‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 248 sur 360 · CONGRÈS DE VIENNE · texte numérisé non relu

CONGRÈS DE VIENNE

A Vienne, l’affaire s’engagea exactement comme Talleyrand l’avait prévu. Les plénipotentiaires, Metternich pour l’Autriche, Nesselrode pour la Russie, Humboldt et Har-

558 LA FRANGE EXCLUE DU CONGRÈS (18 SEPT. 1814). denberg pour la Prusse, Castelreagh et son frère Charles Stewart pour l’Angleterre avaient devancé leurs souverains. Ces représenta nts des Quatre voulaient surtout prévenir l’envoyé de la France, et lui imposer comme un fait accompli leur entente sur a d’autres bases que celles du traité de Paris )). Le 16 septembre, Humboldt apportait un projet; le 18, ses collègues décidaient de régler entre eux seuls les affaires de Pologne, d’Italie et d’Allemagne. L’Europe serait partagée sans être consultée. La seule concession que Qt le 22 septembre ce Directoire en renouvelant son entente fut accordée -à la demande de Castelreagh : « On devait permettre à la France et à l’Espagne de faire connaître leurs opinions et leurs vœux. » Ainsi avant le Congrès les positions étaient prises par les Alliés pour exclure à peu près la France, pour partager l’Europe quand Talleyrand arriva le 23 septembre, deux jours avant les souverains.

S’il n’avait pas connu l’arrêt de leurs ministres, il l’aurait deviné à l’accueil qu’il reçut. Sa personne y était pour quelque chose : l’ancien collaborateur de Danton et le confident de Napoléon ne pouvait guère à première vue inspirer confiance. Sans quelque complaisance des Anglais et de Gagern, ministre du roi des Pays-Bas, Talleyrand eût fait triste figure dans son hôtel délaissé. Mais cela même servit son plan et, dès le début, en prouva la valeur. Cet abandon lui permit de paraître ce qu’il voulait être, le représentant modeste d’une grande puissance résignée. « Il ne se plaignit point. » Il se montra « moins Français que bon Européen modéré ». A le voir, à l’entendre, les représentants des petites puissances, atteintes dans leurs intérêts et leur dignité par une injure commune, peu à peu se persuadèrent du désintéressement de la France : elles se rapprochèrent de Talleyrand. « La volonté de la paix est la seule occasion de force pour la France, » disait-il à Gagern, bien résolu à ne pas la laisser perdre.

C’est ainsi qu’il arriva le 30 septembre sur le champ de bataille, à la première réunion du Congrès, accompagné de

PUIS ADMISE AVEC LES PUISSANCES SECONDAIRES. ooO l’ambassadeur d’Espagne, Labrador. Deux jours avant, Alexandre et Frédéric-Guillaume avaient renouvelé le pacte de Kalisch. Leur ambition exigeait, comme l’avait pensé Talleyrand, que la question de Pologne décidât de toutes les autres : il se garda bien de l’aborder. Sa première déclaration fut une déclaration pacifique. « Je suis le seul qui ne demande rien. Je ne veux rien, je vous le répète. » La seconde fut en faveur des puissances secondaires qui avaient le droit d’être représentées au Congrès, et que l’on n’en pouvait exclure sans un mandat formel conféré par elles-mêmes. Cette double position assurée, Talleyrand fît alors, contre les conquêtes qui se préparaient, nettement entendre sa protestation : « Le premier besoin de l’Europe, dit-il, est de bannir à jamais l’opinion qu’on peut acquérir des droits par la seule conquête : il faut faire revivre le principe de la légitimité. )) Le lendemain, il rédigeait une note pour réclamer l’admission au Congrès de l’Espagne, de la France, du Portugal, de la Suède, signataires du traité de Paris (1®'’ octobre 1814).

En cette première passe, l’Espagne avait fortement aidé Talleyrand : l’Angleterre avait d’autant plus intérêt à la ménager qu’entre Bourbons de Paris et de Madrid le rapprochement était indiqué. L’effet de cette première démarche a été traduit aussitôt par Gentz, le confident de Metternich. « L’intervention de Talleyrand et de Labrador a furieusement dérangé nos plans. » Tout de suite, la France s’était glissée au milieu des Alliés et paralysait leur entente. Si bien que, le 1®'’ octobre déjà, Alexandre I®'’ était obligé, pour la déloger, de commencer le feu.

L’escarmouche eut îieu dans l’audience que Talleyrand avait hardiment sollicitée. L’impatience du tsar, calculant depuis un an et demi le prix de sa peine, se marqua aux premiers mots : « Il faut que nous finissions ici nos affaires. — Elles finiront promptement si Votre Majesté y porte la même grandeur d’âme que dans celles de France, » répliqua Talleyrand. Cet appel au désintéressement allait atteindre Alexandre au point sensible. « Il me faut mes convenances.

D(iO COLÈRES DU TSAR I ATTITUDE DE L’ANGLETERRE.

Je garderai ce que j’occupe, » — « Je mets le droit d’abord et les convenances après. )) — « Les convenances de l’Europe sont le droit. Plutôt la guerre, s’écriait Alexandre en sortant furieux, que de renoncer à ma conquête. » Comme à Erfurt autrefois entre Napoléon et Talîeyrand, ici, entre Alexandre el le diplomate passé au rang de ses adversaires, deux systèmes ont été en présence : celui qui consistait à étendre à l’Europe les bouleversements de l’Orient ; d’autre part, le système destiné à l’en préserver : la conquête perpétuelle ou l’équilibre relatif, a Notre position est difficile, écrivait alors Talîeyrand à Louis XVIII, elle n’est pas désespérée. »

Ni les menaces du tsar, ni l’insistance de Metternich, qui voulait obliger le plénipotentiaire français à retirer sa note du octobre, ne le décidèrent à reculer. Il eut raison : une seconde réunion chez Metternich, le 8 octobre, lui donna gain de cause. 11 dut son succès, comme il l’avait prévu, aux dissentiments des Alliés.

Le 4 octobre, l’Angleterre venait le retrouver sur le terrain qu’il avait habilement choisi. Castelreagh opposait au projet russe d’annexion de la Pologne un refus absolu, fondé (( sur les sentiments contraires et unanimes de la France, de l’Espagne et de tous les autres Etats de l’Europe, grands et petits. » Il est vrai qu’en rendant cet hommage aux principes de Talîeyrand, l’Angleterre se réservait le droit d’y apporter un démenti. Elle eût consenti encore à laisser la Saxe à la Prusse, et l’Italie peut-être à l’Autriche. Elle rêvait d’agrandir les puissances allemandes que la France voulait diminuer, pour contenir à la fois la Russie en Orient, les Français sur le Rhin et en Belgique. Le remède pouvait être pire que le mal pour la monarchie de Louis XVIII.

Heureusement ce remède ne pouvait pas convenir aux Habsbourg plus qu’aux Bourbons. A la rigueur ils auraient laissé au tsar la Pologne en prenant l’Italie pour compensation : mais livrer aux Hohenzollern l’Allemagne du Nord, Mayence, Luxembourg ou la Saxe ! La peur de la Prusse,

LE CONGRÈS AJOURNÉ (8 OCTORRE-l^''* NOVEMBRE). 5ol

favorisée à la fois par les Anglais et par Alexandre ramena Metternich à son tour au programme de Talleyrand. L’Autriche essaya bien de se faire payer pîir la France cette prétendue concession, que l’intérêt seul lui dictait. Elle offrit son concours pour rétablir à Naples les Bourbons, si en leur nom Louis XVIII promettait ce qu’avait promis Murat. « Ecrivez-lui, répondit Talleyrand, que la France ne demande rien, je suis prêt à signer. »

En une semaine à peine, les Anglais, pour ruiner le dessein du tsar, rAutriche, pour limiter l’ambition de la Prusse, parla force des choses, se groupaient autour de Talleyrand. Ils lui permirent de grouper autour de la France les puissances secondaires. Cette première victoire fut consacrée par le protocole du 8 octobre, qui ajourna le Congrès au novembre, mais en régla la forme, contraire aux protocoles rédigés par les Quatre le 18 et le 22 septembre. 11 fut convenu que les délibérations se prendraient non plus entre Quatre^ mais entre Huit^ entre tous les signataires du traité de Paris. La France, ainsi, n’était plus écartée d’un partage de l’Europe. En fait, elle n’était plus seule à l’empêcher. En droit, elle avait commencé à l’interdire. Le protocole stipulait que les arrangements a seraient conformes aux principes du droit public ». Cette phrase à elle seule était la condamnation des partages. Aussi fût-ce l’envoyé de Prusse, Humboldt qui la releva : « Que fait ici le droit public? » s’écria-t-il. « Il fait que vous y êtes, » répliqua Talleyrand. Il était bon de rappeler à ces vainqueurs léna et Tilsitt. La France haussait le ton. a Talleyrand fait ici le ministre de Louis XIV, » disait Alexandre P** avec humeur. C’était un bel hommage qu’il rendait aux progrès de sa diplomatie victorieuse.

La victoire pourtant était loin d’être complète encore : un triomphe du droit était peu de chose, tant que les faits ne l’auraient pas consacré. Dans les trois sema nés qui vont précéder l’ouverture définitive du Congrès les événements se précipitent. Les intrigues se croisent, préfaces des violences prochaines. L’Angleterre autorise, le 11 octobre,

o62 LA PRUSSE OCCUPE LA SAXE ! L’ALLEMAGNE PROTESTE, les Prussiens à prendre la Saxe : elle décide même l’Aiitriche à consentir à une occupation provisoire. Pour armer les Allemands contre la Russie, elle leur laisse en Orient, sur le Rhin, sur le Pô, tout ce qu’ils peuvent souhaiter. En vain Talleyrand se plaint à Castelreagh. « Ah ! s’il ne vous était resté aucune vue sur le Rhin, )) répliqua le ministre anglais. Cette intrigue anglaise n’était pas moins dangereuse que les colères du tsar, qui se traduisaient le 23 octobre par cette apostrophe : « J’ai deux cent mille hommes en Pologne, qu’on in’en chasse. » Si Metternich soutient cette intrigue, c’est qu’il travaille les cours allemandes, la Bavière, le Hanovre, le Wurtemberg, dans les conférences où l’on étudie la reconstitution de l’Allemagne. Il escompte leur alliance pour refuser aux Hohenzollern ce qu’il paraît leur accorder : dans l’intervalle, il espère avoir acquis de l’Angleterre la direction de l’Europe centrale. C’est la dernière poussée de cette fièvre de conquête. Talleyrand la surveille : il recueille alors le prix de sa sollicitude pour les Etats secondaires.

Désormais ce sont ces Etats, groupés autour de la France, qui combattent pour elle et pour le droit : à la commission des affaires germaniques, l’Angleterre et l’Autriche rencontrent la résistance de la Bavière, du Wurtemberg, hostiles à toute conquête des Hohenzollern, même provisoire. Ces princes réclament en faveur de la Saxe. La Hesse et le duché de Nassau exigent que la ville de Mayence leur soit attribuée et refusée à la Prusse. La Bavière même, sur les conseils de la France, arma. Louis XVHI enfin déclarait, le 25 octobre, qu’il était prêt à fournir sa coopération militaire aux Etats allemands, à l’Autriche elle-même, si elle se décidait à combattre les ambitions de la Prusse. La peur d’une nouvelle guerre commençait à ébranler le cabinet autrichien, quand le Congrès se réunit de nouveau le 2 novembre. Talleyrand y vint, sans manquer, lire un mémoire raisonné sur la Saxe^ destiné beaucoup moins à convaincre les vainqueurs qu’à exciter l’opinion en Allemagne. A dessein, il propageait des bruits

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