‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 235 sur 360 · NÉGOCIATIONS DE FRANCFORT ET DE CHATILLON · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS DE FRANCFORT ET DE CHATILLON

Lorsque les souverains victorieux, s’approchant du Rhin à la suite de leurs armées, se réunirent et s’arrêtèrent le 6 novembre 1813 à Francfort, Metternich déclara que « le but de la guerre de 1813 était atteint. Napoléon étant rejeté de l’autre côté du Rhin ». L’Allemagne était délivrée, la Hollande soulevée, l’Italie à ce point détachée que Murat négociait pour s’y tailler un royaume national, l’Espagne affranchie et restituée aux Rourbons par le traité de Valençay (8 décembre 1813). Tous les peuples que l’Empire avait groupés ou absorbés reprenaient leurs libertés et leurs droits. La guerre des peuples, de l’aveu de Metternich, était terminée. Celle des rois ne l’était pas. Rs n’avaient pas touché le prix des services rendus à l’Europe, que leur ambition escomptait depuis un an. C’était à Paris qu’ils allaient pour dicter à l’Europe leurs conditions. Outre que le tsar voulait par l’occupation de Paris faire oublier la profanation de Moscou, et les Prussiens venger les misères de leur patrie, il leur fallait surtout être assurés de la France, pour régler à leur guise le sort de l’Europe. D’ailleurs sur la façon de se procurer cette sûreté, ils différaient d’avis : le tsar Alexandre se flattait de réduire les Français par l’effet de sa gloire et de sa bonne grâce, par un appel adroit à leurs passions révolutionnaires. Blücher

LE SECRET DES NÉGOCIATIONS DE FRANCFORT. 527 et son maître voulaient tout bonnement les écraser, les terroriser. « L’entreprise n’était pas facile d’adopter une même ligne de conduite. » Metteriiich, qui faisait cette remarque, trouva une méthode intermédiaire, en donna la formule ei la fit accepter.

La guerre de 1814 devait être, comme le voulait la Prusse, une guerre inexpiable, mais à Napoléon, non aux Français. L’Empire était abattu : pour se le partager, on porterait à l’Empereur des coups décisifs, en expliquant aux nations que leur sécurité n’avait pas paru conciliable avec le maintien de Napoléon. La continuation de la guerre se trouverait ainsi justifiée par une dernière prévoyance de leurs sauveurs. Ce plan adopté, il ne restait plus qu’à trouver, qu’à forger au besoin une preuve concluante du caractère intraitable de Napoléon, de son entêtement à refuser la paix. Ce fut l’objet des négociations de Francfort,

Un diplomate français, prisonnier des Alliés, Saint- Aignan, fut chargé de porter à Paris des propositions de paix assez acceptables pour que l’Empereur pût être accusé à souhait, s’il les rejetait, d’avoir voulu la guerre jusqu’au bout : on lui offrait la France réduite et ramenée aux frontières de 1795, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées, à ses frontières naturelles enfin. Le 13 novembre 1813, Napoléon recevait ces ouvertures : le jour même Bassano, qui les jugeait inespérées, présentait à son maître une réponse immédiate, un projet d’acceptation formelle. Par une faute suprême. Napoléon substitua au projet de Maret une réponse vague : il acceptait de négocier, sans indiquer les bases, nommait un plénipotentiaire et demandait un Congrès à Mîinnheim. Eut-il, à cette heure encore, l’espoir de soustraire Alexandre à ses alliés? Ce qui semblerait l’indiquer, c’est qu’il offrit la paix « sur la base de l’indépendance des nations, au point de vue continental et maritime )). On eût dit qu’il prenait les formules du tsar pour le détacher de l’Angleterre. Assurément il ne refusait pas de traiter : mais au point où il était réduit, c’était une méthode funeste que d’avoir l’air seulement d’hésiter. 11 fallait

528 MANIFESTES, CALCULS ET STRATÉGIE DES ALLIÉS, saisir l’occasion an vol : les Alliés eux-mêmes avaient redouté qu’il ne le fît. Ils eussent été fort embarrassés d’être pris au mot. « Si dès l’instant, écrivaient à la fois Talleyrand et Metternich, qu’on lui fit cette proposition, il eût fait partir un plénipotentiaire avec pouvoir de signer, les Alliés ont depuis avoué qu’ils n’auraient su comment se rétracter. » Ses hésitations, quoique très courtes, le perdirent.

La trahison s’en mêla, achevant sa perte comme elle l’avait préparée. En même temps que sa réponse, les souverains reçurent des avis de Paris envoyés par deux hauts fonctionnaires de l’Empire qui encourageaient l’ennemi à compter sur les Français contre leur maître. Le décembre 1813, le conseil des alliés à Francfort décidait la guerre contre Napoléon. A défaut d’un refus formel, ses lenteurs pouvaient servir de prétexte. Il fallait le saisir sans délai : le lendemain, en effet, l’Empereur, appelant Caulaincourt au ministère, l’autorisait à souscrire sans réserve aux conditions de ses vainqueurs. Cette note ne leur parvint à Francfort que le 7 décembre. Depuis huit jours, l’Europe avait appris par un manifeste que Napoléon s’était refusé à la paix et qu’il était légitime et nécessaire de lui faire la guerre. Quinze jours après, les troupes de la coalition franchissaient le Rhin (21 décembre 1813) : l’aile droite, composée des forces prussiennes sous les ordres de Blücher, de Mayence se dirigeait sur les Ardennes; le gros de l’armée. Russes et Autrichiens, dirigé par Sclnvarzenberg de Bâle sur Mulhouse (janvier 1814 , atteignait Langres par Colmar et par la Franche-Comté; l’aile droite confiée au comte Bubna, de Schaffouse jusqu’à Lyon et Genève qu’il occupa vite, devait couper les communications de la France avec l’Italie.

Le plan militaire et diplomatique des Autrichiens avait prévalu et s’exécutait à leur gré. Si les armées de la coalition faisaient ce détour par la Suisse, au mépris de sa neutralité, malgré les désirs opposés d’Alexandre et de Blücher, c’était évidemment pour garantir avant tout à l’Autriche sa part, l’Italie, défendue encore par le prince Eugène qui se

LA ROTHIÈRE fFÉV. 1814) : CONGRÈS DE CHATILLON. 529 trouvait désormais isolé et cerné. La guerre des rois contre Napoléon se faisait au gré de l’Autriche qui en avait dicté le plan.

Si l’Empereur avait disposé à temps de forces suffisantes, l’ambition de l’Autriche aurait pu être fatale à la coalition. Les Prussiens isolés pouvaient être écrasés comme en 1792 : Brienne, où Blücher éprouva une sanglante défaite, parut rappeler Valmy (31 janvier). Mais Napoléon manquait de troupes pour achever sa victoire, en poursuivant Blücher : 170000 hommes étaient restés dans les places allemandes, dispersés; 30000 se trouvaient isolés au delà des Alpes, 20000 retenus sur les Pyrénées. L’Empereur disposait à peine de 40000 hommes, en attendant que les conscrits appelés dès son retour à Paris eussent reçu quelque instruction et des armes. Il ne put empêcher les Prussiens, après leur défaite, de rejoindre l’armée de Schwarzenberg à Bar-sur-Aube, et fut réduit à se défendre le lendemain de sa victoire. A laRothière,le l^""" février 1814, la coalition remportait sur Napoléon son premier succès, en terre française. Elle le crut décisif : les officiers se donnaient rendezvous dans huit jours à Paris. Le tsar se préparait à partir pour la capitale d’où il donnerait la paix au monde. Un conseil de guerre, tenu à Brienne le 2 février 1814, régla la marche en avant des coalisés. Blücher gagnait, le 4 février, la vallée de la Marne, Schwarzenberg descendait par Troyes celle de la Seine. Napoléon se retirait sur Nogent le 6 février 1814.

Tandis que les armées commençaient ces opérations décisives, un congrès de diplomates, le dernier où Napoléon devait être représenté, s’ouvrait à Châtillon le 4février 1814. C’était la réponse tardive à la proposition que l’Empereur avait faite de négocier à Mannheim : pourquoi cette réponse et ce congrès? Pourquoi les alliés, après s’être arrangés pour esquiver en décembre le congrès de Mannheim, l’acceptaient-ils en janvier, l’ouvraient-ils au lendemain d’une victoire qui paraissait le couronnement de leurs efforts? On sait que le tsar Alexandre P"" désapprouva et

530 NÉGOCIATIONS STÉRILES, MAIS NÉCESSAIRES, combattit cette concession apparente. C’était Metternich, appuyé par Castelreagh, qui la lui avait imposée.

La décision commune en avait été prise à Langres, le 29 janvier 1814, sur la menace qu’avait faite l’Autriche de retirer immédiatement ses armées. C’était la suite du plan que Metternich avait proposé et fait approuver à Francfort, un moyen suprême de prouver à l’Europe et aux Français que Napoléon seul obligeait les Alliés à la guerre et aux conquêtes. Au lendemain d’une invasion, les vainqueurs avaient le droit de fixer au vaincu des conditions plus dures, l’abandon des frontières naturelles cette fois, inacceptable pourtant à un souverain issu de la Révolution qui lui avait remis la France plus glorieuse et plus grande.

Le refus de Napoléon, à peu près certain, permettrait de l'ejeter sur lui la responsabilité de la guerre : « Je lisais dans la pensée de Napoléon, a dit depuis Metternich, et je n’avais pas l’intention de risquer un accommodement intempestif. » Toutes ses mesures étaient prises pour qu’à la dernière heure encore, un congrès offrît la preuve des intentions pacifiques des Alliés, de l’obligation où ils étaient de continuer la guerre à outrance. ^

Il est clair qu’à ce moment déjà Napoléon était acculé à i la nécessité ou d’abdiquer, ou d’accepter une paix qui l’eût laissé sur le trône sans autorité et sans prestige. « Je ne tiens pas au trône, écrivait-il à Caulaincourt. Je n’avilirai , ni la nation, ni moi, en souscrivant à des conditions bon- : teuses (4 janvier 1814). Les alliés, ajoutait-il, ne sont pas ] de bonne foi. Je doute qu’ils veuillent la paix. » On peut | s’étonner que, forcé de combattre. Napoléon ait pourtant ^ donné dans le piège que Metternich lui tendait, et accepté ' de négocier à Châtillon.

11 ne l’aurait pas fait s’il eût été le maître. Quoique la France lui restât fortement attachée encore, lui donnât ses derniers hommes, ses dernières ressources avec résignation, une prière unanime des villes, des campagnes, des armées môme, i-uinées, lassées, arrivait au pied de son trône ébranlé par les défaites : en échange d’une longue

NAPOLÉON, LES ALLIÉS, LES FRANÇAIS ET LA PAIX. 531 fidélité, les Français imploraient la paix. Si Napoléon n’y prenait garde, leur désir pouvait être exploité contre lui. Le nombre des fonctionnaires qui, dès 1808, conspiraient en faveur d’une paix durable s’était singulièrement accru : la mollesse des préfets à organiser la résistance, à réprimer les essais de révolte tentés par les royalistes en 1814 indiquait les progrès de la trahison dans l’administration impériale. Au Corps législatif, dans les salons, dans les cafés, partout où se réunissait encore pour causer la bourgeoisie libérale, des maires, des employés de préfecture, un procureur impérial parlaient de livrer l’empereur, en échange de la paix, à l’ennemi. Leurs propos ou leur silence voulu encourageaient les royalistes à répandre dans le peuple des placards séditieux, l’appel du comte de Provence aux Français (1®^ janvier 1814). Leduc de Berry s’installait à Jersey ; tandis qu’à Paris, Anglès, le bras droit de Savary, Dalberg, le baron Louis, M. de Pradt conspiraient en faveur des Bourbons dans le salon de Talleyrand.

Dans tout ce monde de fonctionnaires, de libéraux préparés à une restauration, on exploitait avec art « la conduite insensée de l’Empereur, sa résolution de ne pas conclure la paix ». Quel argument pour cette opposition que les offres de paix persistantes des alliés, et leurs déclarations à Francfort, àLorrach, soigneusement rédigées par Metternich, répandues par milliers pour persuader aux Français de se sauver en perdant Napoléon ! a II n’y a que Metternich qui puisse écrire cela, il faut connaître la France aussi bien que lui, » disait Napoléon. « Les proclamations des Alliés, écrivait Caulaincourt le 8 janvier, nous font plus de mal que leurs armes. » Ce fut ce mal que l’Empereur résolut d’enrayer, en chargeant le duc de Vicence de négocier : résolu à disputer le sol de la France avec une armée improvisée, il acceptait le Congrès pour disputer son esprit, son dévouement aux calculs, aux insinuations de l’ennemi.

Il n’y a pas de doute qu’il ne voulait pas la paix aux conditions que dès le premier jour on lui fit. Unanimement les

5^2 CAULAINCOURT, L’HOMME DE LA PAIX A CHATILLON. plénipotentiaires, Razoumowski, Stadion, le baron de Humboldt et Stewart, le 5 février, annoncèrent leur intention d’enlever à la France ses frontières naturelles, et donnèrent à Caulaincourt deux jours de réflexion. Dans l’intervalle, celui-ci avait reçu de Troyes deux lettres, l’une du duc de Bassano qui lui donnait « carte blanche pour conclure », Fautre de l’Empereur, moins nette, lui prescrivant d’accepter les conditions de l’ennemi, « si elles étaient acceptables ». Celte réserve, de la main de l’Empereur, modifiait singulièrement la portée des instructions transmises par Bassano. Peut-être n’était-elle pas le dernier mot du maître : il a plus tard écrit dans ses Mémowes qu’il a n’aurait pas été assez fort contre la situation des choses, et contre l’opinion pour refuser le traité». Sans doute, il voulut se donner auprès des Français les apparences d’être contraint par son envoyé à signer leur humiliation.

Caulaincourt eut donc entre ses mains, le 6 février 1814, le sort de la France et de Napoléon. Encore une fois, les Alliés eussent été fort embarrassés, si, par une acceptation immédiate, le duc de Vicence les eût pris au piège de leurs propositions pacifiques. \J homme de la paix^ comme on l’appelait alors, n’osa pas. Le jour même il réclamait à l’Empereur, qui reçut sa lettre à Nogent le 7, l’ordre précis de ce qu’il devait céder. Et le 7, il apportait aux diplomates de Châtillon, au lieu d’une réponse ferme, des demandes indiscrètes sur l’usage qu’ils prétendaient faire des provinces arrachées à la France. C’était un moyen surtout de gagner du temps : il espérait, le lendemain, recevoir les ordres de Napoléon. Le 7 février, en effet, au quartier général, Maret, le maréchal Bertrand avaient supplié leur empereur, toute la journée, une partie delà nuit d’accepter le sacrifice de la Belgique et de la rive gauche du Rhin. Las de ces conférences orageuses, « plus que convaincu, Napoléon avait fini par rédiger et dicter sa propre humiliation ». Mais, le 8 au matin, il refusa de signer la dépêche : la marche de flanc audacieuse exécutée par Blücher pour atteindre la vallée de la Marne lui offrait une occasion inespérée de

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