CONQUÊTES DE LA PRUSSE ET DE LA RUSSIE AJOURNÉES
Et pas un mot d’espérance au tsar, le chef de la coalition, à celui qui avait renversé la puissance de la France, rien qui l’autorisât à réaliser son projet concerté à Kalisch et à Reichenhach d’agrandir à l’ouest Hohenzollern et Habsbourg pour leur reprendre à l’est toute la Pologne.
Lorsqu’on lit attentivement et de près ce règlement des affaires européennes accepté parles puissances victorieuses et par la France, on y découvre une gradation si évidente des cessions immédiates et publiques faites à l’Angleterre, des cessions immédiates mais secrètes à l’Autriche, de promesses plus vagues et secrètes consenties à la Prusse, du silence total observé enfin à l’égard de la Russie dans les articles publics et secrets, que le plan et l’esprit de la négociation s'éclairent à la lumière de ces nuances successives. C’est avec l’Angleterre que Talleyrand, à cette heure décisive, a traité : il a payé comptant, au prix fixé par elle, le service essentiel qu’elle rendait à la France en limitant les ambitions des puissances continentales. La médiation à coup sûr était fructueuse pour les Anglais; elle était de plus conforme à leur politique. S’agrandir sur les mers en interdisant au tsar de s’agrandir en Orient, c’était double profit. Les frères Castelreagh, négociateurs et signataires de cette paix, en expliquaient ainsi la portée au chef des torys anglais, Liverpool, qui réclamait à la France, par esprit de vengeance, des sacrifices plus lourds. « Si l’on tient compte de l’agrandissement de certaines puissances et particulièrement de la Russie, je ne suis pas bien convaincu que la France, dans ses dimensions actuelles, ne demeure pas un membre plutôt utile que dangereux du système européen. » L’Angleterre gagnait plus à ménager la France qu’à Técraser tout à fait.
Exploiter auprès du cabinet anglais la crainte de la Russie, satisfaire ses ambitions coloniales; par la cession aux Allemands des provinces rhénanes, aux Hollandais de la Relgique échangée par l’Autriche contre la Lombardie et la Vénétie rassurer l’Europe contre un retour offensif des Français sur le Rhin, telle fut la tactique imaginée, pra-
LE SYSTÈME DE TALLEYRAND I SES AVANTAGES. 549 tiquée avec succès par Talleyrand pour garder à la France un rôle, une action dignes d’elle dans le système européen. Puisque une paix nécessaire l’obligeait à s’amoindrir, elle tombait moins bas, si ses voisins d’Allemagne ne s’agrandissaient pas.
Résultat négatif, a-t-on dit, et souvent reproché au négociateur du traité de Paris. Sans doute il eût mieux valu convaincre les Alliés, comme le disait Caulaincourt le 40 mars 1813 à Châtillon, que « l’Europe avait changé depuis vingt ans », que l’Angleterre aux Indes avait doublé sa puissance, la Russie beaucoup acquis sur la Raltique et la mer Noire, l’Autriche sur l’Adriatique, et la Prusse avec elles en Pologne. La déclaration de Caulaincourt était « un mémorandum pour la postérité » qui ne pouvait rien rapporter à la France, surtout la paix. Etait-ce un motif, si la paix entraînait la perte des conquêtes françaises, pour ne pas empêcher du moins qu’elle devînt au profit des puissances victorieuses le signal de conquêtes plus complètes encore? En ce cfis, une action diplomatique, la seule ressource des nations vaincues, valait mieux que des revendications inutiles : un résultat, même négatif, était un profit.
Au 30 mai 1814, c’était, d’ailleurs, un résultat encore précaire ; il pouvait être annulé par un retour offensif des puissances intéressées à disputer leur part à qui s’efforçait de la leur retirer. A défaut des batailles que le traité du moins leur interdisait, il leur restait la ressource des efforts diplomatiques. Et la diplomatie est puissante quand elle s’appuie sur la force et la victoire. Le dernier article du traité public (32) stipulait que « dans l’intervalle de deux mois un Congrès général se réunirait à Vienne entre toutes les puissances engagées dans la guerre pour régler les arrangements destinés à compléter le traité de Paris. »
La porte ainsi restait ouverte aux revendications de la Russie et de la Prusse : au Congrès, elles pouvaient garder l’espérance de remanier, sous prétexte de négociations additionnelles, les conditions principales de la pacification européenne inscrites dans le traité du 30 mai. Il y avait là