LA RETRAITE D'ALLEMAGNE ! L’EUROPE EN ARMES
trop tard : l’empereur François n’était plus libre. Le 16 août Alexandre arrivé à son quartier général, exigeait la guerre.
Elle commença aussitôt avec des conditions beaucoup plus dures que l’armistice et la médiation de rAulriche n’en aurait pu alors procurer. Retardées par la victoire de Dresde (27 août), préparées par les défaites de Grossbeeren (23 août), de Raltzbach (26 et 27 août), et surtout de Rulm et de Dennewitz (30 août, 6 septembre), les batailles sanglantes des 16, 18, 19 octobre à Leipzig devaient précipiter les Français hors d’Allemagne. A un an d’intervalle, avec moins de désordre, ce fut la retraite d’Allemagne, après la retraite de Russie. Elle eût pu être fatale, si les troupes de la Bavière, dont le roi s’était déclaré contre Napoléon (8 octobre 1813), avaient réussi à fermer aux Français, comme elles y tâchèrent, les passages de la Rintzig, à Hanau. Tous les Allemands, aidés des Russes, étaient en armes sur les rives du Rhin, le 2 novembre: Wellington avec les Anglais, poursuivait Soult vaincu à Vittoria (21 juin 1813), arrivait sur la Bidassoa. Seul, Eugène Beauharnais disputait encore avec quelque succès l’Ralie aux Autrichiens.
« C’est le commencement de la fin, » s’écriaient certains Français, au témoignage du duc de Bassano. C’était assurément le second acte du drame qui se précipitait. Il semblait que les crises successives en fussent réglées par une sorte de fatalité, par la répétition des mêmes fautes : la retraite de Russie après la poursuite et l’attente inutile à Moscou d’un accord avec le tsar qui ne se fit pas; la retraite d’Allemagne, après la même recherche aussi vaine, à Plesswitz et à Dresde, d’une entente directe entre la Russie et la France. Et, de plus en plus, au service d’Alexandre et contre l’Empereur, les peuples se groupent, exaspérés par les levées d’hommes et d’impôts incessantes : les Russes, puis les Prussiens en 1812, l’Allemagne tout entière en 1813, les Hollandais qui le 2 décembre rappellent le prince d’Orange, les Italiens bientôt excités par l’Angleterre.
Dans cette ligue enfin des souverains et des peuples.
524 LA DÉCOMPOSITION DE L’EMPIDE NAPOLÉONIEN, on retrouve la haine et les ambitions implacables des Anglais unies à la rancune du tsar, et l’action persistante des lieutenants inlidèles de l’Empereur, élevés à la faveur, formés h l’école de son ambition, intrigants qui se retournent contre Tintrigue du maître, pour la reprendre à leur profit. Tel Bernadette qui rêve de remplacer Napoléon, qui sert de lien à Trachenberg entre les Anglais et le tsar : il répand les brochures et les proclamations anonymes à la France, et prépare un gouvernement de maréchaux dont il sera le chef, se croyant en mesure d’arracher à l’ennemi qu’il a excité et servi « les frontières naturelles de la vieille Gaule et de la Révolution ». Tel Murat, que Napoléon a rappelé auprès de lui à Leipzig pour l’empêcher de trahir, et qui, dès le lendemain de la bataille, reprend avec l’Autriche des intrigues commencées depuis un an : il espère obtenir des Alliés au moins l’Italie, s’ils donnent la France à Bernadotte. Le roi de Suède intrigue avec Masséna et promet de lui procurer la Provence. Murat passant par Bâle en 1813 excite Louis- Napoléon et l’invite à rentrer en Hollande par le secours des Alliés. Et si le frère de l’Empereur, par un reste de pudeur, hésite à négocier avec ses ennemis, il essaie du moins de retrouver sa couronne dans ce pays, affranchi du joug des Français. Enfin à Paris même, l’opposition active de Savary, de Fouché rentré en grâce pour trahir, de Berthier même, impose à Napoléon le renvoi de Bassano des affaires étrangères et le choix de Caulaincourt (novembre 1813).
Ainsi l’Empire est ruiné en 1813, par les causes qui depuis 1810 annoncent et préparent sa chute : les trahisons, les intrigues, la désobéissance des serviteurs, leurs mauvais offices auprès des peuples fatigués du gouvernement impérial; les revendications légitimes de ces peuples que Napoléon ne comprend pas ou refuse d’entendre, leur révolte ; l’obstination enfin du conquérant à vouloir, depuis Erfurt jusqu’à Plesswitz, régler, avec le tsar et le roi d’Angleterre, conquérants comme lui, soit par la guerre où il entraîne sans succès l’Europe impatiente, soit par la diplo-
ILLUSIONS DE NAPOLÉON .* RÔLE DE L’AUTRICHE. 525 matie où son génie s’épuise en efforts vains, le partage de l’Orient, objet suprême et inavoué de ses rêves ambitieux.
On s’est demandé si, avant le désastre de Leipzig, Napoléon aurait pu prévenir la catastrophe en acceptant les conditions de l’Autriche. Il n’y a pas de doute que Metternich redoutait les révolutions d’Allemagne et l’ambition de la Russie autant que les projets de Napoléon sur l’Orient. Obtenir pacifiquement l’abandon de ces projets parla reprise des provinces illyriennes lui eût paru préférable à nue guerre trop avantageuse au roi de Prusse et au tsar, a Si l’Angleterre, faisait-il dire à Londres le 13 février, veut se ménager une puissance qui puisse contenir l’ambition de la France et celle de la Russie, elle doit souhaiter la conservation intacte, par la paix, de l’Autriche. )) — a La grande force de la Russie, ajoutait un mois après Metternich, a besoin d’un contrepoids puissant, qui se trouve naturellement dans la puissance française. » Les communications secrètes du cabinet autrichien avec ses agents, à qui forcément Melternich devait parler clair, trahissent son dessein de fixer dans une même paix continentale les ambitions rivales des deux Empereurs. Tout, la guerre même, plutôt que de les laisser séparément renouveler l’alliance de Tilsitt. Mais la paix de préférence, avec le regret sincère d’y trouver Napoléon de moins en moins disposé, pour prévenir les menaces de la convention de Ralisch, « un événement de la plus haute importance, le seul qui dût faire réfléchir l’Autriche et lui inspirer les réflexions les plus sérieuses )>. Les craintes de Metternich offraient à Napoléon une ressource précieuse, qu1l aurait dû saisir et payer volontiers de la cession de rillyrie. Lutzen n’était point Austerlitz, ni Baulzen Friedland.
Et pourtant, impuissant à se détacher de son rêve. Napoléon refusa au prix de l’Illyrie la pnix, dans l’espoir chimérique « de partager le monde en deux ». Aux profits du traité de Presbourg, il croyait pouvoir joindre en 1813 les avantages de Tilsitt. Il appelait à Dresde la Comédie- Française, comme s’il allait revenir avec Alexandre « tou-
526 LA GUERRE A L’EMPEREUR (NOVEMBRE 1813). jours son ami » aux beaux jours d’Erfurt. Tandis qu’il espérait encore, avec la collaboration du Isar, donner à l’édifice qu’il avait élevé le décor oriental et les proportions d’un empire asiatique, seuls capables de satisfaire son imagination ambitieuse, il ferma les yeux sur le travail qui depuis quatre ans en ébranlait les fondements : la poussée des peuples, les coups des souverains, les mines pratiquées par des mains perfides sous Jes murs mêmes de l’enceinte. Et l’édifice s’écroula d’un coup, à Leipzig.