‹ Manuel historique de politique étrangère. [Texte imprimé]Chapitre 260 sur 360 · LE ROYAUME DES PAYS-BAS · texte numérisé non relu

LE ROYAUME DES PAYS-BAS

changements à faire dans l’acte fondamental, gardienne « des institutions organiques », la Prusse et l’Autriche avaient seulement huit voix, quatre voix chacune, les Etais secondaires, les principaux quatre également, les moindres trois ou deux, en tout trente-sept voix, la majorité assurée sur les soixante-neuf voix dont se composait la Diète. Pour plus de sûreté encore les Etats secondaires avaient fait stipuler que « la pluralité des voix ne suffirait dans aucune des deux assemblées, lorsqu’il s’agirait de lois fondamentales ou d’institutions organiques. » La Diète ainsi dans aucun cas, sous prétexte d’unité, ne pouvait servir d’instrument aux grandes puissances allemandes : elle était au contraire une ressource contre leurs empiétements.

Les souverains allemands s’en étaient réservé une autre: « n y aura, disait l’article 13 de la confédération, des assemblées d’Etat dans tous les pays. » Par cette concession habile aux revendications de leurs sujets, les princes se ménageaient l’appui de populations plus éprises encore d’indépendance locale, de particularisme que de liberté en général. Attachés à leurs traditions, à leurs droits, ils exploitaient habilement le mouvement que la Révolution française avait provoqué chez tou tes les nations, réclamaient l’indépendance au nom de la liberté pour se garantir contre les entreprises de la Prusse et de l’Autriche.

Hors d’Allemagne, les rois de Hollande^ de Sardaigne et à' Espagne étaient chargés de fonctions analogues contre k France, encore considérée comme une grande puissance entreprenante. Ce fut à ce titre que les deux premiers furent agrandis, et acquirent des Etats fort importants. Le royaume des Pays-Bas par l’acquisition des Flandres (19000^^“^), de l’évêché de Liège en partie, par l’annexion de ceux de Trêves et d’Aîx-la-Chapelle (3000 kilom.), du Luxembourg (6000), de la principauté de Bouillon (art. 63 à 69), était plus que doublé, presque égal à la monarchie bavaroise. Comme son chef, pour le duché de Luxembourg, était membre de la confédération germanique, et chargé de garder cette grande forteresse fédérale, il avait le droit

584 L’ITALIE : SARDAIGNE, SAINT-SIÈGE ET NAPLES, de faire appel à l’Allemagne pour se défendre (art. 63).

Le roi de Sardaigne s’ouvrit vers la mer un accès par le port de Gênes, trait d’union nécessaire entre ses provinces maritimes et son domaine continental étendu jusqu’au Tesin et aux frontières du Parmesan. Il avait la garde des Alpes avec la Savoie dont il avait cédé, en la recouvrant sur la France, une petite partie à la Suisse, La neutralité de la Confédération helvétique reconstituée, accrue du Jura bernois, était placée, sous la garantie des puissances qui l’avaient violée en 1813 : la Suisse servait ainsi de barrière à l’Europe contre la France sur le Jura.

On a dit de l’Italie après 1815 qu’elle n’était qu’une expression géographique. Ce n’est pas absolument juste : au delà des possessions autrichiennes, dans un rayon limité sur les deux versants de l’Apennin, de nombreux petits Etats, que les Habsbourg dominaient et voulaient incorporer, donnaient cette impression d’éparpillement à l’infini; le duché de Parme à Marie-Louise; celui de Modène,^ à Ferdinand IV ; la principauté de Massa.^ à sa mère, Béatrice d’Este; celle de Lucques., à l’ancienne reine d’Etrurie; une partie de Yile d'Elbe et Piombino,, au prince Buoncompagni. La république de Saint-Marin,^ Ferrare et Comacchio,, garnisons autrichiennes, le grand-duché de Toscane enfin (art. 98 à 102).

Mais, dans l’Italie centrale, les Etats du Saint-Siège entièrement reconstitués (art. 103), les Bourbons rentrés en possession de toute l’Italie méridionale (art. 104), au nordest, la maison de Savoie fortement appuyée sur les Alpes et sur la mer, étaient de force à disputer à l’Autriche leur indépendance, avec le concours surtout de la France royaliste, alliée naturelle des Bourbons de Naples et du Saint- Siège.

Tel était en 1815 le tableau général de l’Europe que Talleyrand avait en grande partie composé, et qu’il fut très fier de signer le 9 juin. Il y avait, en effet, déployé à un haut degré « le génie propre à se faire honneur de la nécessité, qui est une des qualités les plus indispensables

L’OEUVRE DE TALLEYRAND : VENGEANCE DES ALLIÉS. 585 à un ministre », selon les expressions du cardinal de Retz, excellent juge en ces matières. Les Français se détournèrent pourtant avec horreur de cette œuvre et maudirent obstinément son auteur. Ils le maudissent parfois encore aujourd’hui, malgré le cours du temps et les leçons des événements qui disposent au pardon et à la justice. Leurs colères, leur amour de la tradition et de la gloire, sources exclusives de leurs jugements et de leur conduite politiques, alors comme depuis, ne leur ont pas permis d’envisager avec sang-froid leur état réel en 1815, leurs maux et le succès véritable des efforts dépensés par Talleyrand pour en limiter l’étendue et la durée.

C’est une autre question de savoir si leurs vainqueurs, alors, n’auraient pas eu intérêt à ménager la France quand ils accablaient Napoléon. Il semble bien que la passion leur ait inspiré de faux calculs : la peur d’un retour de la fortune, l’ambition des conquêtes faciles les ont amenés à tirer des Français une vengeance disproportionnée avec les profits qu’ils avaient réalisés. Plus d’une fois la Révolution et Napoléon leur avaient justement objecté que la France, au risque de déchoir, ne pouvait, sans équivalent, laisser s’agrandir ses voisins. Si la tradition lui prescrivait avant 1789, à tort peut-être, l’acquisition de la frontière du Rhin, son intérêt présent, les progrès des Allemands, de la Russie en Orient et ailleurs, pouvaient en faire, en 1815, un devoir national. Mais qu’était-ce qu’une nation et ses vœux pour les souverains de ce temps enrichis des dépouilles de la Pologne, de Venise, de la Norvège, du Holstein, de la Saxe, de la Belgique? Et puis, les Français étaient-ils fondés à invoquer ce droit après avoir partagé avec eux et opprimé les peuples? Talleyrand comprit fort bien qu’il ne trouverait à Vienne aucune ressource : il s’efforça seulement de faire oublier les violences de la Révolution; il chercha l’équilibre nécessaire à la France dans le salut des Etats secondaires et des souverains fortifiés contre les appétits de leurs voisins. Il y réussit : l’Europe n’en parut pas moins faire aux Français une nécessité de la revanche, d’une alliance avec les

586 AMBITIONS D’ALEXANDRE LA REVANCHE FRANÇAISE, nations qui s’insurgeraient contre ses décrets, d’une haine tenace et patriotique contre les Bourbons associés à ces injustices.

A la dernière heure, le tsar Alexandre P"* sembla, du moins, mieux que ses alliés, comprendre ces exigences patriotiques, écouter, à travers le fracas des batailles et le bruit des conversations diplomatiques, les plaintes etles vœux desnations. On le vit épargner aux Français après Waterloo les humiliations et les partages, prodiguer aux Polonais des promesses d’indépendance, laisser aux Finlandais la liberté. C’est qu’il avait, de son côté, comme les nations, une revanche à prendre sur les souverains d’Europe, sur leurs ministres.

Cependant, le tort que Metternich et les Anglais avaient fait à ses ambitions n’était pas de même nature que l’injure ou les violences faites aux nations. Celles-ci n’avaient point d’intérêt à lui servir de dupes ou d’instruments. On le vit bien, lorsque la Russie proposa au Congrès de protéger les chrétiens de l’Empire ottoman, comme l’Europe protégeait les nègres, en proclamant l’abolition de la traite. Ce que le tsar réclamait, sous prétexte de générosité, c’était un mandat qui lui confiât à titre exclusif le protectorat des chrétiens grecs dans les Balkans, et le droit « d'intervenir contre les arrêtés de la Porte )). S’il voulait préciser, faire reconnaître par les puissances les clauses obscures du traité de Kainardji, c’était pour avoir, sans l’avouer, les moyens de rouvrir, quand il lui plairait, la question d’Orient. Talleyrand et Metternich auraient peut-être accepté une transaction adroite, le droit de l’Europe dans les Balkans, sinon celui des Russes : ils se rangèrent à l’avis des Anglais qui préférèrent opposer par le silence un refus absolu. Bientôt, sensible au langage, aux bienfaits intéressés d’Alexandre touchée du malheur des Grecs, la France allait joindre ses efforts à ceux de la Russie pour détruire en Orient et ailleurs ces traités de Vienne. Elle les maudissait, et leur ruine pourtant devait être pour elle le signal d’une nouvelle défaite plus cruelle encore, d’une atteinte profonde, au moins évitée en 1815, à son intégrité.

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