LOUIS XVIII ET LE TSAR EN
rentre, disait Richelieu aux Russes, dans la communion de la grande famille européenne (17 juillet 1818). » Constituée pour sauver les Rourbons et leur peuple en 1815, la Sainte- Alliance pouvait leur rendre, après la sécurité, l’honneur. Mais pour cela, il ne fallait pas qu’elle fût une œuvre de combat, une ligue des souverains contre les peuples, humiliante, offensante pour les Français. En arrivant à Aix-la- Chapelle, Richelieu apprit du tsar les intentions de sa politique. « Il était de son devoir, et de l’intérêt du roi, contre la nation française, penseurs, militaires, employés attachés toujours au passé, de provoquer un rapprochement plus grand entre les puissances et de prouver aux peuples que toute tentative pour renverser le gouvernement royal serait suivie d’une croisade comme celle de 1815. » Ce programme de la Russie, Louis XVIII et son ministre ne pouvaient le servir.
Ils ne pouvaient davantage approuver les desseins du tsar sur l’Amérique espagnole. Leur programme était justement le contraire: c’était au roi de France, pour éviter la guerre extérieure, à régler seul pacifiquement entre les Bourbons d’Espagne et leurs sujets le différend. Au lieu d’intervention européenne, ils demandaient « une négociation française, d’un caractère très élevé où Louis XVIIl parlerait, non comme roi, mais comme parent, au nom de tous les souverains » : la Sainte- Alliance rêvée par la Russie, moins la guerre. C’était plus sans doute que Metternich, et surtout l’Angleterre, résolues à écarter des débats la question américaine, ne laissaient espérer au tsar; c’était cependant tout autre chose que le concours docile, absolu de la royauté française aux projets d’Alexandre une médiation, au lieu d’une intervention à main armée, des propositions pacifiques, au lieu de la déclaration de guerre qui aurait facilité les entreprises russes sur l’Orient.
Ce désaccord devait, dès le 15 octobre, ruiner toute la diplomatie du tsar. Le 10 octobre, l’Angleterre avait proposé aux diplomates prêts à se séparer le renouvellement du pacte de Chaumont contrôla France, a dans le cas où la
ACCORD IM POSSIBLE «CONTRE LES RÉVOLUTIONNAIRES». 617 France serait en proie à de nouvelles révolutions ». Obliger la Russie à faire cette injure aux Français, c’était lui retirer le bénéfice de la gratitude qu’ils pouvaient lui garder de la libération de leur territoire. C’était du même coup alfai blir la royauté de Louis XVni, la condamner à Timpuissance, l’empêcher pour longtemps de servir les intérêts de la diplomatie russe. Quatre jours après, Alexandre P’’ ripostait, de manière à confondre les Anglais. Il engageait résolument la bataille et démasquait ses batteries. Dans un mémoire rédigé par Capo d’Istria, il se déclarait prêt à renouveler le pacte de Chaumont, à condition qu’il ne fût pas dirigé contre les jacobins de France seulement, mais contre tous les rebelles en général, insurgés d’Amérique, révoltés d’Italie ou d’Allemagne.
L’Angleterre, gouvernement de libertés et de constitutions, intéressée au succès des colonies américaines, ne pouvait accepter le programme de cette Sainte- Alliance. Mais l’Autriche avait-elle le même intérêt à rejeter le concours que le tsar lui offrait en Italie, en Allemagne? En le rejetant, elle encourageait les nations à se lever contre elle. Que la France, satisfaite de reprendre par là son rang au milieu des grandes puissances, ratifiât ce plan à son tour, l’Angleterre se trouvait isolée et l’Europe entraînée où le tsar avait voulu la conduire, très loin, dans une guerre contre les Américains, une nouvelle affaire des souverains contre la Révolution. En vain Metternich avait voulu écarter du Congrès la question américaine. Elle y prenait, sous la forme d’une vieille affaire renouvelée, du pacte de Chaumont transformé en S ainte- Alliance.^ la première place. Le tsar crut enfin toucher au succès. « Il y a eu un beau moment, écrivait plus tard Capo d’Istria, où cette grande entreprise aurait pu être exécutée en un coup de main. Ce moment a été sacrifié, je ne dirai pas à qui..., je n’aime pas à revenir sur les circonstances qui nous ont tant tourmentés à Aixla-Chapelle. »
Ce langage de la diplomatie russe était l’aveu d’une dé-
618 LOUIS XVÎII SE RAPPROCHE EN SECRET DE L’AUTRICHE, faite qui se produisit, en effet, quand Alexandre P"* croyait tenir la victoire décisive. Le tsar avait connu par Richelieu les résistances de la royauté française à ses projets. Mais il tenait à Aix-la-Chapelle le premier ministre sous sa main; par Tamitié et les menaces il l’inclinait à ses volontés. Dès le 30 septembre, Richelieu conseillait à Lainé de suspendre une mesure libérale qu’ils avaient concertée sur la garde nationale. Il poussait LouisXVIlI à sacrifier les libéraux aux profits que la royauté retirerait de Y union des cabinets^ de l’entente avec le tsar. « L’Empereur Alexandre pourrait bien avoir raison^ » écrivait-il le 7 octobre. Tout d’un coup, secrètement, Louis XVIIt échappa à son principal conseiller. Il se livrait à Decazes, aux doctrinaires, et se rapprochait de l’Autriche, en s’éloignant de la Russie. Partisan résolu de la paix avec son peuple et au dehors, Louis XVIII négociait en secret avec Metternich par l’intermédiaire du comte de Caraman, son envoyé à Vienne. Désormais pour résister aux mesures belliqueuses du tsar, Metternich avait un point d’appui, le roi de France. Pour ne pas s’associer à la politique antilibérale d’Alexandre Louis XVIII avait une ressource : les avis de l’Autriche. Decazes et Caraman, envoyé à Paris pour régler l’évacuation du territoire, confident de Metternich, représentaient cet accord aux Tuileries. Tandis que Richelieu était loin, ils travaillèrent chaque jour à éloigner le roi de la Russie, « à brider celle-ci )>, comme le désirait Metternich. Et celui-ci de son côté employa ses bons offices à calmer le parti des ultras. Son agent à Paris, le baron de Vincent, regardait cette question comme la plus importante du jom\ prêchait comme le tsar deux ans avant la modération aux royalistes, au comte d’Artois, et y réussissait. LouisXVIlI procurait à l’Autriche la paix extérieure, l’Autriche lui donnait la paix intérieure.
Les lettres que chaque jour Decazes transmit à Richelieu éclairèrent vite celui-ci sur la perte de son influence, li parla de se retirer. Le tsar, combattu comme lui, se risqua à une démarche décisive. Il vint à Paris le 18 octobre, en apparence pour recevoir les remerciements des
ALEXANDRE A PARIS (OCT. 1818) : VISITE INUTILE. C19 Français, en réalité pour reconquérir Louis XVIII à ses desseins, ressaisir la victoire qui lui échappait. L’entrevue entre les deux souverains fut cordiale, mais inutile. L’Empereur agita le spectre révolutionnaire, exposa les avantages de la Sainte- Alliance en général, le profit particulier et l’honneur que les Bourbons trouveraient à reprendre par elle leur situation en Europe. Le roi remercia et refusa : la France était calme. Il n’olfrit que sa médiation pour régler la querelle de Ferdinand YII et des Américains. Lorsque Alexandre quitta Paris, il sentit la partie perdue. En détournant de lui la France, Metternich avait fait échouer ses plans. Le dernier mot à Aix-la-Chapelle allait être dit par l’Autriche. Le Congrès tournait à la paix et écartait la guerre que le tsar avait préparée. Metternich y déploya un art extrême à mettre d’accord les puissances sans les satisfaire. Il fut aidé et servi à souhait par son collaborateur Gentz, qui s’entendait très bien à émousser les traits agressifs de la diplomatie anglaise et russe, le grand protocoliste du Congi'ès.
L’Angleterre parut d’abord recevoir satisfaction. Elle voulait affaiblir la royauté française en proclamant que la France demeurait soumise au pacte de Chaumont, à ses menaces. On maintint ce pacte et la convention du 20 novembre 1815, mais l’Autriche demanda et obtint qu’on ne les proclamât pas. Le rappel de la quadruple alliance n’avait plus d’effet réel, il perdait même sa valeur, du moment qu’on décida de le garder secret, inscrit dans un protocole confidentiel réservé aux seules chancelleries.
La France, en revanche, reçut, outre cet avantage, une satisfaction très réelle. Metternich invita les puissances à radmettre à ses délibérations (l®"" novembre 1818); c’était la récompense de l’appui qu’elle avait fourni au moment décisif à l’Autriche. Sans s’obliger à une guerre qui pouvait la mener loin, à des déclarations qui l’auraient brouillée avec les libéraux et humiliée, la royauté de Louis XVIII allait rapporter d’Aix-la-Chapelle un double profit pour elle et la France, la libération du territoire, et