L’ADMINISTRATION ESPAGNOLE : LES COLONS
Avec le désir très louable de transformer en une colonie utile à l’Espagne ce pays d’Amérique qui était demeuré, après la disparition des seigneurs féodaux de la conquête, le domaine des fonctionnaires, vice-rois, corrégidores, alcades, les Bourbons avaient, au dix-liuitième siècle, remplacé tous ces fonctionnaires par d’autres, intendants et subdélégués. Ils avaient fait des mécontents de leurs serviteurs au moment où leurs sujets tendaient à la révolte. De même, l’expulsion des jésuites, si puissants dans toute l’Amérique du Sud, apôtres, propriétaires et parfois souverains comme au Paraguay, atteignit, diminua l’autorité des Européens sur les indigènes, inquiéta les uns, encouragea les autres. Puis ce fut à la cour de Madrid, sous le règne de Charles IV, un trafic perpétuel des dignités et des revenus ecclésiastiques qui acheva cette œuvre de désorganisation.
Ce qui devenait fatal à la métropole, ce ne fut pas^ comme on l’a dit, le maintien de l’ancien régime colonial, ce fut sa transformation sous la pression des indigènes^ et par l’influence d’idées nouvelles qui brisaient les cadres et les fonctionnaires de l’administration précédente. Délivrés du monopole qui sacrifiait le commerce à l’exploitation des mines et du joug des prêtres, les colons de la côte, s’instruisant dans les maisons d’instruction que les Bourbons ouvrirent au dix -huitième siècle à Caracas, Bogota, Buenos- Ayres, en relation avec les insurgés d’Amérique, bientôt acquis aux idées de la Dévolution française, les Portenos^ comme on les appelait, riches, actifs, réclamèrent à l’Espagne des libertés, avec plus de mesure d’abord que les indigènes, et sans la pensée de rompre avec elle. C’étaient des hommes comme Miranda, originaire, ainsi que Bolivar, de Caracas, de race purement espagnole, riches, en relation avec les Anglais, puis avec les Girondins, Brissot, Dumouriez. Ou encore les libéraux de la Plata, Moreno, le Burke espagnol; Casteli, Belgrano, ces négociants de la Guaira qui, en 1797, poussés par l’Angleterre, préparaient la liberté du Yénézuéla.
Parmi eux, les Moderados dominaient : des gouverne-
604 L’INSURRECTION DANS LES DIVERSES PROVINCES, ments constitutionnels leur eussent suffi, si Ferdinand YII les eût accordés en échange du concours patriotique que leurs députés aux Cortès lui apportèrent à Cadix de 1809 à 1810. Pour les obtenir ces Libéraux organisèrent, avec les municipalités, les seuls éléments vivants des provinces intérieures, des Juntes à Buenos-Ayres, Caracas, Santa-Fé, Quito, la Paz, Potosi (juin-octobre 1810). Dans l’étendue de l’empire espagnol, ils formaient une minorité, et le sentaient. ils étaient une aristocratie, intermédiaire entre l’Espagne et les indigènes, dont ils méprisaient la sauvagerie et la brutalité, la soumission à leurs prêtres.
Au Mexique, ils ne soutinrent pas l’entreprise d’Hidalgo dont les cruautés dégoûtaient les créoles eux-mêmes ; ils n’en blâmaient pas moins les représailles sanglantes et l’aveuglement du général Galléja. Lorsque le mouvement fut continué par le curé Morellos, un aborigène qui essaya de faire une république théocratique, l’avocat Ranjon, réclama au nom des modérés un gouvernement constitutionnel seulement, et le maintien de l’union avec l’Espagne, Cette différence profonde d’attitude entre ces deux partis de rebelles, indigènes et constitutionnels qui préparaient chacun à leur façon l’insurrection des colonies, explique comment il suffit à un nouveau vice-roi de proclamer la charte libérale de 1812 pour ramener la paix presque complète au Mexique en 1817. C’était une indication pour les fonctionnaires de Ferdinand YII.
Ils n’en tinrent pas compte : pour avoir raison au Yénézuéla de la Junte modérée de Caracas qui, fatiguée de réclamer des libertés, voulait rompre avec l’Espagne, Monteverde excita les indigènes contre les libéraux; la Constitution locale du 5 juillet 1811 leur imposait le service militaire, inquiétait les prêtres. A l’appel du clergé, les indigènes se soulevèrent, aidèrent le capitaine général à prendre Gaiacas, à enfermer Miranda, à expulser Bolivar, à rejeter leurs partisans sur Cumana. Un effort, d’abord heureux de Bolivar sur Caracas, vint se briser contre les sauvages des savanes, les Llaneros^ que le général Bove n’avait pas craint d’en-
L’ESPAGNE ENTRE LES INDIGÈNES ET LES LIBÉRAUX. 605 rôler. Quand Morillo parvint à soiinaettre le Vénézuéla, ce fut par les mêmes moyens, régime de terreur contre les Espagnols, alliance avec les indigènes (1816).
Morillo revenait de la Nouvelle-Grenade, où ces moyens lui avaient réussi pour réduire au silence les juntes locales de Bogota, de Carthagène, de Santa-xMaria, de Quito, qui demandaient, en majorité, une constitution, non une révolution. A Quito, pendant l’année 1812, les Indiens, les métis, conduits par les prêtres, encouragés par l’Espagne, eurent raison des libéraux. Ils auraient triomphé d’eux à Carthagène sans la résistance de Bolivar, qui tint tête deux ans (1812 à 1814) à cette coalition. En 1815, Morillo la resserra, et en deux années, par elle, rétablit l’autorité absolue de son maître.
Au Chili, comme au Mexique, les libéraux avaient servi, au contraire, la métropole : la Junte de Santiago était modérée, tenait à la royauté, avait blâmé celle de la Conception de s’appuyer sur les populations du Midi que le colonel Rosas avait appelées à lui en promettant la liberté aux Indiens pour les séparer de l’Espagne. Un instant, le Congrès avait paru donner raison aux séparatistes (1812) : mais les modérés, encore puissants à la Conception, le clergé avaient triomphé de Rosas par la révolte d’un soldat de fortune. Carrera, et restitué le pouvoir aux autorités légales (1814).
A la Plata enfin, si les Portenos, irrités de se voir refuser des libertés commerciales et politiques, avaient d’abord constitué une république (Congrès des Provinces-Unies de la Plata, 31 janvier 1813), cette république était dès le premier jour condamnée à l’impuissance. Les populations moins civilisées de l’intérieur, les Gauchos des pampas, vrais sauvages aux yeux des commerçants de la côte, se refusaient à subir l’influence d’un Président de Bnenos- Ayres. Le docteur Francia, pontife et souverain au Paraguay, apportait aux indigènes élevés à l’école des jésuites un gouvernement plus primitif, plus conforme à leurs habitudes (1812-1817). La Banda orientale, Monte-
606 ENTÊTEMENT DE FERDINAND VII I OFFRES DU TSAR, vidéo, Corrientes, Santa-Fé, étaient en 1814 en pleine révolte contre la nouvelle République. Un chef de bandes, vrai chef de Gauchos, Artigas, organisait une armée d’indigènes, se déclarait Protecteur, et créait plutôt un système de brigandages odieux que de gouvernement. Si Francia et Artigas eussent réussi à s’unir, c’en était fait de Buenos- Ayres même. Les fondateurs de la République se sentaient impuissants : ils essayèrent de regagner à Tncuman les hommes de l’intérieur qu’ils méprisaient. Puis, voyant que les Portugais du Brésil entreprenaient la conquête de l’Uruguay (décembre 1817), ils commencèrent à penser qu’une royauté constitutionnelle, soit des Bragance, soit des Bourbons de France, pouvait seule les sauver. L’occasion était bonne pour Ferdinand YII, en pardonnant, en négociant, de rétablir l’ordre, d’arracher ce pays, le plus beau peutêtre et le plus riche de son empire colonial, à l’anarchie, à la brutalité des populations de l’intérieur.
Mais, malgré les services que les colons espagnols lui avaient rendu au Mexique, au Chili, qu’il en pouvait attendre à la Plata, le roi d’Espagne ne pouvait accorder à l’Amérique ce qu’il refusait après 1815 à ses défenseurs de Cadix ou de Madrid. Comment accepter des juntes coloniales, quand il détruisait les Cortès à qui il devait tout, et faire par esprit politique ce que le cœur même à Madrid ne lui dictait pas? Ferdinand Vil y était d’autant moins disposé qu’il s’imaginait triompher des jacobins d’Amérique avec le concours des populations indigènes et ramener aisément celles-ci. Cette illusion le poussait à la résistance. 11 crut qu’il n’avait plus qu’un effort à faire en 1817 contre les libéraux de la Plata, et l’organisa.
C’est alors qu’Alexandre P"" lui apporta des encouragements intéressés. On le vit dès 1817 négocier avec Ferdinand Vil et lui offrir le Portugal, en compensation de ce qu’il pourrait perdre en Amérique par la faute des Bragance. En échange, il demandait Port-Mahon pour prendre pied dans la Méditerranée. L’Angleterre, appelant l’Autriche à son aide, rompit la négociation. Le tsar allait la