LA RESTAURATION DES BOURBONS : SES CON DITION S
Alexandre P"" faisait bonne mine à Talleyrand. Mais il se réjouissait de voir s’écrouler « la Légitimité » avec son cortège de conséquences gênantes. Il parlait d’une monarchie constitutionnelle en France au profit du duc d’Orléans, comme il avait* en 1814 proposé Bernadotte. Il lui fallait un instrument de ses projets sur l’Orient, un prince docile, incapable de lui reprendre, à l’exemple de Louis XVIII, une conquête toute faite. La Prusse faisait les mêmes calculs. (( Ce n’est pas pour rendre à la France des princes qu’elle ne veut pas que nous armons, c’est pour nous indemniser par un juste partage de ses provinces. » Louis XVIII avait trop bien défendu l’intégrité de son royaume pour que les Alliés acceptassent encore sa collaboration. Point de partage possible avec lui, ni de l’Orient, ni de la France, ni de l’Europe.
Si le tsar excluait les Bourbons, raison de plus pour les Anglais de les soutenir. Ce fut l’occasion de fréquentes disputes entre Clancarty, qui avait remplacé Castelreagh à Vienne, Alexandre P"' et ses ministres. « Il ne faut pas ouvrir la porte aux Jacobins, » disaient les Anglais. « Il faut détacher les Français de Napoléon, répondaient les Busses, par une monarchie constitutionnelle, sincère et durable. » Au fond, les interlocuteurs se souciaient assez peu de l’avenir de la France. Ce qui les intéressait au plus haut point, c’était l’avenir qu’une guerre nouvelle ferait à leurs <imbitions rivales. La dispute dura jusqu’au 12 mai 1815. Elle se termina par un accord dont la France eut à payer les frais, auquel Talleyrand dut souscrire.
Metternich ménagea, semble-t-il, cet accord comme et quand il le jugea opportun. Le retard de la coalition avait d’abord servi les intérêts de l’Autriche, qui préférait régler son compte avec Murat avant d’attaquer Napoléon. L’affaire lui prit un mois : le 9 avril 1815 Murat reculait devant l’armée de Neipperg, le 3 mai il était battu à Tolentino, et €n fuite. Aussitôt Metternich se déclara comme les Anglais pour les Bourbons : mais il fit comprendre à Louis XVIII que pour décider ses adversaires il devait y mettre le prix
o72 NAPOLÉON ESSAIE DE DIVISER LES ALLIÉS, nécessaire. Un rapport, rédigé par Gentz, approuvé par les puissances, inséré dans les protocoles, modifiait les conditions des premières déclarations du 13 et 25 mars. « Il ne s’agit plus aujourd’hui de maintenir le traité du 30 mai. Les puissances se trouvent rétablies envers la France dans la position où elles étaient /e31 mars 1814. » Et Talleyrand avait signé cela au nom de son maître, très heureux encore que l’Europe voulût bien « ne pas présenter cette guerre comme une entreprise en faveur de Louis XVIII ». « Il ne faut pas. écrivait-il devienne à son maître, que les Français puissent jamais attribuer à Votre Majesté les maux de cette guerre. »
Quoi qu’il dît et qu’il fît plus tard pour réparer ces maux, la France ne devait jamais les pardonner à Louis XVIH. Le roi de Gand traitait, comme l’émigré de Goblentz, avec la coalition, d’un démembrement de la France. Il consentait à fournir aux Anglais, ses patrons et ses défenseurs, les arguments nécessaires pour refaire sur son nom l’accord de la coalition. C’est alors seulement que les armées s’ébranlèrent, de la Pologne, de l’Allemagne, de l’Italie, contre les trois cent mille hommes, la dernière ressource dont disposât l’Empereur pour garder ses frontières. Napoléon voulut profiter de ces deux mois pour désarmer, tout au moins pour désunir ses adversaires. Il avait fait mettre sous les yeux d’Alexandre le traité conclu le 3 janvier 1815 contre lui. Sa diplomatie jusqu’à la dernière heure rêva de Tilsitt et rencontrait toujours Erfurt, avec Talleyrand au premier rang de ses adversaires. Il ne lui restait plus qu’à nationaliser la guerre, avec plus de motifs, cette fois, que dans ses entreprises précédentes. Ce ne fut pas sa fortune qui se joua dans les plaines de “Waterloo le 18 juin : ce fut le sort de la France elle-même.
Tandis qu’un vaisseau anglais emportait Napoléon, prisonnier volontaire à Sainte-Hélène, un million de soldats étrangers campaient à Paris, menaçaient ses habitants, se répandaient dans les provinces, rançonnaient, pillaient. Les horreurs de la guerre civile avec la Terreur Blanche
WATERLOO : LE DÉMEMBREMENT DE LA FRANCE. 573 s’ajoutaient aux malheurs de l’invasion. Déchirée par les vengeances des factions, souillée par des exécutions sanglantes, la France était, au mois de juillet 1815, comme ^S\apoléon, prisonnière, sans ressource, de la coalition.
On put croire, du 11 au 18 juillet, qu’elle allait être partagée. Les haines nationales, dont Talleyrand avait reconnu le danger en 1814 déjà, exaspérées par cette nouvelle lutte, grondaient autour d’elle : les politiques, vainqueurs, prenaient leurs mesures : « L’idée dominante en Angleterre, écrivait Liverpool le 14 juillet aux envoyés du ministère à Paris, est que les alliés sont autorisés à profiter de l’occasion pour ôter à la France les principales conquêtes de Louis XIV. » « L’Alsace me paraît le point capital, » disait Gagern, récemment encore l’ami de la France à Vienne, maintenant l’interprète des rancunes et des appétits germaniques. Ce n’étaient plus les Prussiens seulement « qui voulaient partager la France en deux, » c’était le peuple allemand : Badois, Wurtembergeois, Bavarois unis par la communauté des convoitises ou des vengeances. On eut toutes les peines du monde à les empêcher de faire sauter le 15 juillet le pont d’Iéna, monument de leurs défaites.
En vain Louis XVIII voulut se présenter comme un médiateur entre son peuple et l’étranger. 11 était à la discrétion des vainqueurs, parce qu’il était sans autorité sur ses sujets. Il n’avait pas voulu suivre les conseils de Talleyrand qui, de Vienne, était accouru à Mons pour le prier de quitter l’armée anglaise, de ne pas se présenter à la France dans les rangs de ses vainqueurs, de ménager l’amourpropre national. Le prince de Bénévent sentait la gravité des engagements pris par les Bourbons contre la France : la nécessité les avait dictés. Napoléon vaincu, son désir était de les éluder. J1 avait formé un plan qui consistait à installer le gouvernement royal à Lyon, de manière à en faire une sorte de gouvernement de la défense nationale, étranger à l’invasion, populaire et au besoin armé contre les exigences des alliés. L’entourage de Louis XVIII avait si peur de ne plus revoir Paris, tellement hâte de s’yre-
574 LA FRANCE SAUVÉE PAR LE TSAR ET LES ANGLAIS, trouver, que Talleyrand ne fut pas écoulé, que le roi avec lui rentra « dans les bagages de l’armée anglaise » (25 juin \ 815). Personne ne se trouvait plus en mesure de protéger la France : « La patrie, écrivait Joseph de Maistre, est menacée dans son intégrité et son indépendance, à moins d’un désintéressement miraculeux des alliés. »
Ce fut alors que le tsar Alexandre obstiné à sauver les Français pour s’en faire des instruments, apporta une déclaration de principes décisive, le 28 juillet 1815. « Il ne faut pas traiter la France en ennemie. Les puissances ne peuvent y exercer le droit de conquête. Car l’essentiel est, en la traitant avec justice, d’y établir l’autorité du roi, d’éviter le retour des révolutions, d’assurer la paix et le bonheur des peuples. » Ce langage noble et élevé dont la France a longtemps gardé le souvenir, cette intervention, ressource inespérée dans sa détresse, n’étaient, de la part de son sauveur, qu’un calcul : « La Russie a intérêt à laisser la France forte, disait Capo d’Tstria à Stein, afin que d’autres puissances ne puissent disposer de toutes ses forces contre elle. »
Les Anglais aperçurent vite le dessein masqué de cette ambition tenace : Castelreagh le signalait à Liverpool pour qu’il abandonnât les vengeances réclamées par le peuple anglais. Bientôt ils se mirent d’accord pour déclarer que « la réduction de la France était une chimère », bonne tout au plus à favoriser les projets de la Russie en Orient. Cinquante ans d’avance leur prévoyance calculait l’avantage delà guerre de Crimée. Immédiatement, la France trouva en eux de nouveaux défenseurs, intéressés d’ailleurs comme le premier. Pendant le mois d’août encore, les Prussiens et Metternich, pour ne pas laisser aux Hohenzollern la cause du patriotisme allemand, réclamèrent obstinément le démembrement de la France. Le 2 septembre 1815, elle était sauvée par un ultimatum menaçant de l’Angleterre aux Allemands.
Dès qu’il n’y eut plus d’autre hostilité contre les Français que celle de l’Allemagne, le principe de leur ruine fut
TALLEYRAND ÉCARTÉ DEUXIÈME TRAITÉ DE PARIS. 57o
écarté. Les ambitions rivales de la Russie et de l’Angleterre leur devenaient une sauvegarde, et, non pas seulement, comme on l’a dit, la protection désintéressée du tsar. Le pardon accordé aux vaincus n’était qu’un défaut d’entente entre les vainqueurs.
Aux nations, dont il fallait pourtant calmer les haines après les avoir appelées à la curée, les Anglais jetèrent quelques os à ronger. Ils obligèrent Louis XVIII à rendre les chefs-d’œuvre, « dépouilles des autres pays, que la Révolution avait enlevées aux temples, aux galeries étrangères». (Il septembre 1815.) Ils se vantaient ainsi a de donner aux Français une grande leçon de morale » . Aux souverains, l’on offrit comme satisfaction, le 15 septembre, les deux tiers du territoire que le traité de Paris avait ajouté à la vieille France : la Savoie rendue au roi de Sardaigne, Condé, Philippeville, Marienbourg, Givet ajoutés à la monarchie hollandaise, Sarrebrück, Sarrelouis cédés au roi de Prusse et Lcindau au roi de Ravière, plus une indemnité de guerre de 700 millions. Si l’on avait adopté les propositions du tsar, les alliés se seraient contentés de l’indemnité. Obligés par l’opinion publique à des rigueurs plus grandes, dont l’odieux en France retomba sur eux, les plénipotentiaires anglais réclamaient au moins les objets d’art et cette diminution de territoire.
Ce fut en vain que Talleyrand essaya d’invoquer, en faveur de la monarchie, le principe de l’alliance contractée à Vienne avec les souverains. Ses arguments contre la conquête, ses appels au droit avaient perdn leur valeur. On trouva « qu’il abusait des idées abstraites », que sa façon de tout réduire à la personne du monarque avait fait leur temps. Il était seul à parler ainsi : au mois de septembre 1815, on ne pouvait plus écouter qu’un prince qui, après avoir passé la revue de ses sept corps d’armée dans la plaine de Vertus, faisait le serment de sauver la France. Louis XVIII le comprit : il accepta la démission du prince de Bénévent, le principal obstacle à une réconciliation des Bourbons et de la Russie (26 septembre 1815). Il consentit
576 L’ACTE FINAL DE VIENNE MAINTENU (OCTOBRE 1815). à recevoir du tsar im premier ministre, lieutenant général russe pendant l’émigration, le duc de Richelieu, plus capable de (( lui fournir les lumières et l’appui de ce prince )). Son calcul se trouva juste : huit jours après, Alexandre soutenu par l’Angleterre (2 octobre), imposait définitivement aux alliés une conquête de la France aussi réduite que possible. Il lui conservait dans les préliminaires du traité de Paris, définitivement signé le 20 novembre 1815, Condé et Givet, les forts de Joux et de l’Ecluse. Il a avait travaillé sous main » à réduire les charges des Français et leurs pertes, escomptant leur gratitude et leur docilité.
Le règlement définitif du compte redoutable que la Révolution, l’Empire et les maladresses des Bourbons avaient ouvert entre l’Europe et la France se terminait ainsi sans autre dommage que les charges causées par de longues guerres et une occupation étrangère de cinq années, dernier souvenir de ces guerres.
Tour à tour les affaires d’Orient, où désormais toute l’Europe était intéressée, avaient depuis vingt ans désarmé, armé, et définitivement divisé les adversaires de la Révolution. La France y avait trouvé avec Napoléon sa perte; avec les Rourbons son salut, deux fois à six mois de distance. A Vienne, les ambitions d’Alexandre P"* lui avaient valu le concours de l’Angleterre et de l’Autriche ; à Paris elles lui avaient procuré l’appui presque inespéré de la Russie. Richelieu avait complété l’œuvre de Talleyrand.
Car cette œuvre n’avait pas été entièrement compromise par les modifications que le second traité de Paris apporta au premier; à celui du 30 mai 1814. Après ces modifications, elle n’en devenait même que plus précieuse, et de plus de portée. Le principe que Talleyrand avait fait triompher à Vienne, de refuser aux grands Etats des conquêtes nouvelles, funestes pour la France qu’on obligeait à rendre les siennes, son effort pour limiter leur influence par l’accroissement des Etats secondaires ne reçurent aucune atteinte dans cette crise provoquée par le retour de Napoléon.
La coalition du 25 mars 1815 avait trop d’intérêt à
L’KUROPE EN 18J5 : ANGLETERRE ET RUSSIE. 577 s’unir, trop d'occasions de se diviser dans une dernière campagne contre Napoléon pour s’exposer à discuter de nouveau un partage de l’Europe. Si Talleyrand alors souscrivit aux mesures des Alliés contre la France, ce fut pour le profit qu’il réservait à son maître, au royaume, après la guerre. Il laissait l’Europe organisée contre l’ambition des grands Etats. Il n’avait quitté Vienne qu’après avoir vu rAutriclie, la Prusse et la Russie signer leur accord dans les affaires de Pologne (3 mai), la Prusse et la Saxe se réconcilier (18 mai), l’Autriche reconnaître les limites de la Sardaigne (20 mai 1815), la Prusse celles de la Suède (7 juin), et toutes deux établir le 8 juin la Confédération germanique. Il emportait, de Vienne, paraphé et signé l’acte final du Congrès (9 juin 1815), consécration dernière de sa politique.
Le tableau de l’Europe, telle que cet acte la fit, ressemblait, sauf les retouches nécessaires, à l’esquisse qu’il avait apportée en septembre 1814 avec ses instructions.
Ce n’était point en Europe d’abord que l’on pouvait calculer les vrais profits daVAngfle/etTe. Héligoland, Malte et les îles Ioniennes formaient de grandes positions stratégiques, mais des conquêtes moindres que les dépenses et les efforts de sa lutte acharnée contre Napoléon. Le prix véritable de cette lutte, le salaire du concours qu’elle avait apporté à la France étaient ailleurs, hors d’Europe, sur mer et dans les colonies : l’île Maurice, les Seychelles, Sainte-Lucie, Tabago, la Trinité, surtout Ceylan et le Cap (13 août 1814) : encore ces dernières acquisitions étaient-elles l’effet d’un contrat particulier entre l’Angleterre et la Hollande. La paix de Vienne n’avait que fort peu augmenté la puissance coloniale des Anglais. C’était par un effet de leurs ambitions traditionnelles en Belgique que les Hollandais sacrifiaient leurs plus belles colonies au plaisir de s’agrandir dans les Flandres et d’agrandir l’Angleterre.
De même les acquisitions de la Russie qui lui conservaient en Orient, comme à l’Angleterre sur les mers, le premier rang, étaient antérieures au traité de Vienne, et fixées la
578 ACQUISITIONS ET CESSIONS DE LA PRUSSE, plupart par des conventions particulières : par exemple, la Finlande, cédée parla Suède en 1809, la Bessarabie, par la Turquie en 1812. Le tsar avait restitué les provinces danubiennes : le traité de Vienne l’obligeait à rendre à la Prusse une partie de la Pologne qu’elle aurait voulu conserver tout entière. Elle ne gardait du duché de Varsovie que Varsovie et les palatinats de Plock, Kaliscb, Biélostock jusqu’à la limite de Tliorn et du duché de Posen. Elle ne faisait qu’échanger les pays galiciens de Tarnopol, Brezzan et Zloczow obtenus en i809 de Napoléon, contre les cercles occidentaux de Sandomirs et de Badom abandonnés définitivement par l’Autriche. Et elle devait renoncer à Cracovie constituée en République libre et neutre (art. 1 à 9). En somme, Alexandre P" reprenait aux Allemands ce que Catherine II leur avait laissé de la Pologne aux deuxième et troisième partages : la règle et les conditions du premier partage subsistaient. C’était un fort recul pour son ambition; en principe, sinon en fait, c’en était la condamnation.
L’arrêt porté contre la Prusse à Vienne, malgré ses protestations et ses colères, était aussi décisif : de la Saxe qu’elle avait souhaitée tout entière pour accaparer l’Allemagne du Nord, elle recevait seulement les cercles de Gôrlitz, Torgau, Witternberg, Zeitz (art. 15-16). L’acquisition qu’elle faisait de pays catholiques éloignés de Berlin, exposés aux atteintes de la France, de Cologne, Goblentz, Aixla-Chapelle, Trêves, Sarrelouis,du grand-duché de Berg, de Siegen et de Dietz, catholiques aussi, et de la Poméranie suédoise (art. 24-25), toutes ces annexions dispersées ne valaient pas aux yeux des Prussiens la somme de leurs efforts, ce qu’eût été l’incorporation d’un grand Etat compact, protestant, ou de l’Alsace. Ils calculaient la perte d’Anspach et Bayreuth, de la Frise orientale cédés à la Bavière, au Hanovre, de leurs provinces polonaises surtout, 2600 lieues carrées de territoires abandonnés, 2300 lieues seulement d’acquisition, bref le statu quo^ plutôt moins.
V Autriche^ pas davantage, n’avait réalisé son rêve. Elle renonçait volontiers à ces Pays-Bas lointains, toujours dif-