager, en Turquie, en Pologne, leurs mains se touchent; elles ne se serrent plus comme à Tilsitt; elles mesurent leurs forces respectives, tâtent pendant un an encore l’adversaire, avant de prendre l’épée pour le duel qui ne peut plus s’éviter et qui décidera de leurs ambitions mutuelles. Le lieu du champ-clos est marqué aussi depuis 1809, c’est le terrain classique ou la question d’Orient s’est ouverte au début du dix-huitième siècle. La Pologne tressaille à l’approche des deux adversaires qui n’ont pourtant ranimé ses espérances que faute d’avoir pu s’accorder à partager la Turquie comme elle.
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Pour tout le chapitre consulter en général : ïhiers. Histoire de l'Empire, tomes IX et X. — Lanfrey, Histoire de Napoléon, tome V; — Correspondance de Napoléon, tomes XX à XXI et la correspondance inédite, publiée par Lecestre. — Schlossberger, Correspondance de Catherine de Westphcdie, du roi Jérôme et de Napoléon. Stuttgart, 1886-1887, 2 vol. in-8o. — Mémorial de Sainte- Hélène, passim.