LE TSAR ALEXANDRE
pour les fixer : « Celui qui a le mieux caractérisé ce prince, c’est Napoléon, en 1810. » A cette époque, où il est si important de connaître l’opinion de l’Empereur, on est surpris de ce qu’elle a d’équitable, et frappé de ce qu’elle contient d’inquiétude : a A côté de ses grandes qualités intellectuelles et de cet art de captiver ceux qui l’entourent, il y a en lui quelque chose que je ne puis définir. Il lui manque toujours quelque chose^ et, ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’on ne peut jamais prévoir ce qui lui manquera dans un temps donné. Car ce qui lui manque varie à l’infini. )) Un jour viendra où, moins indulgent, Napoléon fixera cette nature insaisissable en l’appelant « le Talma du ISord, un vrai Grec byzantin ». Metternich, à son tour, a hésité entre des jugements très sévères sur la fourberie d’Alexandre, et une tendance plus favorable à expliquer ses contradictions par la vivacité et la mobilité féminine de ses enthousiasmes successifs. Les ministres anglais n’ont jamais pu se prononcer, ni savoir ce que les déclarations libérales ou mystiques du tsar contenaient de folie ou de fourberie. Les Français l’ont aimé, et cependant pas un de nos envoyés à Pétersbourg, ni La Ferronays, ni Malvirade qui n’aient signalé son caractère profondément dissimulé », et son art à masquer par l’abandon les ruses et le calcul.
(( Nature de Slave à l’école de Byzance, ont dit nos plus récents historiens, en qui, par un chef-d’œuvre de la conscience de la race, se seraient mêlés, sans se contredire jamais, les rêves de l’enthousiaste aux calculs du politique. » Nature d’ambitieux surtout, merveilleusement douée pour prendre de son temps ou de son milieu les passions qui pouvaient servir ses desseins. Certes, dans ce prince, allemand par sa mère et par sa grand’mère, qui des Romanoff n’a conservé que l’héritage lointain transmis par la fille de Pierre le Grand aux Holstein-Gottorp, des Allemands encore, la race slave s’est singulièrement atténuée. Mais combien il rappelle sa grand’mère, convertie tour à tour avec la même ferveur à l’orthodoxie russe et au caté-
L’HÉRlTAGlîl DE CATHERINE II ; L’ALLIANCE DE TILSITT. 475 chisme de Rousseau, aussi passionnée pour la tolérance en Pologne que pour la religion grecque dans les Balkans. Elève de la Harpe, et créateur de la Sainte-Alliance, Alexandre modifiant sa politique, ses théories, ses programmes selon les circonstances, poursuit l’œuvre que lui a léguép Catherine II, en face de l’homme que celle-ci, sans ravoir connu, proclamait déjà le plus grand de son siècle. L’alliance de Tilsitt en quatre ans lui a permis de continuer l’œuvre de Pierre le Grand dans la Baltique, celle de Catherine II dans la mer Noire. Mais qu’était-ce que cela, à côté du champ de conquête que les ambitions de la Russie avaient embrassé, depuis le jour où la questibn d’Orient s’était posée pour les servir? Du Sund au Bosphore et de la Baltique au Danube, la puissance d’expansion qui, au dix-huitième siècle, s’est révélée à l’Europe, ne connaît pas de limites. Elle soutient le génie ou répare les défaillances et les défaites des souverains qui la dirigent. Elle anime leurs successeurs : Alexandre P'' la sert comme Catherine IL
Comme sa grand’mère avait escompté les querelles des Allemands avec la Révolution pour se saisir du reste de la Pologne, Alexandre, après avoir consacré les premières années de son règne à des réformes intérieures, analogues à celles de Catherine II, saisit la coalition de 1805 comme une occasion favorable de reprendre la plus grande partie de la Pologne abandonnée aux Allemands, de disputer l’empire turc, (( Constantinople surtout )) à Napoléon. Son ministre des affaires étrangères lui rappelait, en 1806, qu’ils étudièrent ensemble, de i 804 à 1806, les moyens de donner à la Russie la Vis Iule pour frontière, d’assurer « la réunion des peuples grecs et slaves ».
Ce n’était point un effet du hasard, ni de l’amitié seulement si le prince Adam Czartoriski était devenu le principal conseiller du jeune Empereur. Sa famille, dans l’histoire de la décadence polonaise, avait eu un rôle particulier. A la veille des partages, les Czartoriski avaient compté sur l’influence de Poniato^v ski pour sauver la Pologne en oppo-
476 ALEXANDRE, l®"* ET CZARTORISKI.
sant la Russie aux convoitises des Allemands. Et, comme Catherine II était autant qu’eux, mais pour annexer leur pays tout entier, hostile à un partage, elle les avait employés et encouragés. Pacte étrange qui n’empêcha pas le démembrement, et qui pourtant lui survécut. Pour les Polonais, à défaut de liberté, c’était au moins la patrie reconstituée; pour les Russes, l’espoir de reprendre les parts de butin qu’ils avaient dû céder à leurs voisins de Prusse et d’Autriche. Avant de mourir, Catherine II, en 1796, rappelait à Pétersbourg les fils du vieux prince Czartoriski; avant de régner, Alexandre faisait du prince Adam son ami, et, dès qu’il régna, son confident et son ministre. Flatté dans ses espérances patriotiques, le prince polonais put se croire le sauveur de son pays, quoiqu’il fût en réalité l’instrument d’une certaine politique russe. A Tilsitt, il entrevit cette réalité et quitta le service d’Alexandre, quand celui-ci abandonna la Pologne à Napoléon pour concerter avec lui la ruine de la Turquie. L’amitié de Napoléon devenait, au lieu de l’amitié des Polonais, la ressource du tsar.
Ce fut une preuve que cette ressource lui manqua en 1809, s’il rappela Czartoriski et lui fit espérer de nouveau la restauration de la Pologne. N’ayant pu arracher à Napoléon la promesse de Constantinople, le tsar lui avait réclamé sans les obtenir, pendant la guerre et les négociations, du moins les pays de la Yistule. Jugeant l’alliance stérile, si elle ne lui avait rapporté ni la Turquie ni la Pologne, Alexandre s’apprêtait à d’autres calculs. Lorsqu’il exigea de Napoléon un désaveu éclatant de la politique française en Pologne, ce fut pour relever aussitôt les espérances de ce malheureux peuple et les rattacher à la politique russe, pour se faire contre son associé le protecteur intéressé des Polonais. « En cas d’une guerre avec la France, disait-il à Czartoriski, dès le mois de novembre 1809, sûrement il se déclarerait roi de la Pologne, pour gagner les esprits à sa cause. ))
Pour conquérir la Pologne, comme pour annexer la Fin-
LEUR RESPONSABILITÉ DANS LA GUERRE DE 1811.477 lande, Alexandre se présente, à partir de 1810, comme le champion des peuples, le protecteur de leur nationalité, de leurs institutions contre le conquérant français. S’il refuse après le décret de Trianon sa coopération à l’Empereur contre les marchands neutres, ce n’est pas seulement pour épargner à la Russie cette charge, c’est pour défendre les intérêts de la Suède. Bernadotte n’est pas plus tôt arrivé à Stockolm qu’il est en coquetterie avec le tsar. A la condition (( qu’il soit sa vedette fidèle, Alexandre lui laisse espérer son appui pour sauver sa nouvelle patrie d’une politique qui la ruine » (novembre 1810). Si le tsar proteste contre l’extension de l’Empire français en Allemagne, c’est moins en faveur de son beau-frère, le duc d’Oldenbourg, que des Allemands en général dont il doit garantir les libertés. Dès le mois d’août 1810, il a permis à un officier allemand de lui présenter un plan de campagne contre la France. Et pourquoi aurait-il offert à l’Autriche de lui céder les provinces roumaines, s’il n’avait cherché à se constituer en Pologne, par la cession réciproque de la Bukhovine et de la Galicie, un royaume étendu et redoutable?
Derrière ce réseau d’intrigues, Alexandre P'’ a en outre préparé le premier, bien avant Napoléon, ses moyens militaires pendant l’année 1810. Il envoie des assurances d’amitié à l’Empereur sans cesse; il cajole Caulaincourt à Pétersbourg, mais il arme. Ce sont des mesures préventives d’abord : camps retranchés sur la frontière, fortifications à Riga et à Dunabourg, poussées avec fièvre, jour et nuit. Puis, c’est une accumulation d’hommes et de matériel qui se fait insensiblement de toutes les parties de l’Empire, vers la Pologne et la Lithuanie, plusieurs armées, trois cent mille hommes prêts à entrer en campagne, avant que Napoléon ait pu remuer un seul homme. 11 y a des cas et des moments où la défiance, si ces mesures n’étaient que des précautions, ressemble fort à une Irahison.
C’est le cri véritable que la surprise arracha à Napoléon le 5 décembre 1810. Il s’irrita contre Caulaincourt de
478 OFFENSIVE DU TSAR ET DÉFENSIVE DE NAPOLÉON, ne l’avoir pas prévenu des fortifications ordonnées par le tsar, (( véritables ouvrages de campagne, menaces d’une entente prochaine avec l’Angleterre contre lui )>. L’ukase du 31 décembre 1810, par lequel Alexandre frappait les produits français venus par terre et admettait librement les marchandises de mer transportées par vaisseaux neutres mit davantage encore Napoléon en garde. Au 21 janvier 1811 déjà il informe Davout, chef de l’armée d’Allemagne, qu’il lui ajoute une quatrième division. Quelques jours après, il rachète à l’Autriche des fusils pour armer les Polonais. Il réorganise l’artillerie de la Garde. En grand secret, il concentre à Wesel le 1 3 février tous ses armements. Sur ses ordres, l’administration de la guerre étudie le modèle de caisson nécessaire pour faire la guerre en Pologne. En mars, il se décide à faire de Dantzig une grande forteresse ; « sous prétexte de défendre cette ville contre les Anglais, il y fait passer neuf mille hommes, puis quinze mille hommes le 18 mars, n En réalité, son intention est de prendre là a une position offensive » pour intimider la Russie et la surveiller à la fois.
De toutes les parties de l’Empire, c’est au printemps de 1811 un appel incessant de troupes vers le nord de l’Allemagne : régiments suisses de Toulon, de Walcheren, de Brest, tirailleurs corses, régiments allemands de Hambourg revenus de Catalogne, bataillons illyriens, régiments de Naples; une concentration gigantesque qui se prépare de tous les points de l’Empire. Au premier signal, Davout se trouve mis en mesure de réunir à Dantzig (( à tire-d’aile » cent mille hommes. Trois fois autant de troupes, prêtes à se mettre en marche, sont sur ses derrières (24 mars 1811).
(( Je ne veux pas la guerre, écrivait alors l’Empereur à Davout, mais je veux être à même d’être aussitôt que les Russes sur la Vistule. » Lorsqu’on compare ce langage à celui que le 25 décembre 1810, trois mois avant, le tsar tenait à son confident Czartoriski, on ne peut ni blâmer les précautions de l’Empereur, ni lui attribuer l’initiative de
AMBITIONS ET PRÉPARATIFS DE LA RUSSIE. 479 cette guerre : « Un pareil moment ne se présentera qu’une fois. Si vous pouvez me faire espérer une unanimité d’intention de la part des Varsoviens, surtout de l’armée pour leur restauration, le succès n’est pas douteux, car il est basé sur le manque de forces dans lequel se trouvera Napoléon, joint à l’exaspération générale des esprits dans toute l’Allemagne contre lui. » Et là-dessus, le tsar envoyait à Czartoriski le tableau de ses troupes prêtes, cent mille Russes contre soixante mille Français. Il disait nettement son espoir d’entraîner les Polonais, les Prussiens et bientôt les Allemands, deux cent mille hommes de plus que Napoléon. Metternich ne se trompait pas lorsqu’il écrivait à son maître, le 25 mars 181 1 : « Tout prouve que Napoléon est loin de chercher la guerre avec la Russie. C’est l’Empereur Alexandre qui, en se livrant au parti de la guerre, la provoquera. Le moment est proche. » Et il ajoutait :
(( Dans le cours des dernières années la Russie n’a cessé de suivre avec succès une politique qui n’appartient qu’à elle. Au début du dix-huitième siècle, sous le règne d’un grand prince, cette politique l’a élevée du rang d’une puissance asiatique à peine connue à celui d’une des puissances européennes les plus imposantes. Depuis Pierre le Grand, les regards du cabinet russe ne se sont jamais tournés que du côté de la frontière occidentale de l’immense Empire moscovite. Ce ne sont pas des principes qui le font agir, ce sont des impulsions. »
Au même moment, le prince Czartoriski écrivait dans ses Mémoires : « L’impulsion que la volonté de fer de Pierre P"* a su donner dure encore : ce sont toujours les mêmes entreprises de plus en plus développées, ces mêmes buts desquels, par un concours de circonstances extraordinaires, la Russie s’est rapprochée d’une manière effrayante, sans que l’Europe soit parvenue à l’arrêter. Des difficultés intérieures ont pu momentanément ralentir sa marche : l’esprit de Pierre le Grand plane sur son Empire, et son .ambition impitoyable est au fond de tous les cœurs russes. »
Par une fatalité qui, au début de ce siècle et pour tout