LA ROYAUTÉ ET LES PATRIOTES EN PRUSSE
maîtriser ce mouvement national ; exposé, s’il le négligeait, à une révolution. » (20 février t8I3.)
Ce fut alors que, dans cette dernière défaillance de la royauté, on put apprécier Timportance des efforts faits par Stein et Hardenberg pour remplacer le mécanisme d’État prussien par la collaboration de la nation et de l’esprit public à l’œuvre royale. Après avoir enfin signé la convention de Kalisch, sous la pression des patriotes, Frédéric Guillaume se décida àfaire appel à son peuple (17 mars 1813): cet appel tardif n’était qu’une réponse impatiemment attendue aux programmes formulés depuis un mois, déjà réalisés du patriotisme prussien. Toute la Prusse s’était levée : et, comme ses réformateurs avaient prévu non seulement le réveil de la nation, mais la nation armée, que chacun donnait volontairement pour l’entretenir, une force redoutable, régulièrement organisée par les décrets du 17 mars et du 21 avril sur la Landwehr et la Landsturm, sortit immédiatement de cette prise d’armes populaire. On comptait bien que l’exemple donné par la Prusse serait suivi par l’Allemagne : un officier prussien, ancien partisan de la campagne stérile de Schill, Lutzow, enrôlait à Berlin dans ses chmseurs noirs les jeunes patriotes pour les entraîner à la conquête patriotique des autres Universités. C’était une cohorte de soldats et d’apôtres. lahn, l’homme d’action, Kœrner, le poète, accouraient de Berlin et de Vienne; Allemands de tous pays se groupaient autour d’eux et commençaient, invoquant les leçons de Fichte, aux appels de Arndt, la propagande à l’Université d’Iéna (mars 1813). En ce (( printemps de la liberté », la Prusse saisissait la primauté de l’Allemagne, que son roi eût laissé échapper : en même temps que de son indépendance, elle, se chargeait de son unité.
Si l’on songe que dans l’année 1812, à l’autre extrémité de l’Europe, l’Espagne, comme la Prusse, en présence des armées étrangères, achevait de se donner une vie nationale nouvelle, on comprend l’importance de l’incendie qui, après avoir couvé cinq ans, éclatait de toutes parts contre la do-
VICTOIRES ET CONSTITUTION DU PEUPLE ESPAGNOL. 507 mination napoléonienne, de l’Oder jusqu’aux Pyrénées. Ce n’était plus une nation désemparée, privée par l’absence de son roi des seules garanties de son indépendance, que celle à qui Joseph et Soult s'efforcèrent de disputer Madrid perdue le 10 août 1812 après les Arapiles, reprise le 2 novembre, définitivement évacuée le 23 mars 1 813. Depuis la réunion à Cadix de ses Cortès légalement élus (24 septembre 1810), l’Espagne rajeunie et retrempée par le malheur a proclamé la souveraineté du peuple; elle s’est donné une Constitution (18 mars 1812) qui, malgré des emprunts maladroits, improvisés à la Révolution française, est pourtant la charte d’une nation. Envahie, mutilée par les Français, elle a trouvé, en les combattant, cette conscience et cette vie nationale, qu’en 1789 ceux-ci souhaitaient à tous les peuples de l’Europe. Et le droit que les Espagnols se sont donné fortifie et consacre les efforts spontanés, presque inconscients, parfois incohérents de leur longue résistance à l’étranger. Aux guérillas des provinces, des villes et des paysans a succédé la guerre nationale, appuyée sur le talent de Wellington et les subsides de l’Angleterre.
Incendie de Moscou, réveil de la nation prussienne, victoires des Espagnols, efforts des patriotes allemands, et jusqu’en Hollande, menées des chefs orangistes,la crise est ouverte : les excès de la conquête française, le patriotisme et la haine du conquérant ont armé enfin les nations contre Napoléon. Leur résistance s’est groupée autour de l’adversaire qui l’a fait reculer et se déclare leur champion. A Breslau, le tsar a, le 19 mars, resserré son alliance avec Frédéric Guillaume, promis son concours fidèle à la nation prussienne, la liberté à l’Allemagne. Et, avant de remettre le commandement des armées à WiUgenstein, le 25 mars 1813, Kutusoff a lancé cet appel aux Allemands : a La levée en masse doit combattre à outrance. »
« C’est une guerre bien différente, disait alors le ministre prussien Hardenberg à l’envoyé d’Autriche, de toutes celles que nous avons faites jusqu’ici. » Reprenant son
o08 LA VENGEANCE DES PEUPLES EN 1813.
duel contre Napoléon, Alexandre P"* appelle à son aide les peuples d’Allemagne. Après la croisade russe qui lui a donné la victoire, une croisade européenne qui par de nouvelles victoires le laissera seul maître de régler au gré de son ambition la question d’Orient.
Contre la Révolution française dont l’esprit de conquête s’est incarné dans Napoléon et ses armées, l’Europe s’arme en 1813 au nom des nations, comme elle avait paru s’armer vingt ans plus tôt pour une croisade monarchique, soidisant afin de venger Louis XVI et les souverains. Le parlement anglais votait en novembre 1812 des secours aux Russes victimes de leur héroïsme, célébrait comme un triomphe du droit le succès de Wellington à Salamanque. Il allait bientôt de la même manière appuyer les revendications de l’Italie et de la Hollande. La Russie et la Prusse se chargeaient de l’indépendance allemande, et' leur zèle pour les peuples parut aller si loin qu’à Breslau ils^ mettaient en demeure les princes allemands de choisir entre; Napoléon et leurs sujets affranchis volontairement ou non.! On eût dit que les chefs de la coalition se mettaient à la tête d’une armée révolutionnaire capable, autant que ies^ armées de la Convention, de briser les souverains s’ils* soutenaient la cause de l’Empereur. Et Bernadotte enfin allait combattre Napoléon, avec la prétention d’être pour la France un Guillaume IH, « le noble héros qui élevé dans, son sein ferait son entière délivrance ». !
({ La vengeance des peuples », c’est le nom que les histo-| riens allemands donnent à cette guerre de 1813, au fond| pourtant ne différait guère de la coalition formée en 1793j (( pour venger les rois ». Le mot d’ordre seul avait changé r’? avec d’autres prétextes, les Etats européens se préparaient' encore à exploiter, au profit de leurs appétits, de leurs intérêts égoïstes, et de leurs ambitions, les excès et les crises de la puissance française.
L’Augleterre réclamait le prix de la lutte, le maintien de ses conquêtes. Elle prétendait, après avoir écarté Napoléon de l’Orient, chasser les Français de la Belgique et de
LES CALCULS DES ÉTATS ET DES SOUVERAINS. 509 la Hollande : elle ne les y avait laissés qu’à regret depuis 1793. Libérateur de l’Espagne, Wellington la gouvernait comme un tyran, et lui refusait, en lui donnant l’indépendance, la liberté. Par les conflits du généralissime anglais et des constituants à Cadix, on voyait déjà que le peuple espagnol était et devait rester aux mains des Anglais un instrument. D’autre part les proclamations populaires de Kalisch et de Breslau masquaient des conventions d’Etat, des combinaisons de conquête entre la Prusse et la Russie. Pour livrer la Pologne, un peuple tout entier aux Russes qui soi-disant allaient la reconstituer, les Prussiens se préparaient, au nom de l’indépendance germanique, à l’annexion de la Saxe. C’était là la condition formelle de leur entente qui laisse plus d’un doute sur la sincérité de Rlücher s’écriant : a Vaillants Saxons, l’heure de la délivrance est venue. Aux armes, levez l’étendard contre vos oppresseurs. Soyez libres. »
Si Bernadette à son tour voulait sauver la France, pourquoi se faisait-il attribuer comme domaine l’im des rares débris de son empire colonial, la Guadeloupe? Et pour entraîner les Suédois dans son intrigue, ne leur offrait-il pas, autorisé par ses alliés qui ne consultaient pas les Danois, la conquête du peuple norvégien? La déclaration de guerre enfin d’Alexandre P"* au « tyran » valait les imprécations de Catherine II contre les jacobins : en excitant le patriotisme allemand comme sa grand’mère en 1792, en armant comme elle la Suède et les Allemands, le tsar voulait avoir les coudées franches. De tous il déploie Fardeur la plus vive à prêcher cette croisade des peuples. Au fond, l’Empire n’est pour lui, comme la Révolution, qu’une diversion. Son objet direct et personnel, c’est encore et toujours la Pologne. Ainsi dans ce cri de haine qu’il provoque et pousse contre Napoléon, écho des colères de Catherine contre la Convention, entrait plus de calculs encore que de passion.
On le vit clairement à l’attitude de l’Autriche. Pour elle, il était singulièrement dangereux d’abandonner à la Prusse
510 POLITIQUE DE METTERNICH .* MÉDIATION ARMÉE, rhonneur d’affranchir, de bouleverser et d’accaparer l’Allemagne, plus dangereux encore de laisser la Russie maîtresse de la Pologne, en récompense des services rendus aux patriotes prussiens. La convention de Ralisch menaçait l’Autriche autant que la France. Metternich savait que le tsar et son allié entreprenaient « une guerre de conquête», qu’il fallait y prendre part, ou se retirer le droit, quand la paix se ferait, d’être consulté. — Mais, on n’avait pas prévu à Vienne une défaite aussi prompte de Napoléon, et l’on ne se croyait pas en mesure de l’attaquer immédiatement. Gomme d’autre partit ne convenait pas à l’empereur François d’appeler aux armes les populations de l’Autriche, le moment ne lui paraissait pas venu de se déclarer avant la concentration de ses armées en Bohême.
C’est alors que Metternich inventa la médiation armée^ médiation pour rester neutre encore et travailler à la paix, armée, pour faire la guerre, s’il le fallait au moment opportun. Si l’on compare ce procédé à l’attitude de l’Autriche dans les premières coalitions contre la France, on saisit dans les deux cas des arrière-pensées du même genre. En déclarant la guerre à la Révolution, les Habsbourg s’étaient bien gardés de s’engager à fond, se réservant de surveiller les ambitions de la Prusse sur l’Allemagne, les desseins de Catherine II sur la Pologne. Vingt ans après, ce n’était pas encore pour faire des conquêtes, c’était pour surveiller celles de leurs voisins qu’ils armaient. N’élait-ce pas la preuve que la coalition où ils allaient entrer n’était désintéressée qu’en apparence? Lorsque Metternich apprit le 9 avril 18 1 3 que les Anglais se refusaient formellement à rien céder de leurs conquêtes coloniales en échange des conquêtes françaises sur le continent, la preuve fut complète. L’Europe déclarait la guerre à Napoléon : elle invoquait le droit contre la force, et se préparait d’autres maîtres. Les vengeurs qu’elle appelait méditaient la vengeance à leur profit.
Si las qu’ils fussent de la guerre, les Français ne s’y trompèrent point. Ils demeuraient décidés à garder leurs
RÉSISTANCES DE NAPOLÉON ET DES FRANÇAIS. 511 conquêtes, en face de ceux qui les leur reprochaient pour en faire à leur tour. Les guerres de la Révolution avaient enraciné dans leur esprit ce préjugé que l’égalité et les provinces conquises de leur sang étaient des biens inséparables. Le prestige militaire de l’Empereur leur paraissait la garantie de ces biens. Ils avaient en lui une confiance sans bornes; ils le considéraient comme « infaillible ». Etant encore à Smolensk, Napoléon avait appris le succès momentané du complot de Malet : quelques hommes isolés, en répandant le bruit de sa mort, avaient pu emprisonner ses fonctionnaires et se saisir un instant de la capitale. Cette nouvelle avait contribué à son retour précipité. Il retrouva son autorité intacte. L’attitude des Français l’encouragea à la résistance.
Son premier soin fut de l’organiser. De la conscription levée en 1812, avec un an d’avance, il avait sur pied cent quarante mille conscrits déjà mobilisés et exercés. Des conscriptions antérieures, il rappela cent mille hommes qui s’étaient fait exempter ou remplacer. Il fît partir pour la frontière les cohortes de garde nationale, les compagnies que les préfets s’étaient formées dans les départements, trente mille marins. Dans les arsenaux, on trouva près de mille canons avec des affûts tout neufs. On obligea les nobles ou la bourgeoisie aisée à donner leurs fils, pour reformer à leurs frais, sous le titre de gardes d'honneur^ la cavalerie qui manquait. Peu à peu cinq cent mille hommes durent de nouveau s’acheminer au delà du Rhin à peine équipés et instruits. « L’imagination reste confondue, dit un témoin contemporain (Pasquier), quand on songe à tout le travail qu’il a fallu faire et aux ressources en tout genre qu’il a fallu trouver pour lever, habiller, équiper, fournir de munitions dans l’espace de cinq mois une pareille armée. » Ce qui surprend plus encore, c’est de voir les Français ruinés par la guerre au point de souhaiter la paix avec passion^ attristés du départ de leurs enfants « pour de nouvelles boucheries » , se résigner cependant. Pour garder leurs conquêtes remises à la garde de l’Empereur, ils mon-