‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 247 sur 360 · LES ARTICLES SECRETS DU TRAITÉ DE PARIS · texte numérisé non relu

LES ARTICLES SECRETS DU TRAITÉ DE PARIS

<( un vaste champ ouvert à des discussions dont il était' difficile de prévoir l’issue )>. Le compte définitif delà France et de l’Europe ne serait réglé que par la bataille décisive qui allait s’engager à Vienne entre les cabinets.

Cependant Talleyrand, chargé par Louis XVIII d’aller à Vienne consolider son œuvre, n’était point aussi désarmé qu’on l’a dit en ce moment devant les adversaires qui s’apprêtaient à la détruire. L’article premier, séparé et secret, paraissait une menace de nature à paralyser l’action de sa diplomatie au Congrès, faite pour lui interdire à Vienne le système qui lui avait permis d’exploiter à Paris les jalousies et les craintes réciproques des vainqueurs. La menace n’avait pas la portée cependant qu’on lui a donnée. Cet article stipulait que « le partage des territoires cédés par la France serait réglé au Congrès » : des délibérations relatives à ce partage il n’excluait pas les diplomates français, ou espagnols admis par l’article xxxii du traité public au Congrès. Il est vrai que la suite de cet article contenait une restriction grave : « ce partage aura lieu sur les bases arrêtées par les puissances alliées entre elles. » Quel avantage pour la France et les Etats secondaires de discuter un partage dont l’Autriche, la Russie, la Prusse et l’Angleterre auraient, d’avance et sans les consulter, réglé les termes et les conditions? Quel moyen pour elles de protester contre le fait accompli par la volonté des plus forts? Mais l’article continuait par une réserve apportée à cette restriction même. « Le règlement se fera sur ces bases, et à' après les dispositions générales contenues dans les articles suivants., » d’après le remaniement des territoires que nous avons indiqué en Belgique, sur le Rhin, sur le Pô. Cette dernière partie de l’article n’était-elle pas de nature à corriger le sens, à restreindre l’étendue du droit que les Alliés semblaient se réserver de concerter entre eux seuls un remaniement général de l’Europe contraire à l’esprit, aux termes du traité de Paris?

C’est un tort de juger l’ensemble de cet article comme on l’a fait, sur un membre de phrase particulier dont la portée

ATTAQUE DIPLOMATIQUE D’ALEXANDRE ^^(JUIN 1814). 551 se trouvait restreinte par ce qui le précède et le suit. La vérité était que d’avance Faction et les délibérations du Congrès, pour certaines puissances, et la France surtout, se trouvaient limitées par les articles 2 à 6 secrets du traité de Paris. Sur ces articles, l’accord s’était fait isolément dans le Directoire des quatre puissances : il s’imposait comme une condition préalable aux autres Etats. La France y avait consenti : elle gardait la ressource et le droit de discuter le reste, et le reste, c’était le remaniement plus complet de l’Europe qu’avaient escompté la Russie et la Prusse.

Autrement, l’effort diplomatique de ces deux Etats ne se comprendrait pas, au lendemain de ce traité. Alexandre P*" et les Prussiens travaillèrent sans relâche à faire comprendre dans les articles que l’on ne discuterait pas au Congrès les satisfactions réclamées par eux en Pologne et en Saxe. Le traité n’en parlait pas, et de plus une première décision prise le 31 mai entre les plénipotentiaires les gênait : on avait décidé « d’ajourner jusqu’au séjour de Vienne toute discussion sur les arrangements définitifs pour les pays cédés par la France, pour ceux qui en Allemai^ne restaient à la disposition des alliés ». Attendre le Congrès pour régler le sort de l’Allemagne, c’était pour la Russie et la Prusse risquer la discussion qu’ils voulaient éviter, permettre à la France d’y intervenir et de diviser encore, non pour régner, mais pour empêcher le règne de ses vainqueurs.

Alexandre P"* quitta Paris, en compagnie du roi de Prusse et partit pour Londres, avec l’espoir d’ohtenir des torys, du Régent, par la haine de la France, les avantages sur elle que Castelreagh venait à Paris de compromettre. Si le tsar n’obtint pas un désaveu formel des plénipotentiaires anglais, il eut la satisfaction de renouveler le 29 juin le pacte de Chaumont. Comme Talleyrand le dit plus tard au Congrès, ce pacte, conclu contre Napoléon, aurait dû cesser de plein droit avec le traité de Paris .Mais c’était pour Alex andre une manière de faire savoir à la France que ce traité incom-

552 PLAN DE CAMPAGNE DE TALLEYRaND A VIENNE, plet îa laissait exposée, tant qu’elle ne l’achèverait pas au gré de tous les Alliés, à leur vengeance et à la guerre. Le tsar comptait sur l’effet de sa menace. En retardant le Congrès au l®"" septembre, puis au 1®"* octobre, il en faisait une autre du même genre : prolonger cette paix incertaine, et faire mine de renouveler la guerre, intriguer à Paris avec les libéraux contre la royauté, autant de moyens imaginés par Alexandre pour imposer aux Français la crainte et le repentir nécessaires à ses projets. C’était, malgré tout, rendre hommage au gouvernement qui lui faisait échec. L’emploi de la force, de l’intrigue prouvait que la Russie se méfiait du droit, des traités, du Congrès pour assurer sa victoire. Ces préparatifs de revanche n’étaient-ils pas le demi-aveu d’une défaite?

Louis XVIIl et Talleyrand, de leur côté, se disposaient à cette lutte diplomatique. Le roi avait laissé à son ministre le soin de rédiger lui-même ses propres instructions, et le choix de ses collaborateurs, le comte Alexis de Noailles, le marquis de la Tour du Pin, le duc de Dalberg et de la Besnardière. La mission partit au début de septembre pour Vienne ; les instructions étaient rédigées dès le mois d’août.

Ce fut tout le programme de Talleyrand, un plan de campagne en vue du Congrès, la formule d’une politique réglée sur les nécessités et la situation de la France en 1814, une doctrine générale enfin de politique extérieure conforme aux traditions bien entendues du passé, aux intérêts nationaux dans l’avenir.

Le premier point était, puisqu’il fallait combattre, de reconnaître la position des adversaires, de choisir un terrain sur lequel on fût assuré de déconcerter leur stratégie. Les Alliés étaient formés en deux camps, depuis le traité du 30 mai qui aux uns avait procuré leur satisfaction, aux autres l’avait seulement fait espérer. Si la France se glissait entre les deux camps, elle paralysait leur action. Elle devait craindre qu’on ne Fen empêchât, et tâcher d’y réussir. Le moyen était évidemment de ne pas éveiller les

INSTRUCTIONS DE LOUIS XVIII POUR LE CONGRÈS. 553 inquiétudes : elle devait se présenter an Congrès modeste, résignée au fait accompli, à la perte de ses conquêtes, et rassurer TEurope en la persuadant de sa modération.

Après avoir forcé ainsi les lignes de l’ridversaire, au centre de l’action qui allait s’engager, il fallait choisir une position dont la force, en face d’une coalition d’intérêts et d’ambitions, suffît à compenser la faiblesse de la France : c’était le second point. D’un coup d’œil sûr Talleyrand l’avait fixé. Le terrain qu’il avait choisi, c’était la justice (( qui est l’utilité de tous )>. Quoi de plus conforme au droit, à la lettre du traité, à l’intérêt des puissances secondaires, puisqu’elles avaient été engagées dans la guerre, (( que leurs plénipotentiaires sans distinction de faiblesse ou de force fussent admis au Congrès; que leurs voix fussent comptées ))? Si la France réussissait à prendre cette position élevée de protectrice des petits Etats menacés comme elle, si, désintéressée, elle garantissait l’intérêt des autres, l’autorité de sa parole se trouverait décuplée de toutes les voix qu’elle aurait groupées autour d’elle.

Et alors elle parlerait assez haut, assez ferme pour obliger les Alliés à renoncer à leurs projets de conquête. Ce serait le troisième temps de la négociation; et le moment serait venu alors de protester résolument contre le système des partages introduit depuis quarante années dans la politique européenne, étendu de l’Orient à l’Europe par les traités de Kalisch et Reichenbach. A ce système, la France devait en opposer un autre, fondé non sur le droit, mais sur le droit public l’Europe s’était donné, « à défaut de loi morale qui eût manqué de sanction, pour ne pas rester à l’état de nature ».

Quand on dit que Talleyrand à Vienne invoqua surtout le principe de la légitimité, on interprète, on ne traduit pas exactement sa pensée. C’est une autre règle qui allait être son arme résistante dans ce combat inégal. (( La souveraineté ne peut être acquise par le simple fait de la conquête, ni passer au conquérant, si le souverain ne la lui .cède. Toute souveraineté autrement acquise n’a aucune réalité pour les

5o4 LE SYSTÈME DES PARTAGES ET LE DROIT PUBLIC, autres Etats. )> La force en un mot ne légitime pas la conquête. A plus forte raison, ce que la conquête ne peut donner à un seul, elle ne peut le donner à plusieurs. Et si plusieurs « conquérants s’attribuent ou se donnent réciproquement ce qu’ils ont conquis, ils font un acte que le droit public désavoue et annule. » Talleyrand était trop bon diplomate et trop sceptique pour se payer de ces mots, de cette théorie, si pratiquement ils ne devaient servir sa politique.

C’est ainsi qu’il déclarait légitimes les conquêtes qu’il avait promis le 30 mai de ne plus discuter, l’île de Malte, la Belgique cédée à la Hollande, Gênes au roi de Sardaigne, l’Italie du Nord à l’Autriche, la rive gauche du Rhin aux Allemands. Il opposait au contraire le droit public à toute autre conquête non inscrite dans les articles publics ou secrets du traité de Paris : point d’agrandissement pour la Prusse en Saxe, ni pour la Russie en Pologne, ni pour l’Autricbe en Italie aux dépens du Pape ou du roi de Sardaigne, ni pour Murat à Naples.

Trois traités de partage, véritables pactes de convoitises, menaçaient alors l’Europe du même sort que les pactes de 177:2, 1793 et 1795 avaient fait subir à la Pologne : l’alliance de Kalisch préparait le partage des plaines du Nord entre les Ilohenzollern installés à Dresde et les Romanoff à Varsovie et à Posen; l’alliance de Reichenbacb, en échange de la Galicie ajoutée à l’Empire russe, livrait aux Habsbourg l’Italie du Nord ; l’accord enfin de ceux-ci avec Murat constituait un partage de lltalie centrale entre l’Autriche et le lieutenant infidèle et ambitieux de Napoléon. Dans cette Europe ainsi partagée entre l’Autriche, la Russie et la Prusse, quelle place resterait à la France après qu’elle avait cédé, le 30 mai, « pour échapper à la destruction » toutes les conquêtes de la République réalisées au moment du dernier partage de la Pologne? Comment (( reprendrait-elle jamais dans le système de la politique générale son rang », si elle devait encore assister impuissante et résignée à un partage presque complet de

LA Légitimité; le droit des états secondaires. 555 l’Europe? Voilà pourquoi, afin d’empêcher cet acte fatal à l’avenir delà France, Talleyrand invoquait le droit public.

Si à leur tour Alexandre et la Prusse se préparaient à invoquer le vœu national des Polonais, des Saxons soi'disant désireux de retrouver ou de conserver, sous la domination de l’étranger, l’unité de leur patrie, à ce prétendu désir des nations le plénipotentiaire de Louis XVIII devait opposer le droit encore, celui des souverains, propriétaires de la Saxe, des Légations italiennes, des Deux-Siciles, de la Sardaigne, la légitimité^ sa seule sauvegarde avec le droit public contre ce remaniement général dicté par la communauté des convoitises.

Sous l’appareil des formules que Talleyrand se réserve d’apporter au Congrès, ses seules armes contre des ambitions masquées, et appuyées également sur des principes, ce que l’on découvre dans les instructions et le programme de la diplomatie française, c’est un dessein très ferme, très net, singulièrement approprié à cette crise décisive. « En Italie, il faut empêcher l’Autriche de dominer en opposant à son influence des influences contraires; en Allemagne, la Prusse. Dans toute l’Europe centrale, de l’Elbe au Tibre, l’état de possession des grandes puissances allemandes doit être restreint par la conservation de tous les petits Etats, et par l’agrandissement des Etats moyens. » Qu’était-ce donc en effet que cette dernière bataille diplomatique, où le sort de la France et son avenir étaient remis aux mains de Talleyrand, sinon la suite et l’acte final de la lutte engagée, poursuivie entre la Révolution, Napoléon et les puissances allemandes pour la possession de l’Allemagne et de l’IUalie. L’enjeu avait échappé aux Français, perdu dans l’écroulement des entreprises napoléoniennes : la seule revanche qui leur fût encore permise, consolation à la fois et sauvegarde pour l’avenir, c’était d’arracher cet enjeu à leurs rivaux, de le rendre ou de le distribuer par morceaux à ses possesseurs légitimes, à des Etats secondaires fortifiés ainsi contre l’Autriche et la Prusse, inoffensifs pour la France.

En fait de précision et d’opportunité, rien ne manquait

556 IMPORTANCE DE LA QUESTION D’ORIENT, à ce plan : il s’agissait de ramener les Allemands, autant que possible, aux conditions où ils étaient après Valmy, puisque l’Europe exigeait que la France y revînt. Et le moyen, c’était, en 1814 comme alors, de rompre leur concert avec ]a Russie. Le règlement des affaires germaniques, italiennes, le sort de l’Europe plus que jamais étaient liées à la solution des affaires d’Orient.

Si, pour se réserver la Pologne et la Turquie, les tsars distribuent l’Europe par morceaux aux puissances allemandes, (( malheureuse Europe, s’écriera Talleyrand, malheureuse France surtout! » Il eût alors mieux valu que le partage se fût fait à Tilsitt entre Napoléon et Alexandre. Au Congrès, comme dans les longues guerres qu’il doit terminer, le nœud de tout, c’était la question de la Pologne, la question de l’Orient. Dans la Révolution, les partages de l’Est avaient sauvé la France : sous FEmpire, ils avaient affranchi l’Allemagne de la puissance napoléonienne. La Restauration devait chercher dans les affaires orientales encore le salut du royaume. Obliger la Russie à rendre Posen à la Prusse, les deux Galicies à l’Autriche, c’était intei’dire aux Allemands de réclamer la Saxe, l’Allemagne du Nord et l’Italie à titre de compensation. Voilà le dernier mot de Talleyrand, et pratiquement, avec l’espoir d’être soutenu par l’Angleterre, « puissance conquérante hors d’Europe, conservatrice en Europe, en Orient 'surtout » l’effort principal, sous des formes légales, le combat décisif dont il a revendiqué la charge, et plus tard l’honneur.

Cet honneur lui a été fortement contesté. Nul parmi les juges les plus sévères de Talleyrand ne doute après lui que la question d’Orient ne fût en effet le nœud de l’affaire. Mais on lui reproche de n’avoir pas servi les ambitions de la Russie en Pologne, de la Prusse,, sa complice dans l’Allemagne du Nord, en un mot de ne pas s’être associé aux forts, pour rendre à la France sa force. Sa justification est dans la suite et la liaison étroite de son système que les circonstances lui ont imposé. « Tout se tient et s’enchaîne,

L’AVENIR DE LA FRANCE : CONQUÊTES OU SURETE. oo7

cl dit M. Sorel, dans cette œuvre diplomatique et la discussion se ramène au point de départ. » On peut imaginer en effet un roi et un ministre refusant de signer le traité de Paris, résignés aux risques d’un démembrement plutôt qu’à l’aveu de leur faiblesse : mais on ne peut leur rien reprocher d’cautre que de l’avoir signé. Une fois signé, ce traité leur imposait une politique, celle précisément que Talleyi\and a magistralement exposée dans ses propres instructions.

Pour s’en être écarté, au dix-neuvième siècle, la France a vu son territoire entamé pcar la Prusse, les deux grandes puissances germaniques unies, dominant l’Allemcagne et l’Italie, lui fermer l’Europe centrale, tout ce que Talleyrand cTvaitsu empêcher et prévenir. Sa situation, après 1870, a été la conséquence de cet oubli des traditions anciennes qui servirent encore à la diplomatie de Louis XYIIl de règles et de modèles. Lorsqu’au début du dix-septième siècle Ptichelieu avait à préserver la France de l’Espagne envahissante, appuyée, comme la Prusse aujourd’hui, sur l’Europe centrale et l’Italie, sa méthode civait été la défense des faibles menacés comme elle, et non pas une entente avec les forts à leurs dépens, à son profit. C’est par le très grand nombre de ses voisins peu puissants et divisés, plutôt que par les conquêtes que la France avait réglé au temps de Louis XIII les conditions de sa grandeur et de sa sûreté. A cette politique féconde en résultats Talleyrand demeurait fidèle lorsque l’esprit de conquête développé par la Révolution, l’amour de la gloire entretenu par Napoléon, portaient les Français à maudire son œuvre, au nom de traditions faussées, déformées par un patriotisme mal éclairé.

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