‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 231 sur 360 · NAPOLÉON REFUSE L’ILLYRIE .* GUERRE A L’AUTRICHE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON REFUSE L’ILLYRIE .* GUERRE A L’AUTRICHE

Napoléon d’autre part, c’était de concourir, en donnant l’exemple de la modération, à modérer les exigences de ses rivaux : il se contentait des provinces illyriennes, si la Russie se trouvait écartée de la Pologne et la Prusse de la Saxe, le jour où Napoléon renoncerait lui- même à ses créations de la Vistule et de l’Allemagne. Ce qu’au congrès de Vienne, dans un an, Metternich demandera aux Bourbons et obtiendra de Talleyrand, il l’exige de l’Empereur à Dresde, au besoin par la menace. Craignant qu’il ne cède point, il fait aux Alliés en même temps ses conditions.

Sa politique se trouva justifiée par les réponses de Napo léon au comte Bubna, négatives, hautaines. L’Empereur ne put supporter l’idée de se voir menacé par son allié, par son beau-père, d’avoir à subir, vainqueur, les conditions du prince qu’il avait tant de fois vaincu. Son indignation, à ce moment décisif, l’aveugla : dans les propositions de l’Autriche, il ne vit plus que pièges et que trahison. « J’ai acheté, s’écria-t-il, l’illyrie avec un million d’hommes. Vous commencez par me la demander, puis vous me demanderez le pays de Venise, puis le Milanais, la Toscane, toute l’Italie enfin, outre l’Allemagne. Vous voulez avoir des provinces : il faut que le sang coule. Je sacrifierai un million d’hommes puisque vous voulez me déshonorer. » Se croyant menacé de perdre l’Italie, ce domaine où s’est établie sa gloire, qu’il a conquis par son génie sur l’Autriche et le Directoire à la fois, cette terre où chacune de ses victoires a marqué une étape de son rêve « entre Rome et Constantinople », il repousse à ce prix la paix que lui offre l’Autriche. Qu’importe ce qu’on laisse aux Français, si sa part est réduite, si l’avenir se ferme à jamais sur sa conquête et la démasque. Au duc de Bassano, son confident, il en a fait l’aveu : toutes ses démarches après le 16 mai le confirment.

En hâte, il a fait partir le prince Eugène pour l’Italie, dès le 12 mai. Il lui a donné l’ordre de disposer et de concentrer son armée rapidement à Laybach, le 18 mai, de manière à pouvoir occuper à la fin de juin une armée de

ol6 PLESSWITZ : NAPOLÉON OFFRE LA PAIX AU TSAR, quatre-vingt mille hommes. « Mettez- vous en état, ajoute-t-il le 30 mai. Ne perdez pas un moment. La maison d’Autriche est trop exigeante. » Dès le 28 mai, ordre est donné au duc de Castiglione de fortifier Würtzhurg et de constituer avec des troupes en formation à Mayence une armée sur la Regnitz. Le roi de Bavière sera chargé d’établir des relations entre Castiglione et le prince Eugène. Enfin le 2 juin, l’Empereur marque le dessein de revenir en arrière, de placer sa jeune garde à Pirna, d’ouvrir, s’il le faut, ses opérations contre l’Autriche dans deux mois, de l’attaquer de toutes parts, au nord et au sud. C’est la guerre à l’Autriche que Napoléon a préparée, avant l’armistice même. S’il a signé cet armistice, il le dit au prince Eugène, à Clarke le 2 juin, c’est pour avoir le temps de former les deux armées qu’il entend lui opposer en Italie, en Bohême. (( Elle n’aura rien de moi, » ni l’Illyrie, ni l’Italie. Enfin, comme pour consacrer aux yeux de tous les peuples de l’Empire son dessein de ne rien abandonner de Tltalie, son domaine, sa conquête, le 4 juin il envoie à l’Impératricerégente un décret pour l’érection au mont Cenis d’un monument en l’honneur de la victoire de Bautzen.

De ce qu’au prix de la guerre. Napoléon refusait à l’Autriche l’Italie qu’elle ne lui demandait pas, faut-il conclure qu’il renonçait à l’espoir de la paix? Mais s’il n’avait pas gardé cette espérance, il n’eût pas signé l’armistice. « Si j’ai des sacrifices à faire, j’aime mieux que ce soit au profit de l’empereur Alexandre et du roi de Prusse qu'au profit de l’Autriche » (17 mai 1813). Excitant les rancunes, flattant l’orgueil et l’ambition de son rival, il espérait de lui ce mot de paix qu’il avait fatalement attendu à Moscou six mois avant. 11 pouvait croire que Bautzen, après Lutzen, rendrait Alexandre plus traitable. Il demandait un congrès, enfin, avec l’espoir de le détacher de la coalition par l’opposition des intérêts, par l’offre de la Pologne peut-être. Cette entente d’Erfurt, dont le succès lui avait été si fatal, il s’obstinait à la rechercher encore. Il tournait le dos à la paix qui s’offrait devienne, sans calculer les sacrifices qu’une fois de

ALEXANDRE S’OBSTINE A LA GUERRE, plus il allait exiger des Français : toujours attaché à ses ambitions secrètes, il caressait le rêve de partager le monde avec la Russie. Ne lui garderait- elle pas l’Illyrie, les routes de riLalie, s’il lui abandonnait la Pologne? C’était la paix, croyait-il, mais une paix du moins qui le laisserait en possession. (( Je veux la paix, disait-il avec aigreur à Savary, qui lui représentait les désirs des Français, je ne suis pas un rodomont et je ne fais pas de la guerre un métier. Mais la solennité de la paix, l’ensemble des circonstances décideront seules dans mes délibérations sur cette matière » (18 juin 1813). La paix pour lui, par une entente avec la Russie, comme il l’avait dit à Maret, non pour la France et par l’Autriche, à ses dépens, voilà ce qu’il attendait de l’armistice de Plessvitz.

Et son calcul était si juste, à son point de vue, que, si le tsar eût pesé ses intérêts, il l’eût accepté : la paix se faisait pour leur profit commun. A cette époque, plus encore qu’à latin de l’année 1812, Alexandre P’* tint entre ses mains le sort du monde et la fortune de son rival. Quand il entrait en Allemagne, Napoléon était en fuite, ses armées dispersées. Alexandre pouvait à la rigueur se croire obligé de ménager les Allemands en Pologne. Napoléon vainqueur, et l’Autriche effrayée, l’occasion était belle de toucher, d’accord avec lui, le prix de cette longue lutte. Metternich le sentit si bien qu’à la nouvelle de Bautzen il entraîna son maître au quartier général de l’armée, le 1®*" juin, en Bohême. Cette démarche était à la fois une menace pour Napoléon, un encouragement pour le tsar. « Il ne fallait pas lui fournir un prétexte de se retirer derrière la Warta et de traiter avec l’Empereur. )> C’était donc l’intérêt des Allemands qu’il ne s’arrêtât point. Plus tard, lorsqu’à Vienne Alexandre rencontra l’Autriche et l’Angleterre obstinées à lui refuser la Pologne, il put se rappeler le conseil de son adversaire : « Aujourd’hui tout l’honneur de cette paix serait à l’empereur Alexandre seul. En se servant de la médiation de l’Autriche, cette dernière puissance, quel que fût l’événement de la paix ou de la guerre, aurait l’air

518 INTIMITÉ DU TSAR ET DE L’AUTRICHE ! REICHENBAGH. d’avoir mis dans la balance la destinée de toute l’Europe » (17 mai 1813).

Ce fut pourtant avec l’Autriche et l’Angleterre que le tsar préféra traiter le 14 juin, dix jours après l’armistice. « Malgré son peuple et son armée hostiles à son entreprise, » il décida souverainement de la poursuivre. Le 19 juin, la Russie informait Napoléon qu’elle ne pouvait conclure la paix qu’aux conditions formulées par TAutriche, et même que ces conditions étaient un minimum. La veille, en effet, les ministres alliés àOpotschna s’étaient mis d’accord pour exiger plus encore de l’Empereur, autant, s’il acceptait de négocier, qu’on pouvait espérer de lui reprendre en combattant. Alexandre avait eu à choisir entre la paix avec Napoléon et la guerre payée par l’Angleterre, soutenue par T Autriche. Il avait choisi la guerre, par colère, par rancune, par vengeance. Nul doute qu’il n’ait subi en outre l’influence de son entourage. Les Prussiens, Stein, Humboldt, interprètes de leurs concitoyens, l’excitaient. On avait vu aussi le prince royal de Suède, Bernadotte, à la nouvelle de l’armistice et de la paix qui ruinaient ses espérances ambitieuses, accourir à Trachenberg auprès d’Alexandre, lui fournir le concours des Anglais, le pousser à la guerre et rédiger lui-même les articles de la coalition. Jomini abandonnait le camp de Napoléon, irrité des injustices de Berthier, apportant au tsar sa science et sa rancune à la fois. Moreau surtout, qu’Alexandre eût voulu mettre à la tête des armées coalisées, jouait sa dernière partie et prétendait n’y point renoncer. A toutes ces vengeances particulières, Pozzo di Borgo ajoutait le poids de son autorité et de sa haine.

A Plesswitz, comme à Erfurt autrefois, Napoléon fut dupe de son rival qu’il espérait convertir ou ramener à ses ambitions secrètes, victime d’un faux calcul et des trahisons de son entourage qui sut exploiter les défiances du tsar et les colères des nations. L’armistice accordé par le tsar était un piège où il se prit. La fortune lui réservait une dernière chance de salut qu’il négligea par une même erreur.

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